Le son lancinant du glas

Longtemps, au cours des années cinquante et jusqu’au milieu des années soixante, j’ai imaginé qu’un jour je pourrais m’intégrer dans un territoire européen situé hors de France, au point de m’y engager localement en politique.

Ce territoire c’est la Vallée d’Aoste, le versant italien du Mont Blanc. De l’âge de dix ans jusqu’à vingt cinq ans, j’y ai passé mes étés, c'est-à-dire au minimum trois semaines mais très souvent, surtout jusqu’à vingt ans, presque trois mois.

A l’origine mes parents avaient choisi cet endroit pour nos vacances parce que le coût de la vie y étant nettement moins élevé qu’en région parisienne, l’économie réalisée chaque jour pour une famille nombreuse compensait le coût du voyage en train (Il durait vingt heures) et d’une location rustique dans une ferme.

Pour moi qui aimais déjà tant la nature et les travaux agricoles, je passais une période de rêve, juste assombrie généralement par ces devoirs de vacances qui conditionnaient chaque année mon passage dans la classe supérieure.

Au fur et à mesure des années, on m’y confiait plus de choses comme conduire des chars remplis de ballots de foin sur le chemin de terre redescendant des alpages sur un dénivelé de mille mètres, garder un troupeau en altitude pendant plusieurs jours, arracher les pommes de terre, bûcheronner ou faire la vendange.

Passant tout ce temps au milieu des paysans montagnards, j’avais appris l'Italien mais aussi le patois valdôtain qui est assez proche du Provençal et j’y avais peu à peu oublié mes premières années au pied du château de Tournoël qui domine la plaine de la Limagne, près de Clermont-Ferrand. Ce n’est que bien plus tard, à plus de trente ans, que je me suis ancré sur le Plateau ardéchois.

Ainsi donc je m’imaginais alors devenant complètement Valdôtain, dans une Europe qui était en marche, puisque j’étais en troisième lorsqu’en 1957 fut signé le traité de Rome.

Parmi les nombreux souvenirs que j’ai de cette époque, il y a le son lancinant du glas, résonnant chaque heure dès la connaissance d’un décès et jusqu’à l’enterrement du défunt. La combe de Morgex, où nous étions, jouait un rôle de caisse de résonnance et nul ne pouvait ignorer qu’une famille … et donc tout le village, était dans l’affliction. Je me souviens, entre autre, du décès d’un voisin, Gianni. Il avait eu un accident de moto et sa fille, Rosa, de cinq ans plus jeune que moi, nous avait été confiée tandis qu’il était entre la vie et la mort à l’hôpital d’Aoste et que sa femme était auprès de lui. Et puis, soudain, le glas avait retenti et nous avions tous compris … sauf Rosa, qu’elle n’avait plus de papa.

Ce glas que, plus de cinquante ans plus tard, j’entends encore parfois dans ma tête, j’ai l’impression que le sinistre scrutin européen de dimanche le sonne tout aussi lugubrement.

Y a-t-il encore des jeunes Français de treize ans qui rêvent de s’implanter dans un autre pays d’Europe et de s’y engager dans la vie publique parce que leur espace naturel est désormais européen ? Je ne le crois pas, parce que nous avons laissé passer le temps d’une utopie européenne en libérant par contre le champ aux seuls marchands … qui ne vendent même pas du rêve, mais juste de la marchandise fabriquée ailleurs.

La différence entre un homme qui décède et une idée, c’est que l’homme ne renaît pas … tandis qu’une idée peut renaître, à condition de chasser ceux qui l’ont tuée.

Cela peut être le résultat du vote de dimanche, si nous sommes nombreux à le vouloir. Espérons qu’un carillon succèdera à ce glas obsédant.

Jean-Paul Bourgès 21 mai 2014

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.