Tous les ans, et parfois deux fois dans l’année, avec un groupe d’une vingtaine de camarades de promotion … mais pas toujours les mêmes, presque tous accompagnés de leurs épouses et compagnes, nous nous retrouvons pour faire un peu de tourisme ensemble, en France ou plus loin, ou pour une soirée, ou un week-end … ou même pour un petit voyage plus lointain pouvant alors durer une semaine.
Celui d’entre nous qui est marié depuis le plus longtemps, vient de fêter ses noces d’or, l’un d’entre nous vient de refaire sa vie, avec une jeune-femme de l’âge des enfants aînés de la plupart d’entre nous. Dans l’ensemble, nous sommes assez peu représentatifs de la société française car, pour la plupart, nous sommes en couple mariés depuis plus de quarante ans.
Tous retraités, bien sûr, et ayant eu des carrières d’ingénieurs assez variées en France ou à l'étranger, nous sommes nombreux à avoir pris des engagements associatifs, parfois multiples, et à être fort actifs.
Selon une formule qui m’avait été dite par un collègue du monde associatif, œuvrant comme moi dans le domaine du logement des personnes les plus en difficulté, « prendre sa retraite … c’est l’occasion de re - traiter sa vie » et presque tous ces camarades et leurs conjointes illustrent bien cette expression.
Vendredi après-midi nous avions donc rendez-vous à Rennes pour visiter l’antenne de Supélec qui est installée dans cette ville et qui n’existait pas lorsque nous avons fait nos études car tout était alors concentré à Malakoff, à côté de la Porte de Vanves. Après un accueil et un exposé du directeur de l’école, le fils de l’un d’entre nous a fait une démonstration de la façon dont le traitement d’image permet aujourd’hui de réaliser les types d’effets spéciaux que l’on trouve dans des James Bond ou des films comme Avatar. Ensuite, un de nos jeunes camarades qui dirige une start-up basée à Rennes qui est l’un des trois leaders mondiaux dans ce même domaine, nous a montré comment fonctionnent ces produits et, surtout, comment une toute petite structure de moins de dix personnes, où recherche très avancée et mise en pratique se combinent, permet d’être au top-niveau mondial.
Un dîner à Rennes, où trois conteurs sont venus nous ramener à la fraîcheur de l’enfance en nous parlant des mystères de la forêt de Brocéliande, nous a préparés à une bonne nuit au bord de la place des Lices où, le samedi matin, un marché énorme exprime, presque outrageusement, ce qu’est une société où règne l’abondance pour certains.
Nous avons alors rejoint Fougères, dont le maire est un camarade plus jeune que nous de six ans. Nous avons déjeuné avec lui et il nous a bien expliqué l’évolution de sa ville, qui a remarquablement bien géré la disparition d’industries déclinantes, comme la chaussure, au profit d’activités innovantes en remplacement. Une visite du magnifique château de Fougères, place-forte ayant longtemps protégé la Bretagne des invasions françaises ou anglaises, vingt conclure cette partie culturelle avant un nouveau dîner à Dinard et une dispersion du groupe après la nuit passée en face de Saint-Malo.
Même si, comme je disais plus haut, nous sommes presque tous fort actifs, cette fois j’ai eu davantage l’impression que nous sommes hors du temps, malgré le contact avec les technologies les plus avancées et un élu en pleine activité, que lors de voyages plus lointains et par conséquent plus exotiques.
N’est-ce pas cela qu’on appelle « vieillir » ?
Vraisemblablement, et bien que l’on entende dans la bouche des copains des propos du type : « Tu as l’air bien en forme ! Tandis que moi, c’est pas terrible et je me demandais si l’on pourrait venir cette fois encore … », c’est l’impression que les autres nous donnent et dont on sent que le regard traduit une certaine tristesse de nous voir décliner pas si lentement que cela.
Dès demain, pourtant, je reprendrai, comme tous mes camarades et leurs compagnes, mes activités, l’aide que l’on apporte à nos enfants en prenant en charge les petits-enfants et nous continuerons à tenter de donner le change, mais ceux qui nous ont connus il y a presque un demi-siècle ne s’y trompent pas, eux. Suis-je nostalgique, pas vraiment, mais il faut être lucide.
Plus ça va, moins je supporte les maux de notre société, certains pensent que cela traduit une jeunesse d’esprit qui est préservée. N’est-ce pas, plutôt, un énervement devant un espoir qui s’efface de voir un jour un monde moins injuste ?
Jean-Paul Bourgès 22 septembre 2013