Hier je m’étais laissé aller à un petit moment nostalgique de ce qu’une soixantaine d’années ait aussi peu fait progresser notre monde. Nous, c'est-à-dire ceux de ma génération, avions tellement d’espoirs ; nous pensions si profondément que plus jamais n’arriveraient ces horreurs dont la fin avait coïncidé avec nos naissances. Notre petit univers national s’effaçait devant une Europe en train de s’organiser, devant un monde que l’on imaginait pouvoir parcourir et devant une illusion que l’arme atomique détenue par l’Est et l’Ouest rendait la guerre impossible, au point que John KENNEDY et Nikita KROUTCHEV décidèrent, quelques années plus tard, d’installer entre eux une ligne directe pour éviter tout accident.
Croire que le monde allait vers la réduction de ce qui éloigne, de ce qui divise … était une erreur. Rappelons-nous ! Et, pourtant, de 1950 à 1990, en Europe le maître mot fut bien le mot Unité.
Selon les philosophies des uns et des autres, il y avait, bien sûr, beaucoup de nuances et même d’énergiques divergences entre nous. Les uns avaient le regard fixé sur New-York et, bien vite, sur San Francisco. D’autres ne juraient que par Pékin. D’autres, encore, pensaient trouver dans une des philosophies indiennes la voie d’accès à la sagesse. Mais, pour les uns comme pour les autres, rien ne conduisait au rétrécissement mais, au contraire, au plus large, au plus international et même à l’universel.
Bien sûr il y eut des craquements précurseurs. Le premier et le plus brutal fut l’éclatement de l’Inde, sitôt devenue indépendante, entre Union Indienne et Pakistan sur une base religieuse dans des conditions dramatiques où les morts furent plus de cinq cent mille. Quel carnage ! Et vingt quatre années plus tard, cette construction improbable d’un Pakistan, composé de deux territoires plus éloignés que Paris et Naples, éclata en guerre civile aboutissant à l’indépendance du Pakistan Oriental devenu le Bangladesh.
A l’intérieur des pays occidentaux les années soixante et soixante dix avaient vu naître des poussées de fièvre régionaliste. Certaines n’allèrent pas bien loin, en Bretagne par exemple, mais d’autres restent endémiques comme l’aspiration à l’indépendance des Basques, des Catalans, ou des Corses.
Les années soixante dix furent marquées, en Europe, par l’Irlande du Nord et la guerre civile qui s’y produisit et dura plus de trois décennies. On vit aussi des pays africains se déchirer sur des bases ethniques, religieuses ou économiques comme au Biafra qui ensanglanta le Nigéria.
L’équilbre Est-Ouest limita fortement ces phénomènes, du fait de la quasi obligation de choisir un camp et de ne pas l’affaiblir par des désordres intérieurs.
Le mur de Berlin tomba et, avec lui, l’URSS. Et, de 1989 à 2014, les grands mouvements qui comptent sont marqués par le mot Séparatisme. L’URSS éclata en donnant lieu au retour à l’indépendance nationale des trois républiques baltes, de la Biélorussie, de la Géorgie, de l’Arménie et de l’Ukraine, tandis que le Caucase s’enflammait en Tchétchénie.
Ce séparatisme correspondit, parfois, à une démarche paisible comme quand l’Ecosse accéda à une large autonomie par rapport à Londres. Mais, même si ce fut sans affrontements, les fondements d’une organisation très régionalisée, en Italie, marquent bien la fin d’une solidarité des régions les plus prospères avec les moins favorisées. La Belgique, cœur administratif de l’Union Européenne, marche sur un fil d’équilibriste entre pays Flamand et Wallonie … alors que, soixante ans plus tôt, le BENELUX apparaissait presque trop étriqué.
On vit, surtout, la Yougoslavie (Cet Etat fédéral qui se caractérisait par trois religions, quatre langues, cinq nations et six républiques) exploser dans un contexte de haines et d’atrocités aboutissant à l’exécution, à Srebreniça, de milliers de personnes parce qu’elle n’étaient pas de la bonne religion au bon endroit.
Si j’ai du mal à m’enthousiasmer pour les uns ou les autres dans ce contexte, alors que la brutalité des autorités ukrainiennes ressemble furieusement à celle de Vladimir POUTINE dans le Caucase, c’est parce que j’ai du mal à voir dans cet éclatement du monde, souvent selon des lignes de fracture religieuses, un nec plus ultra caractérisant notre meilleur avenir.
Par contre, j’en ressens d’autant plus d’admiration pour les Libanais qui consacrent tant d’efforts pour préserver l’unité de leur petit pays multi confessionnel au milieu d’un Proche-Orient si écartelé.
Ce sentiment est d’autant plus fort, en ce jour, que mon frère aîné mourut avec la centaine de personnes qui étaient dans l'avion qu'il pilotait, un 21 février il y a quarante et un ans, à cause de la situation permanente de guerre larvée qui marque le Proche-Orient depuis plus de soixante ans.
Jean-Paul Bourgès 21 février 2014