Egalité des droits : toujours objets, jamais sujets

Les discours négatifs qui émergent et se répètent en boucle au sujet du projet de loi concernant l’égalité des droits – que tout le monde semble avoir décidé d’appeler « mariage gay » – apparaissent comme l’expression d’une lutte pour obtenir, ou plutôt conserver, le monopole de la parole, la place du Sujet dans le discours. Qui peut dire Je, « J’autorise » ou « J’interdis », « Je veux », « Je désire » ? Il ne s’agit pas de « dialoguer » ou de « débattre », comme certains voudraient le faire croire, mais d’empêcher que l’autre puisse parler, accéder à la place du Sujet dans le discours.

Il n’est pas nécessaire de rappeler ni d’examiner ces discours, tant leur bêtise, leur vulgarité, leur absurdité, leur violence sont flagrantes et ne parviennent pas à masquer l’homophobie – que l’on prétend combattre alors même qu’on la perpétue – qui en dernier ressort les anime et devrait suffire à les discréditer. Si l’évidente débilité de ce que l’on entend ne suffit pas à déclencher l’hilarité ou l’indifférence, c’est parce que ces discours sont tenus et répercutés par les institutions et les champs qui possèdent actuellement le monopole de la parole légitime : l’Eglise, les partis, les médias, les sciences humaines – ces institutions et champs entrant pour l’occasion dans d’étranges rapports de résonance, de correspondance et de dépendance, d’étranges noces où chacun s’appuie sur les autres et renforce par là sa légitimité. Il n’est pas étonnant, par exemple, que l’Eglise, pour justifier sa conception hétérocentrée et sexiste de la société, pour essayer de réactiver la violence sociale et politique qui accompagne nécessairement cette conception, se réfère moins à la tradition religieuse qu’au champ des sciences humaines (référence reprise d’ailleurs par tout un chœur de politiques qui, soudainement, sont pris de passion pour un domaine dans lequel ils semblent être mystérieusement devenus des experts : l’anthropologie), puisque la forme scientifique du discours est devenue la forme dominante du discours légitime (le règne des « experts »), celle à laquelle le discours doit correspondre s’il veut être audible et convaincant, contrairement au discours religieux traditionnel dont l’autorité n’est plus ce qu’elle était. Peu importe ce qui est dit, du plus crétin au plus injurieux : si cela est dit selon les schémas et les vecteurs de la parole légitime, alors cela peut être dit, écouté, pris au sérieux, voire décider de nos existences.

Ce dispositif de parole a pour but d’empêcher toute parole autre. Ce dispositif général du discours circonscrit un espace dans lequel la parole est possible en excluant de cet espace la foule muette de celles et ceux qui n’ont plus qu’à écouter et à se soumettre. Il s’agit de réduire au silence et, par l’imposition de ce silence, de perpétuer une domination d’autant plus forte qu’elle se revêt des habits de la respectabilité, de l’évidence, du bon sens, de la raison, de la science, du bien commun, de l’intérêt de l’enfant, de l’objectivité scientifique, etc. Par là, est reconduit un ordre à l’intérieur duquel certains dominent et d’autres sont dominés, la domination se définissant ici par la possibilité de décider à la place des autres de leur propre existence.

Il serait facile de voir à l’œuvre cette volonté de museler uniquement dans le camp des opposants au projet de loi et de l’agiter comme un simple repoussoir : les bons contre les méchants, les progressistes contre les rétrogrades. Ce serait pourtant trop simple, puisque ce projet, tel qu’il est présenté, ainsi que les modalités de son examen, reproduisent cette logique de la domination à l’intérieur de laquelle les personnes LGBT sont exhortées à tenir le rôle de dominées auxquelles la place de Sujet dans le discours est une fois de plus refusée. Si le candidat François Hollande avait à plusieurs reprises, soit directement soit par l’intermédiaire de sa porte-parole Najat Vallaud-Belkacem, annoncé son adhésion aux revendications portées par la majorité des associations LGBT et sa volonté de les traduire dans la législation une fois élu, nous pouvons constater que le projet de loi élaboré ne reprend qu’une partie de ces revendications, l’examen de celles qui n’ont pas été retenues étant renvoyé à un futur auquel personne ne croit. Qu’est-ce qui est opéré ici ? Pas seulement un retournement de veste, plus ou moins partiel, mais une réaffirmation que celui qui parle et dit Je c’est le pouvoir politique qui peut légitimement décider à la place des autres :nous disons ce que nous voulons et ce que nous disons décide pour vous de ce que vous êtes et serez. Si la place du Sujet dans le discours permet non seulement de parler légitimement mais aussi d’agir et de décider légitimement, il est évident que cette place est ici refusée aux LGBT qui se voient privés de la possibilité de parler d’eux-mêmes, pour eux-mêmes, et de décider de leur propre existence. Ce refus n’est pas, dans ce cas, le fait de quelques illuminés ou homophobes notoires, mais bien du gouvernement socialiste qui, de fait, reproduit les schémas qui dans l’histoire ont maintenu les LGBT à la place de simples objets du discours – ceux et celles dont on parle, que l’on maintient au statut d’objet des discours politiques, scientifiques, religieux, juridiques mais auxquels on n’accorde jamais la possibilité de parler et de décider, non pas pour les autres, mais pour eux et elles-mêmes. Est-ce que c’est cela que devrait faire un gouvernement de gauche, parler à la place des autres ?

Le parlement a mis en place une série d’auditions d’experts et de représentants divers, auditions devant servir à favoriser l’examen à l’Assemblée du projet de loi mais également à éventuellement lui ajouter divers amendements. Ces auditions ont pour effet d’enfermer les revendications des personnes LGBT concernées dans les cadres institutionnalisés de la parole légitime : les discours des LGBT ne seront audibles et recevables, partiellement ou pas,  que s’ils sont validés par les discours reconnus comme légitimes, ceux de la science, de la religion, du droit, des institutions politiques, etc. Là encore, il s’agit de substituer un discours à un autre, de renvoyer les LGBT à la place qui semble toujours être la leur : des témoins muets et passifs de leurs propres vies. Ici, n’est pas en question la qualité des experts et représentants interrogés, mais le fait que l’Etat maintienne certaines catégories de la population dans un statut qui les empêche de pouvoir décider par et pour eux-mêmes, c’est-à-dire qui perpétue la domination contre laquelle ces populations essaient de lutter. Et même si quelques familles homoparentales sont invitées à ces auditions, cela ne change rien.

A quoi riment ces auditions ? A quoi servent-elles ? A évaluer la légitimité de situations qui non seulement existent déjà mais existent surtout pour d’autres catégories de la population pour lesquelles aucune évaluation, aucune enquête, aucune audition à l’Assemblée n’a jamais été faite. A quel parent, à quelle famille, à quel individu demande-t-on de démontrer a priori son aptitude à être parent, à former un couple, une famille, sa capacité à produire du lien social et affectif ? A personne, sauf aux LGBT. Pour qui convoque-t-on des « experts » ? Pour qui l’Etat d’une république laïque demande-t-il leur avis aux représentants des religions majoritaires ? Pour personne, sauf pour les LGBT. Que signifie le fait de demander aux gens de prouver qu’ils sont capables de faire ce qu’ils font déjà ? Pourquoi exiger que le discours LGBT soit validé par telles institutions et telles  sciences, alors que ces exigences n’existent pas pour le reste de la population ? Derrière ces précautions, ces lenteurs, cette pesanteur intellectuelle et administrative se retrouvent les vieilles représentations homophobes et sexistes habituelles, qui ne sont pas dites, qui ne sont sans doute même pas conscientes, mais qui pourtant sont là : comment expliquer sinon ce statut d’exception qui est réservé aux personnes homosexuelles ou transgenres et le spectacle de ces auditions qui ressemblent plus à un procès en sorcellerie qu’à un acte politique ? Le message et les conséquences, cependant, sont clairs : si ces auditions n’aboutissent pas à la démonstration que les revendications des LGBT concernant leurs propres existences sont recevables, alors le pouvoir politique refusera de les prendre en compte et donc décidera une fois de plus à la place des populations LGBT, parlera une fois de plus à leur place, affirmera une fois de plus que leurs vies ne valent pas autant que celles des autres. Et les populations LGBT, face à cette sentence définie comme légitime, n’auront plus qu’à faire quoi ? Se taire ? Accepter ? Se soumettre ? Une fois de plus ?

On dira qu’il n’y a pourtant là rien d’anormal, que ce pouvoir décisionnel de l’Etat fait partie de la forme légitime de son pouvoir, que les règles du jeu sont respectées. Ce qu’est en train de mettre en évidence la question de l’égalité des droits, c’est justement que ce pouvoir décisionnel, tel qu’il existe, tel qu’il est utilisé et perpétué n’est peut-être pas si légitime que cela : un gouvernement de gauche ne devrait-il pas prendre conscience qu’il ne s’agit pas de jouer le même jeu, en appliquant les mêmes règles, mais qu’il est temps de changer et les règles et le jeu ?

Il est symptomatique que les images les plus retenues et médiatisées mettent en scène, pour l’instant, non pas les personnes concernées, les LGBT, mais des personnes hétérosexuelles. D’un côté les manifestations d’Alliance Vita et leur oiseau bancal et déplumé, de l’autre le baiser de deux jeunes filles à Marseille ou celui d’Audrey Pulvar et d’une présentatrice de télévision : toutes des personnes hétérosexuelles. Comme si, là encore, le discours LGBT n’était audible et visible que s’il passait par le filtre accepté et légitime de l’hétérosexualité : non pas des personnes homosexuelles qui parlent et se montrent, mais des personnes identifiées explicitement comme hétérosexuelles mimant une parole et des situations qui appartiennent pourtant à la réalité d’autres personnes, qu’elles ne sont pas, et qui sont maintenues dans le hors-cadre de ce dont on peut parler mais qui ne doit pas parler, de ce qui peut être mimé, évoqué, mais que l’on ne doit pas voir – c’est-à-dire qui n’a pas accès aux conditions de l’existence commune. Là encore, les vieilles règles du même jeu sont reproduites, peut-être avec les meilleures intentions du monde, mais il s’agit pourtant du même jeu qui fait des personnes LGBT des objets et jamais des sujets, des individus muets, invisibles, renvoyés en dehors de ce qui fait qu’une existence est reconnue comme valable.

La question de l’égalité des droits pourrait sans doute être l’occasion d’un point de vue critique et de l’affirmation d’autres règles du jeu où il s’agirait de ne plus parler à la place de, mais avec. Il est frappant de constater qu’un des éléments de langage repris en chœur par les opposants au projet de loi concerne le fait que celui-ci n’est pas prioritaire, qu’il ne concerne pas tout le monde mais une faible minorité, etc. – ce qui revient à dire que la parole des LGBT ne peut pas faire l’objet d’une parole commune, ne peut pas être accompagnée, soutenue par d’autres que les LGBT, dans un discours qui affirmerait en commun la nécessité d’une société juste en lutte contre toutes les formes de discrimination : sexistes, homophobes, racistes, économiques, de classe, etc. Pourquoi cette volonté de « particulariser » ces revendications ? De les enfermer dans les schémas éculés du « communautarisme » (d'où l'appellation, bien ancrée dans le discours dominant, de « mariage gay ») ? Peut-être parce que les forces instituées du pouvoir sentent bien que si ce discours LGBT était perçu autrement que comme un discours peu important, minoritaire, communautariste, il pourrait être repris et transformé par d’autres groupes sociaux désirant eux aussi en finir avec ce statut d’objet auquel on les réduit – que si ce discours LGBT se mettait à être soutenu par d’autres groupes sociaux pouvant se reconnaitre dans la discrimination qui s’applique aux LGBT, pouvant se reconnaitre dans la volonté des LGBT de mettre fin à la discrimination qui caractérise la condition dans laquelle ils sont maintenus, alors une contestation et des revendications non pas identiques mais communes, transversales, non seulement seraient possibles mais exigeraient un changement des règles du jeu politique et social, un accès au discours plus radical que celui auquel, pour l’instant, l’UMP autant que le PS nous réduisent.

 

Jean-Philippe Cazier

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.