Procès France Telecom: l'indicible souffrance des victimes

Ni pathos, ni élégie, ce billet se veut juste un témoignage de mon vécu, de mon ressenti, et vraisemblablement aussi de ceux de dizaines de « gueules cassées », victimes comme moi de ce cynique et destructeur management par le stress

Il ne s'agit pas pour moi de décrire ici exhaustivement les multiples mécanismes successifs (plans Next ou autres…) mis en place par FT pour réussir ses restructurations, et sa nouvelle politique managériale. Je ne veux pas non plus décortiquer les différents outils utilisés à ces fins, tels que les briefs, les réunions d’équipe, la mise en concurrence des salariés entre eux au travers de challenges, de classements divers, ou de systèmes de récompense (la plupart du temps totalement incongrus ou même débiles), la systématisation de l’ infantilisation, de l’ humiliation, de l’isolement des salariés et autres pratiques autant déstabilisatrices qu’inhumaines.

Il ne s’agit pas non plus pour moi de retracer les étapes de ma lente dégringolade vers l’enfer, de vous raconter les 7 (sept) expertises ou contre-expertises auxquelles j’ai été soumis et au cours desquelles il faut encore et encore détailler et donc revivre les sordides épisodes de ce processus programmé de (auto -?) destruction, il faut à nouveau raconter son mal-être, reparler de son dégoût de soi, e sa lassitude, de son anhédonie, puis de son désir (besoin ?) de disparaitre pour ne plus avoir à réfléchir, ne plus avoir à décider ou à choisir, ou tout simplement ne plus être là.

Non, Je ne vous parle pas non plus de l’angoisse générée par les 6 passages successifs de mon dossier devant la Commission de Réforme, ni des espoirs déçus ou des cruelles désillusions qui ont émaillé ces longues années. Non je ne parle que de mon ressenti et de la manière dont j’ai, non pas vécu, mais subi et enduré cette période noire de ma vie, et des conséquences que tout cela a provoqué en moi, tant dans ma vie professionnelle que personnelle, hier, aujourd’hui, et malheureusement vraisemblablement encore demain. Certaines blessures toxiques ont instillé si profondément leur poison, qu’elles ne cicatriseront jamais totalement.

Donc je vais poser le problème à partir de ce que je me souviens avoir ressenti, à commencer par le constat que je faisais souvent à cette époque :

Qu’est ce qui ne va pas CHEZ MOI ?

…Au travers de 2 questions simples

Pourquoi et comment ?

Pourquoi ai-je doucement rigolé lorsque le neurologue du CHU de Grenoble qui m'a pris en charge lors de mon premier AVC du 3 octobre 2003, (et à l’issue de toute une batterie d’entretiens et de tests), a clairement diagnostiqué, entre autres,  une conséquence intimement liée au stress au travail.

Pourquoi est-ce que MOI, je n’arrive pas à vivre normalement ma vie dans l’entreprise…et encore moins en dehors …alors qu’apparemment mes collègues semblent bien s’accommoder de cette situation ?

Pourquoi la plupart de mes collègues me renvoient-ils un sourire de condescendance mielleuse lorsque j’essaie d’évoquer mon mal-être au travail, même si je reconnais volontiers qu’il m’arrive parfois (et même de plus en plus souvent) de chercher sinon des solutions, du moins un certain réconfort dans les médicaments et l’alcool. ?

Pourquoi cet ensemble de considérations m’amène-t-il inexorablement à considérer que c’est moi et moi seul qui suis en cause, coupable de ne pas savoir, de ne pas pouvoir, ou de ne pas vouloir m’adapter : trop faible ou trop minable pour ne pas intégrer ou ingérer ce mode de fonctionnement dans lequel mes collègues semblent évoluer en toute normalité. Moi, l’ancien joueur de rugby, le syndicaliste chevronné, habitué par la vie à apprécier les victoires et à analyser les défaites pour en tirer les enseignements et les conséquences, et repartir au combat plus fort de chacune de ces expériences. Eh bien oui moi, je ne comprends plus rien à rien, et surtout à moi-même, je suis un raté, un incapable, et je ne suis plus en capacité d’apporter quoi que ce soit à qui que ce soit, et surtout pas à moi-même. Je ne sers plus à rien, je ne suis plus RIEN (néant)

Pourquoi me suis-je laissé insidieusement envahir par cette gangrène de perte de confiance, puis de perte d’estime et même de dégoût de moi. Le regard, l’incompréhension de l’autre, son éloignement, puis sa disparition créent un phénomène d’isolement, pouvant aller jusqu’à la désocialisation. Et Non, pas d’exagération ni d’amertume rancunière ou vindicative dans mon propos. Juste l’expression d’une réalité aussi banale que triste.

Et un constat : dans mes contacts avec mes collègues de travail, et y compris, (ou plutôt même à commencer) par mes «camarades » du syndicat à tous les échelons, il s’est créé un vide abyssal, puisque seuls 2… ou 3 d’entre eux font encore partie de mes relations  à l’heure actuelle. Aucune visite, aucun coup de fil amical, rien, même pendant mon hospitalisation en HP, encore moins pendant toute la durée de ce maudit combat : 7ans pour la reconnaissance de maladie professionnelle plus encore 4 années (juste avant mon départ en retraite) pour gagner ma reclassification en catégorie cadre, dont la réforme de 1990 m’avait exclu pour cause de détachement syndical.

Pourquoi ce goût amer de cendres et ce sentiment aussi récurrent que malsain, de manque, d’inachevé, de vide, viennent-il insidieusement me torturer sans cesse ?

Si je considère que la perte de toute estime de moi et de toute volonté de participer à ma propre vie peut constituer un abandon ou une sorte de deuil de moi-même, j’en arrive à un constat plutôt dérangeant. Si l’’assimilation de ce qui se passe en moi ressemble à s’y méprendre à un réel processus de deuil, force est de constater que la dernière phase, celle de l’acceptation, n’arrive pas à se faire jour. Or, si Je n’accepte pas ma situation, soit je réunis ce qu’il me reste d’énergie pour donner un ultime coup de talon et tenter une remontée en surface, soit je me laisse aller, et … C’est là que surgit l’idée d’échec irréversible, définitif, d’impasse irrévocable, cette idée de La solution de ce que Victor Hugo qualifiait de « bris d’une prison »… le suicide. En finir avec tout ce dégout de soi et des autres, ce mal-être et cette non-vie et écarter, évacuer les raisons qui pourraient inciter à ne pas passer à l’acte comme l’idée du mal causé à sa famille et à ses proches en cas de disparition volontaire. Mais quel mal ? Tout un chacun se remet de la disparition d’un être cher et/ou même aimé. La résilience est effective pour tous, seule la durée des différentes phases du deuil est variable selon les individus. Mais, (Contrairement à ce que je vis dans ma dépression), dans le cas de la mort (y compris par suicide), l’acceptation finit toujours par arriver.

A ce stade, j’ouvre une parenthèse, car fort heureusement pour moi, pour m’accompagner et puis surtout pour me libérer de ce processus d’autodestruction programmée, il y a eu l’intervention salvatrice de mon médecin psychiatre, le Dr Font le Bret.

En effet, fidèle à ses  idées et engagements de toujours, (militantisme engagé à l’UNEFSE, coopération occasionnelle avec le PCF, la CGT, et autres organisations progressistes lors de sa vie étudiante stéphanoise...),  elle s’est dressée de toute la force de ses convictions et de la conscience de l’importance son rôle de médecin, contre ce qui, au fil de ses consultations lui est apparu comme un non-sens une aberration et une injustice absolus : la souffrance au travail et ses ravages.

C’est une personne extraordinairement présente et active, qui malgré le brouillard dans lequel j’évoluais a su réagir pour moi et parfois sans moi, incapable que j’étais de comprendre réellement et objectivement ce que je vivais, et qui s’est démenée comme une diablesse militante non seulement pour moi, d’ailleurs, mais aussi pour beaucoup d’autres salarié(e)s victimes de FT et autres, au point d’y laisser des plumes tant professionnellement que sur le plan personnel.

A l’ironie et à la moquerie du début, ont succédé la jalousie, puis la crainte des hiérarchies (DRH en priorité) qui vont tenter avec certaines complicités (fort peu reluisantes au demeurant) de faire pression sur elle et de l’écarter : refus de sa présence dans les groupes de soutien, ou cellules de crise mises en place lors d‘évènements dramatiques, comme l’immolation d’un salarié devant ses collègues, dénigrement organisé par certains confrères, dépôt de plainte auprès de l’ordre des médecins psychiatres, incompréhension ou même rejet de certains médecins du travail, non formés à ces pathologies nouvelles et pour finir, très gros ennuis de santé…..

.Le courage, l’implication et l’abnégation de cette femme dans ce qui a constitué mon (Notre) parcours du combattant, ses interventions solidement documentées, argumentées, répétées, et acharnées auprès de la médecine du travail, des Commissions de Réforme et du DRH en personne m’ont permis de me redresser et de retrouver une certaine dignité. Sans parler de son intervention cruciale et déterminante lors de ma TS. Qu’elle en soit à jamais remerciée ! (….fin de la parenthèse)

Pourquoi mon syndicat a t-il répondu à mes sollicitations que les « risques psychosociaux », les fameux RPS, terminologie très utilisée à cette époque, constituent un phénomène sociétal, et qu’à ce titre, ils ne peuvent pas être traités autrement que dans leur nocivité globale et institutionnelle. Donc cette question ne peut pas être pensée et encore moins abordée sous l’angle d’une simple considération individuelle et personnelle. En effet, pour répondre à ces questions d’aliénation et de déstructuration insidieuse des individus et de leur personnalité, il faut considérer que chaque cas est différent, particulier, et donc que ces problèmes relèvent du seul domaine médical ! Autrement dit, en langage décodé, il est nécessaire de dissocier les effets de la cause, de les analyser séparément et d’y apporter la solution appropriée : le domaine syndical pour les causes (organisation du travail, pressions managériales, etc..) et le domaine médical pour les effets (burn-out, dépressions, TS..)

C’est d’ailleurs tout le sens que la justice a décidé de donner au contenu du procès qui va s’ouvrir, puisque les chefs d’accusation portent bien, et uniquement sur ce premier volet, à savoir le harcèlement moral.

Et les effets alors ? les conséquences ? les vies brisées ? les suicides ?....Quoi ? Quels effets ? Quels suicides ?...Circulez; y a rien à voir. On ne parlera de tout ça que comme corollaire au sujet central du procès : le harcèlement moral !

Il faut aussi savoir et reconnaitre, que tout individu confronté brutalement à ce genre de situation, fût-il militant syndical chevronné, ou cadre d’entreprise motivé, s’il n’y est pas préparé d’une manière ou d’une autre (connaissance, expérience, formation..) va réagir de façon humaine, spontanée, voire même triviale, en fonction de ce qu’il sait (ou pas), et de ce qu’il est ou de ce que l’on lui a appris à être. Comme à chaque fois qu’il est confronté à un phénomène qu’il ne comprend ou ne connait pas, l’individu va mette en place des systèmes de défense pour se protéger. La première et la plus naturelle de ces barrières réactionnelles c’est le rejet : si ce phénomène n’existe pas je n’ai aucune inquiétude à avoir ! Et puis si, ou plutôt quand le phénomène devient une réalité avérée, la réaction suivante c’est l’évitement, l’ignorance volontaire : je ne suis pas concerné, je ne cerne pas tous les éléments, donc je ne cherche pas à comprendre, il pourrait peut-être y avoir danger pour moi, donc j’ignore, j’éloigne et je rejette. Et là, attention : l’obscurantisme n’est pas loin !

Comment a-t-on pu laisser la situation se dégrader aussi vite ?

Ce passage extrêmement brutal de la notion de Service (rendu au) Public, à celle de rentabilité immédiate et maximale a complètement ébranlé et déstabilisé les agents de FT, à commencer par les acteurs techniques, mais pas que ! conscients et fiers de leur savoir-faire et de leurs compétences au service de l’accès à la communication pour tous.

La puissance des campagnes de communication interne, a aussi pesé lourd, compte tenu des difficultés, pour ne pas dire l’impossibilité d’analyse et de réactions communes des organisations, syndicales consacrant de fait leur discrédit et l’aspect inaudible de leurs rares déclarations ou de leurs encore plus rares interventions La mise en concurrence des salariés entre eux, la différence culturelle de la conception même du travail entre les jeunes recrues contractuelles issues pour la plupart des écoles de commerce, formées dans le moule de la compétitivité, de la concurrence et de la loi du marché et les agents fonctionnaires, tout cela a créé une ambiance délétère, faite de jalousies et de rancœurs réciproques... vous avez dit :...  Diviser?

Et puis il y a eu l’apparition savamment orchestrée et programmée d’un type nouveau de salarié : le "salarié-actionnaire". Et là on ne parle pas d’une minorité non représentative, puisqu’il s’agit de près de 75% du personnel qui se sont appropriés ce statut, créant ainsi une situation totalement inédite et parfaitement ubuesque dans l’entreprise.

Salarié-actionnaire, une espèce nouvelle d’individu, une sorte de lycanthrope, ou plutôt un être bicéphale :

-une tête d'agneau pour le salarié dont la condition est liée aux exigences de l'entreprise et de ses dirigeants .... 

-une tête de loup pour l’actionnaire qui s’est précipité voracement dès l’ouverture du capital aux salariés, avec des étoiles plein les yeux et des rêves plein la tête, pour acheter des actions, souvent en quantité, parfois même en contractant un crédit pour bénéficier des généreux abondements de l’entreprise, et qui se précipite avidement tous les matins sur son ordinateur pour consulter le cours de l’action,( sous les yeux bienveillants, voire attendris, des responsables présents). Bien sûr, il attend fiévreusement de son investissement qu’il lui rapporte beaucoup d’argent et si possible très vite tout en sachant pertinemment que dans toute entreprise, pour augmenter les bénéfices, la règle est simple : il faut Gagner plus d’argent et en Dépenser moins. Or dans une entreprise à fort ratio de main d’œuvre comme FT, le poste de dépense le plus important c’est la masse salariale. C’est aussi celui sur lequel il y a le plus de moyens d’intervention possibles : salaires, effectifs, temps de travail, etc…le côté loup va s’employer à mettre en œuvre les initiatives nécessaires pour augmenter ses profits. Et puis il y a la tête d’agneau, celle du salarié qui va se faire exploiter, et qui lui va subir les dégâts causés par les actions mises en place par le loup.

Mais s’il a deux têtes, ce salarié n’a qu’un seul esprit. Alors comment va se résoudre ce tragique dilemme interne ? Loup ou Agneau ? Je défends mon côté agneau, ma condition de salarié exploité, et je me bats pour l’améliorer ? Ou bien j’opte pour ma situation d’actionnaire, et au mieux je laisse les choses se faire en attendant de voir de quel côté le vent va tourner ?

Voilà à mon avis quelques-unes des raisons qui ont conduit à ce que les salariés ne soient pas prêts ni assez armés pour au minimum envisager de résister à cet affrontement, à cette guerre des classes

Car l’Entreprise, elle, n’a jamais eu d’état d’âme, mais uniquement des objectifs financiers. Donc, les bulldozers de la rentabilité sont entrés en « action », défonçant rapidement les quelques poches de résistance qui avaient malgré tout réussi à se constituer çà et là, balayant les timides protestations syndicales ou les inefficaces objections de certains CHSCT, à grands coups de notes de service, ou de séminaires, ouvrant ainsi en grand le chemin royal de la course aux profits, et donc de la surexploitation des salariés, (actionnaires ou non)

Ce procès doit mettre en lumière les conséquences dramatiques de ce management par le stress encore en vigueur dans de trop nombreuses entreprises ou start up, et dont les seuls résultats en termes humains sont ravageurs : Désocialisation,  Déshumanisation et Destruction (y compris physique) des individus.

Il est impératif de donner à ce procès une résonnance polyphonique et assourdissante pour que le débat sociétal dont il doit être le vecteur se recentre autour de l'essentiel :

 il est urgent de donner à l'être humain sa vraie place dans la société, et en particulier dans le monde du travail

 

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