Objectif Bastogne: sur les traces des correspondants de guerre américains en 1944

Cet été, je vais visiter une nouvelle fois les lieux des Ardennes belge et luxembourgeoise où se déroula en décembre 1944 et janvier 1945 la bataille des Ardennes. A la recherche d'autres détails sur les journalistes américains qui couvrirent cette dernière offensive du Troisième Reich. Pour préparer une nouvelle édition de Mon livre Objectif Bastogne paru en décembre dernier.

Les journalistes américains dont j’ai suivi les traces lors de cette bataille des Ardennes exercèrent un magistère exceptionnel au sein de la profession. Nombre d’entre eux, comme Hemingway ou Gellhorn, s’étaient formés dans la Guerre civile espagnole, laboratoire tragique de la Seconde guerre. D’autres, après Bastogne, firent des carrières brillantes au sein des plus grands médias américains, sans se trahir. Leurs réflexions sur la guerre, le patriotisme de la liberté et le journalisme furent constantes, des « trous de renard » des Ardennes aux rizières du Vietnam, des rues meurtrières de Managua aux coulisses du pouvoir à Washington.
Ils posèrent des questions essentielles, en particulier sur la liberté des journalistes de pays démocratiques à informer, sur les conditions de la censure, sur le discours de la « Bonne guerre » et les limites qu’il pouvait imposer à l’audace de dire et révéler. Il faudra attendre la guerre du Vietnam, par exemple, pour que la presse américaine, ou plutôt quelques journalistes américains, osent informer sur les massacres de civils ou les exécutions sommaires commis par l’armée américaine. Pour oser rappeler qu’une démocratie ne peut se trahir en recourant aux méthodes des dictatures et que la fin doit déterminer les moyens.
Dans le clair obscur des situations de guerre, au milieu des ambiguïtés et des silences inévitables, des journalistes se distinguèrent par leur cohérence. Pour dénoncer l’alliance avec l’armée française pétainiste en 1942 après le débarquement en Afrique du Nord. Pour critiquer le racisme qui régnait au sein des forces armées. Pour alerter l’opinion au sujet de l’extermination des Juifs d’Europe. Après la guerre, certains d’entre eux restèrent « droit dans leurs bottes » lorsqu’ils s’opposèrent à la chasse aux sorcières orchestrée par l’ultraconservateur Joe McCarthy ou lorsqu’ils s’engagèrent dans les combats pour l’égalité raciale dans le Sud des Etats-Unis.
Ce livre rend ainsi hommage à une certaine forme de journalisme engagé. Non pas un journalisme partisan, prêt à mentir pour la cause, mais un journalisme qui associe la liberté d’informer à la Liberté. Et qui revendique la recherche de la vérité, l’indépendance et le droit à la critique comme autant d’atouts des démocraties en temps de guerre.
Cette conviction forgée sur les lignes de front de la Seconde guerre accompagna Martha Gellhorn (dont le livre Le Visage de la Guerre vient enfin de paraître en français), Walter Cronkite et tant d’autres lors des autres conflits armés qu’ils furent amenés à couvrir. Elle fut contredite en Irak lorsqu’une trop grande partie de la presse américaine oublia son rôle et perdit ses repères. Elle est testée aujourd’hui par le terrorisme qui, au travers de l’insécurité qu’il crée, vise à tuer les libertés.
Il y a 70 ans, sur les routes enneigées des Ardennes, au plus proche de combats violents et confus, des correspondants de guerre furent confrontés à des questions essentielles. Leurs réflexions, leurs choix, leurs audaces mais aussi leurs manquements, leurs doutes et leurs erreurs sont autant de leçons pour tous les journalistes qui, aujourd’hui, envers et contre tout, sont convaincus qu’ils ont pour mission d’informer le monde « sans peur ni faveur ». Pour contribuer à former des sociétés ouvertes, fondées sur la connaissance des faits et la liberté des idées.  

Objectif Bastogne. Sur les traces des reporters de guerre américains, par Jean-Paul Marthoz. Préface de Jean-Jacques Jespers. Editions du GRIP, Bruxelles, décembre 2015, 222 pages.

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