Ces pages blanches qui ont noirci

Il y a cinquante-neuf ans, à Rome, était signé l’acte fondateur de ce qui devait progressivement devenir l’Union Européenne.

C’est une période que je me rappelle particulièrement bien. Elève de quatrième au lycée international de Saint Germain-en-Laye, très attentif à l’évolution du monde qui évoluait à toute allure entre la fin de la guerre d’Indochine, l’ampleur de la guerre d’Algérie avec « la bataille d’Alger », la nationalisation du canal de Suez etc …, je suivais tous ces événements avec passion.

Voulant me rafraîchir la mémoire, avant d’évoquer ce moment historique et ce que cet espoir d’une génération est devenu, j’ai relu beaucoup d’infos concernant ce sujet … jusquà tomber sur un détail que j’avais ignoré … ou complètement oublié.

La veille de la signature du traité, à Rome, les négociateurs travaillaient encore sur de petits détails à mettre au point. Exténués par ces longues heures de discussion, peu avant minuit, le 24 mars, ils laissèrent en plan sur la table de négociation un document qu’ils considéraient comme terminé … afin d’aller prendre quelques heures de repos, de façon à être frais et dispos, assis sagement derrière les chefs de délégation (Konrad ADENAUER RFA, Paul-Henri SPAAK Belgique, Maurice FAURE France, Lodovico BENVENUTI Italie, Joseph BECH Luxembourg et Johannes LINTHOST-HORMAN Pays-Bas) lors de la signature protocolaire des actes.

Au petit matin, alors que Messieurs les négociateurs étaient encore dans les bras de Morphée (Ou d’autres personnes …), une femme de ménage remit de l’ordre et de la propreté dans cette salle qui devait puer le tabac froid (A l’époque un homme important fumait forcément la cigarette, la pipe ou le cigare). Ces feuilles éparses sur la table passèrent donc à la corbeille à papier, puis furent dégagées de la salle.

Peu de temps avant la signature, les négociateurs se retrouvèrent dans la salle … mais ne retrouvèrent pas les documents qu’ils avaient mis tant d’heures à mettre au point à la virgule près. La recherche de la corbeille à papier s’avéra vite vaine … le traité de Rome s’était envolé !

On aurait pu et dû reporter le moment de la signature, puisqu’on n’avait perdu le texte du traité. Mais ça aurait semé un trouble politique en faisant douter de la volonté de signer, et certains représentants des Etats devaient probablement repartir vite de Rome, car leur maîtresse les attendait.

Les négociateurs rétablirent donc rapidement le texte de la première page et de la dernière page et, entre, on mit des pages blanches que les représentants des six pays signèrent sans sourciller.

Si je raconte ça, c’est parce que je me demande si l’Union Européenne ça ne serait pas une page blanche qui a progressivement noirci … jusqu’à devenir haïssable même pour ceux qui en étaient des partisans convaincus.

Peut-on encore revenir à la page blanche sur laquelle écrire une autre histoire ?

J’aimerais le croire, car il est très douloureux de renoncer aux rêves de son enfance !

Jean-Paul BOURGЀS 25 mars 2016

 

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