Mylène Farmer: La Poupée qui fait Oui Mais... Non

En 2005, son refus catégorique de parler aux médias avait failli précipiter Avant que l’ombre... dans les abysses des charts. Depuis, Mylène Farmer a retenu la leçon. Aussi, pour les besoins de son dernier album, Bleu noir, consent-elle —un minimum— au jeu de la promotion.

En 2005, son refus catégorique de parler aux médias avait failli précipiter Avant que l’ombre... dans les abysses des charts. Depuis, Mylène Farmer a retenu la leçon. Aussi, pour les besoins de son dernier album, Bleu noir, consent-elle —un minimum— au jeu de la promotion.

 

Après Têtu en 2008 où la chanteuse s'affichait en garçon — pompant ainsi une idée déjà présentée par l’artiste Elisa Point sur son album Les filles sont des garçons bizarres, paru en 1997 — c'est à Paris-Match que revient l'honneur de colporter les propos « Cuvée 2010 » de la célèbre rouquine. Pour cet entretien confession annoncé à grand renfort d'entrejambe dès la Une du magazine, l’icône se confie à sa bonne copine, Nathalie Rheims. Solitude, timidité, mortalité, éternité… Avec la spontanéité qui la caractérise, la jolie poupée aux pommettes un peu trop hautes pour être honnêtes égrène ses clichés de prédilection, tel un automate parfaitement réglé. Auto programmé.

 

Car c’est une évidence: parmi les nombreux clichés qui la définissent, s’il en est un qui mérite de retenir l’attention, c’est bien celui de la poupée, tant la récurrence dans l’œuvre farmerienne depuis 25 ans est imparable. De l'impassible pantin Sans contrefaçon au jouet tantôt translucide, "Piqué", ou désarticulé qu'elle chanta à maintes reprises, les allusions sont effectivement bien trop nombreuses pour n’être que le fruit de la coïncidence. Sait-elle d'ailleurs qu'en français Cadien, le terme « catin » qu'elle revendiquait en 1986 se rapporte également au jouet enfantin?

 

Alors, qu’en penser ? Subtil pied de nez au qu'en-dira-t-on qui depuis les débuts du caméléon, l’imaginent soumise aux délires d'un marionnettiste Boutonnat? Fantasme régressif d'une chanteuse dont la peur phobique de vieillir devient de plus en plus obsédante, à l’évidence ? Regard amusé d’une ambitieuse qui a su jouer avec les ficelles d’un métier qui ne l’attendait pas ?

 

Ou clin d'œil complice à des garçons dont on dit — souvent à tort — qu'ils ont trop joué à la poupée quand ils étaient petits...?

 

« C’qui nous sauve, c’est le style…».

On est tous des imbéciles (Jérôme Dahan / Laurent Boutonnat)

 

Il y a des lieux communs qui accompagnent dorénavant la moindre évocation de la rouquine. Mylène Farmer serait une icône gay. Soit. Entre les Best of d'Annie Cordy et ceux de Chantal Goya qui occupent parfois les étagères de nos amis, la discographie de la Rouquine s’est taillée une place de choix. Et pourtant, l’histoire d’amour qu’entretiennent les gays avec elle n’est pas si simple.

 

Lorsqu'elle débarque dans le paysage musical français, le regard est simple, mais n'en n'est pas vide pour autant. Certes, la jeune chanteuse avoue une nature réservée. Mais, pas bégueule ni secrète pour deux sous, elle concède volontiers, lors de certaines interviews, roter en studio pendant les prises de voix (wow !). Fraîche, vivante, piquante, elle possède alors un naturel presque désarmant. La Mylène 1984 est alors à l’opposé de la poupée stylisée et figée qu’elle exhibera sur scène quelques années plus tard. Artistiquement, si elle apparaît limitée, la chanteuse n’en est pas moins intéressante pour autant. D’autres, avant elle, ont réussi avec peu de voix et l’histoire démontrera par la suite que Mylène Farmer saura faire de ses carences vocales une réelle identité sonore — reconnaissons lui ceci.

 

Nombreux sont ceux qui lui prédisent alors une carrière météorique, mais la Miss a un atout indéniable: une solide équipe réunie autour d'elle (dont le fameux Boutonnat) qui lui offre Maman a tort, premier succès acidulé dont la genèse ambiguë n'est pas sans rappeler l’histoire d'un génial Serge Gainsbourg glissant sa sucette à l'anis dans la bouche docile d'une France Gall... Premier titre, premier malentendu: pendant que journalistes et public s'entendent pour analyser les "plaisirs impolis" de l'infirmière, Mylène elle, passera son temps à réfuter les rumeurs, regrettant même que "beaucoup de gens s'évertuent à vouloir l'interpréter de façon complexe [alors que] la réalité est beaucoup plus simple". En coulisse, la future Libertine bougonne souvent quant au malentendu, et certains artistes de l'époque se souviennent d’ailleurs l'avoir entendue se plaindre et parfois même, regretter que ses "producteurs veuillent lui faire chanter des choses ambiguës". Sacrée Mylène !…

 

Néanmoins, la jeune fille sait ce qu'elle veut et si le succès se fait attendre pendant les deux années qui suivent ce premier 45 tours, elle va afficher publiquement une belle assurance comme en témoignent quantité d'émissions de l'époque. La voix ténue et parfois même têtue, souligné d’un regard mutin, vif et curieusement franc, Mylène enfilera les personnalités comme d'autres essayent des vêtements dans les boutiques de prêt-à-porter. En quête d'identité publique et de succès, elle sera tour à tour allumeuse, provocante, rieuse, joyeuse, et parfois même comique et terriblement bavarde pendant les interviews.

 

Rétrospectivement, les nombreuses apparitions télé de la petite Mylène sont effectivement un régal et si le kitsch le dispute parfois au ridicule — mais c‘est bien compréhensible, 25 ans après — ces séquences ont le mérite d’affirmer que la chanteuse n‘aurait effectivement reculé devant rien pour atteindre le succès. Est-ce la raison d’une rumeur persistante qui veut que la star, dans son délire obsessionnel de contrôle, ait tenté de racheter les droits de diffusion de l’ensemble de ses prestations télévisuelles de 1984 à 1989? Possible. Mais peut-être ces images n’incarnent-elles trop la preuve qu’à défaut d’être mystérieuse, la chanteuse est une bonne comédienne ?

 

« Je sais bien que je mens je sais bien que j’ai froid dedans»

Ainsi Soit Je... (Mylène Farmer / Laurent Boutonnat)

 

Jusqu'en 1986, le public manifestera peu d'intérêt pour Mylène Farmer. Quant aux gays, dont on affirme qu’ils se seraient reconnus instinctivement dans les déprimes stylisées à l’extrême de la star, ils s'en foutent. Pour l’heure, les errances cathodiques de la jeune femme ne sont pas assez glamour ni même assez kitsch pour émouvoir la moindre folle de province. Un homme va changer cela…

 

Lorsque Bertrand Lepage accepte de s’occuper de Mylène Farmer à l’été 1984, la jeune femme semble avoir toutes les qualités requises pour atteindre les plus hautes marches du succès. Travail, abnégation, malléabilité. Provocateur, se plaisant à promener son fatalisme dans les soirées mondaines, celui qui affirme qu’« une artiste se doit de faire un choix entre sa carrière et sa vie de femme» en est certain: Il fera de Mylène Farmer une star!

 

Outre un carnet d'adresses conséquent qu’il saura utiliser pour installer sa protégée au firmament, le manager va également l’initier progressivement au fonctionnement du métier et tenter de créer autour de Mylène Farmer, l‘atmosphère qui lui fait défaut. Ainsi, dès 1984, fait-il découvrir à la jeune chanteuse le superbe mais énigmatique clip de Buzy, Adrian, dont la réalisation d'Hilton McConnico marque la tendance et semble alors indiquer la voie à suivre...

 

S'il n'intervient pas directement dans le processus de création, Bertrand Lepage occupe néanmoins une place considérablement importante dans l'élaboration du second album, Ainsi Soit Je..., tant au niveau discographique qu’au niveau scénique. Il insuffle à la chanteuse, certaines références de la culture populaire qui s'inscriront durablement dans l'histoire de Mylène Farmer. Vouant un culte à Sylvie Vartan, Dalida, Shirley Bassey, Rika Zaraï, celui qui, petit, se travestissait en secret dans sa chambre, va s’employer à construire le mythe Mylène Farmer. Fan déclaré de Marie Laforêt, il est bien sûr à l'origine de la reprise de Je voudrais tant que tu comprennes et ce n'est évidemment pas par hasard si des mélodies comme Jardin de Vienne ou Puisque évoquent certains titres du répertoire de la fille au yeux d'or, comme Prière pour aller au paradis.

 

Bertrand Lepage fera également découvrir les productions de deux de ses futurs poulains à Mylène qui tombera profondément sous le charme du 45 tours Bulles de chagrin de la chanteuse Marie. Quant au futur single Ainsi soit-il, Ainsi soit-elle d’Alix Morgen, jeune chanteur à l’univers torturé et onirique, il sera rebaptisé Quelqu’un pour ce soir peu avant sa sortie, pour d’évidentes raisons…

 

Enfin – et surtout — Bertrand Lepage apporte à Mylène Farmer, une chose essentielle: une identité visuelle. Car effectivement, côté look, c’est pas ça. Du chouchou rose dans les cheveux à la triste permanente que n’aurait pas reniée Marie-Paule Belle en 1978, l’image de la chanteuse est une véritable catastrophe. N’avoue-t-elle pas d’ailleurs, dans les colonnes de certains magazines de la presse jeune, regretter de ne pas avoir « comme Jeanne Mas — la star d’alors — ce truc qui marche, qui accroche les gens » ? Bertrand Lepage lui, en est certain: « Une chanteuse, ce n’est pas châtain. C’est blond, brun ou roux ». Vas donc pour le roux ! Et si, une fois l’osmose consommée entre la chanteuse et son Pygmalion, ce dernier révèlera avoir choisi cette couleur pour exorciser les complexes du petit rouquin qu’il fut, la chanteuse elle, avouera avoir été enfin conquise à cet instant, par son reflet.

 

« J’aurais dû naître rousse », concède alors Mylène Farmer qui, sous la houlette du talentueux Boutonnat, s’apprête à tourner Libertine, clip qui l’installera définitivement sur les rails d’un succès qui ne se démentira plus, et dont les recettes, malgré quelques nuances , seront dès lors piochées dans le même livre de cuisine.

 

« Hey Bitch, you’re not on the list »

Fuck them all (Mylène Farmer/ Laurent Boutonnat)

 

Mais à trop jongler avec les codes, on se brûle parfois les ailes à la superficialité des choses… Belle, glamour, chignon élaboré… Au fil des années, Farmer s’est acheté la parfaite panoplie de la déesse et a réuni toutes les qualités susceptibles de plaire aux gays. Mais si, tel l’habit proverbial, le corset fait parfois la diva, qu’en est-il de l’icône qui depuis 20 ans, semble avoir été élu par les homosexuels ?

 

Car à en croire les fans homosexuels de la chanteuse, « Icône gay », elle l’est, assurément. Mais à la façon d’une vestale qui ne serait finalement la gardienne d’aucun temple.

 

Certes, en provocatrice rusée, elle pimente ses chansons d’allusions diverses — l’évocation des plaisirs sodomites de Pourvu qu’elles soient douces étant à ce sujet, l’un des meilleurs exemples — mais la chanteuse semble néanmoins incapable de dépasser le stade de la représentation et de l’apparence. Dans les colonnes de Têtu, elle n’échappe d’ailleurs pas aux clichés à propos d’une population qu’elle a toujours prétendu comprendre : « Un public sensible, pointu et avant-gardiste » explique-t-elle. Point barre. Consciente de l’impact promotionnel souscrivant à une autre idée reçue – une icône gay serait, par définition, à l’abri d’être considérée comme has been — elle répond à la presse spécialisée, prenant soin au passage de garder ses distances. Notons d’ailleurs que jamais, gays, lesbiennes, bis ou transsexuelles n’eurent l’honneur de bénéficier du soutien de la chanteuse, quand bien même elle stylisait allègrement leurs codes à ses fins mercantiles. Alors que PACS, mariage, homoparentalité sont des sujets au cœur de toutes les préoccupations, Mylène s’en fout royalement. Toujours dans Têtu, d’une démagogique réponse, elle évacue rapidement le sujet avant de revenir à l’essentiel: elle-même.

 

En 1989, s’interrogeant sur les raisons de son succès, Farmer concédait pourtant sa légitimité: "pour crier ce que les autres n’osent pas crier"... Vingt ans après, la touchante naïveté de cette déclaration prête à sourire, mais on peut se demander si ses velléités de revendications ont été assouvies tant l'engagement politique — au sens noble du terme — reste extrêmement confus dans une carrière dont la clé de voûte semble n’être qu’un égocentrisme assumé…

 

Bien sûr, il serait déplacé de lui reprocher cette discrétion quant à ses convictions. On ne l’a effectivement jamais entendue énoncer ni même suggérer d'éventuelles sympathies présidentiables. Néanmoins, il est permis de noter que les déclarations et le comportement liés à la position idéologique de Madame Farmer manquent étonnamment de substance quand son modèle américain lui – Madame Ciccone — s’exprime ouvertement politiquement depuis longtemps, s’insurge contre l’administration Bush (quitte à essuyer un boycott massif des radios américaines) ou rend hommage et soutient les droits liés aux gays, comme ce fut encore le cas très récemment lors de l’émission d’Ellen Degeneres… Alors, Mylène ? « Paniquée à l’idée de parler d’elle » comme elle aime à se décrire systématiquement lors de ses rares apparitions? Qu’à cela ne tienne : qu’elle parle donc d’autre chose…

 

Car politiquement, Farmer demeure stratège et prudente. Elle admet avoir « de l’estime pour le courage de tous ceux qui acceptent cette lourde responsabilité sans abuser de leur pouvoir »…quitte à se faire brocarder dans une vidéo d’Amnesty International lorsqu’en février 2010, elle s’emmêle les pinceaux (et la conscience ?) par trois fois, sur le tapis de l’Elysée. « Assassinats de défenseurs des droits humains/ Disparitions de journalistes / Torture des opposants / Il y a de quoi être déstabilisée avant de rencontrer le président russe » ironise l’association…

 

Seule, une rumeur menaçant d’écorner la belle image, parviendra à faire sortir la chanteuse de son mutisme. Lors des Présidentielles de 1995, suite à l’indélicate participation de son sosie officiel aux meetings du Front National, la chanteuse interviendra directement dans le Journal de France 2, se disant « scandalisée d'apprendre que Monsieur Le Pen a utilisé [son] image », s’estimant « malheureuse que des gens qui [l’]'aiment bien aient pu penser un instant [qu’elle] cautionne une telle politique ». Mais en femme d’affaire avisée, elle sut cependant tirer son épingle du jeu: le chanteur Khaled sera effectivement invité l’année suivante à réhabiliter l’image offensée de Sainte Mylène, pour l’enregistrement d’un duo factice – La poupée qui fait non, ça ne s’invente pas…

 

« Mais mon Dieu de quoi j’ai l’air… »

À quoi je sers (Mylène Farmer / Laurent Boutonnat)

 

Dans les années 80, Mylène Farmer symbolisait déjà l'ersatz du toc. Si son personnage des temps jadis, par trop caricatural, fut vénéré par une partie des gays, il fut néanmoins moqué et rejeté par le reste d’une communauté qui ne voulait absolument pas se reconnaître dans ce qui leur apparaissait comme un vide intersidéral. Jamais Icône gay ne fut aussi tergiversée. Même aujourd’hui, sur les forums gays, l’évocation de Mylène Farmer suscite systématiquement de l’agacement, de la raillerie. Seuls demeurent peut-être, parmi les indétrônables, ceux qui bien loin des préoccupations politiques et sociales qui secouent une communauté, restent sensibles aux histoires de fringues et de look de la Miss.

 

Ce n'est d'ailleurs pas tout à fait un hasard si l’avènement médiatique de la chanteuse en 1986 correspondit à la période où elle interpréta un personnage fictif, du passé ­ et même un brin conservateur, revendiquant le Libertinage « du bon vieux temps », comme d’autres appelleraient au retour des maisons closes, faussement persuadés d’appartenir à la libération sexuelle.

 

Instinctivement, le public sentit l'incapacité de la chanteuse à prendre racine dans le présent. Dans la réalité. Dans l’actualité. Dans la société. Condamnée à paraître grimée, poudrée pour être enfin acceptée… telle qu’elle n’est pas. L’individu s’effaçant sans concession au profit du produit.

 

À grand renfort d’images mélo-néo-romantiques, l’entreprise Farmer a su séduire les teenagers d’alors, au moment même où les portes de l’enfance se refermaient derrière eux. A l’orée de l’adolescence, elle prenait le relais de Chantal Goya, invitant le jeune public à poursuivre le mystérieux voyage de Marie Rose… La comparaison pourrait passer pour de la provocation, mais qu'on ne s'y trompe pas: tout comme Chantal Goya qui, à bientôt 70 ans, continue de courir après son Soulier qui vole, Farmer elle, s'évertue à jouer les ingénues d'un monde fantasmagorique en toc.

 

Hélas, si les fées du royaume de Bécassine ne vieillissent jamais, les Libertines elles, se muent souvent en d’affreuses Carabosses. Et si Mylène Farmer incarne aujourd’hui la chanteuse énigmatique par excellence, ce n’est là que le juste résultat d’un habile management. La stratégie de repli médiatique n’est intervenue dans sa carrière que lorsque la chanteuse a commencé à déraper dangereusement en interview, comme en témoigne sa prestation sur le plateau de Canal +, en octobre 1987. Ce jour-là, à l’affût de la moindre provocation pouvant lui permettre de sortir du lot, elle commente sur un ton exceptionnellement enjoué des vidéos habituellement utilisées par Amnesty International: pendaison, décapitation… L’écran se fige sur l’image de l’exécution d’un opposant chinois, d’une balle de révolver dans la tête. Manifestement, sans aucune conscience de ce qu’elle est en train de visualiser, la chanteuse déclare juste regretter que l’image soit statique, tant elle aurait aimé voir le reportage en entier. Dérapage ? Provocation gratuite ? Impossible de répondre avec certitude. Mais cet épisode coïncide néanmoins à une nouvelle stratégie de communication du silence et de la discrétion, qui sera mise en place dès la présentation de l’album suivant. Silence qui deviendra dès lors la marque de Mylène Farmer.

 

Les incohérences de la personnalité publique de Mylène Farmer et de ce qu’elle représente ne datent pas d’hier. Fait voulu ou simple coïncidence, Maman à tort, la chanson qui stigmatisa l’ambiguïté d’une débutante à son corps défendant, fut rarement reprise sur scène. Une fois l’histoire digérée, Mylène Farmer fit néanmoins contre mauvaise fortune bon cœur. Mais si elle accepta d’endosser l'image d'icône gay tant que celle-ci lui permettait de se remplir les poches, jamais elle ne manifesta le moindre intérêt ni le moindre souhait pour véhiculer des revendications. Trop dangereux. Qui dit « revendications », dit « politique », et à l'évidence, elle refuse un positionnement qui pourrait éventuellement desservir les intérêts de la business woman qu’elle est devenue.

 

Pour Bleu Noir, ce n’est évidemment pas un hasard si l’ancienne catin a jeté son dévolu sur RedOne et si la participation de ce dernier est exceptionnellement mise en valeur par rapport à celles d’Archive et de Moby. Après avoir si longtemps lorgné du côté de Madonna, Mylène Farmer tente dorénavant de raccrocher les wagons avec la jeunesse, en s‘engouffrant dans l’ombre de Lady Gaga. Mais elle aura beau faire, elle ne sera jamais Lady Gaga. Et quand bien même Pascal Nègre convoquerait tous les RedOne du monde, cela n’y changerait rien… D’ailleurs, alors que Mylène Farmer elle, souffle le chaud et le froid, la gamine de Poker Face a choisi depuis longtemps son camp. S’intronisant elle-même Icône Gay, elle a le mérite de n’entretenir aucune ambiguïté sur le sujet. Du haut de ses 24 ans, Lady Gaga en impose à l’opportuniste cinquantenaire qui en 2009, au marchandising de ses concerts, proposait à son public des godemichés à raison de 100€ l'unité. Une façon de lui dire d'aller se faire foutre?

 

Tout comme un Johnny Hallyday qui tâte du prolétaire en demandant la nationalité belge pour des raisons fiscales, Farmer elle, fait cyniquement son beurre sur l'homosexualité. La verrait-on au Fouquet's un soir d'élection? Rien ne permet d'affirmer le contraire: la dame est à la tête de suffisamment de sociétés immobilières pour entretenir des relations cordiales avec le pouvoir. Et ce n’est pas anodin si le paradoxe, pour lui avoir servi d'excuse plus d'une fois dans le passé lorsque la presse pointait les incohérences, est devenu sa signature...

 

Mais qu’importe le fond tant que la forme donne le change...

 

Dans des stades qui confèrent parfois des ambiances fascisantes à ce genre de grands-messes, Mylène est la reine de sa fête. Flanquée de ses squelettes en papier mâché, elle a créé le jouet extraordinaire qui ne sert à rien, mais que tout le monde ou presque s'arrache:

La poupée qui fait Oui mais... Non.

 

Jean-Philippe Card

(Parution Originale: www.minorites.org 26/12/2010)

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