Ce propos qui ne l’a pas entendu ou ne l’a pas tenu ?
C’est celui de tout individu qui culpabilise devant un accident, dans lequel il était le conducteur d’un véhicule qui a heurté un autre usager de la route plus fragile, comme un piéton ou un cycliste. C’est la recherche instinctive d’une explication et d’une excuse à un dommage, éventuellement mortel, causé à quelqu’un que l’on a croisé une seule fois dans sa vie … avec pour résultat d’avoir, peut-être, arrêté cette vie.
Hier matin, j’avais quitté Lyon où, vers huit heures, le soleil n’arrivait pas à percer la brume et, une fois passé le Rhône à Serrières, puis Annonay, je grimpais à un bon rythme, tout joyeux, vers le Plateau Vivaro-Vellave où l’on m’avait prévenu que les « bouchons de champagne » commençaient à sortir (On dit même plus simplement : "les bouchons"). Vous ne le savez peut-être pas, mais, là-haut, quand on parle de « bouchon » on n’évoque pas une boisson pétillante, mais les cèpes de Bordeaux qui, lorsqu’ils viennent juste de sortir du sol, ont une forme et une taille similaire au fameux bouchon qu’on aime faire sauter lors des grandes fêtes.
Passé Annonay, plus de brume mais un magnifique soleil, un ciel bleu dépourvu de tout nuage, une température idéale de plus de 20 °C… et la perspective de ces cèpes de Bordeaux, destinés à mes paniers.
Depuis le Rhône, jusqu’au Plateau, entre 1.000 et 1.200 m d’altitude, la route est tout sauf droite et l’on va d’un virage dans un sens au suivant dans l’autre sens, au milieu des futaies qui démarrent en châtaigniers, passent ensuite aux hêtres pour terminer en épicéas une fois arrivé en haut.
Quand on la connaît par cœur, comme moi, on monte à un bon rythme, surtout si l’on est seul et que l’on a le volant pour s’accrocher.
Tout près du sommet, alors que je sortais d’un virage, je vis, au ras du sol, courant aussi vite qu’il le pouvait, un écureuil roux … qui s’était lancé alors que ma voiture arrivait. Un coup de frein, un coup de volant vers le côté gauche de la route … et il a pu rejoindre sain et sauf l’autre côté de la route.
J’avais déjà abîmé l’aile avant-gauche de ma voiture pour éviter un chien en ville à Lyon … cette fois ni l’écureuil, ni mon véhicule, n’ont eu à souffrir de ma conduite. Tant mieux ! Ce qui est sûr c’est que, sans mon instinctive réaction, ce joli petit écureuil roux aurait fini sa vie, banalement, écrasé par ma roue avant-droite.
Mais, en dehors du plaisir de vous faire partager l’agrément que me procurent ces escapades à vocation mycologiques, pourquoi en suis-je venu à cette évocation de cet epsilon de temps qui sépare deux vies qui se croisent de deux vies qui se heurtent ?
C’est, probablement, parce que nous pourrions si souvent freiner énergiquement, donner un coup de volant, au détriment de notre confort, pour éviter d’écraser les autres. Mais, en avons-nous vraiment envie ?
Nos routes comportent beaucoup d’écureuils et de hérissons écrasés.
Quant à nos autoroutes sociales, elles sont jonchées de tous ceux que nous écrasons sans même y prendre garde.
Ce matin, en évitant cet écureuil, j’ai pensé à ces Jaïns, une secte de l’hindouisme, qui mettent un masque devant leur bouche pour ne pas avaler d’insecte et balaient le sol devant eux pour s’assurer qu’ils n’écrasent pas d’être vivant.
Qui sont les plus civilisés ? Eux ou nous ? Mais, au fait, le respect de la vie, de toute vie, est-il un but en soi, et est-ce comme cela qu’on caractérise un degré de civilisation ? A écouter les discours actuels, je viens à en douter et quand on est Rom … il ne fait pas bon traverser devant la voiture de Manuel VALLS.
Jean-Paul Bourgès 28 septembre 2013