Zoo project

Il s’appelle Bilal Berreni.Il a 23 ans.Bilal Berreni est artiste.

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Il s’appelle Bilal Berreni.
Il a 23 ans.
Bilal Berreni est artiste.

Il a pour nom d’artiste Zoo project. C’est le nom qu’il s’est choisi, qu’il a inventé pour se désigner en tant qu’artiste non répertorié dans le catalogue social. Zoo project n’est pas un nom, c’est une signature anonyme autant que collective, puisque tout anonymat est collectif. Zoo project n’est pas le nom de quelqu’un, c’est la signature d’un artiste, celle de son art, c’est-à-dire d’un mouvement de création.

La signature que Bilal Berreni a choisie est celle d’un projet qui concerne l’animal, la vie, le vivant.

Bilal Berreni n’a pas 23 ans, il a l’âge des animaux, de tous les animaux de la Terre.

Zoo project est un artiste dans la rue.

Zoo project peint des animaux sur les murs inertes. Il peint des formes animales sur les murs, sur des constructions urbaines. Il peint des êtres animaux sur des murs que personne ne regarde, des murs pour empêcher le regard, pour empêcher la marche. Les murs de nos immeubles, ceux qui quadrillent nos rues, qui font de nos rues des prisons.

Il fait naître des animaux là où ils ne pouvaient pas être, où la vie semblait avoir déserté.

Peindre des animaux sur les murs, c’est trouer les murs d’une vie vivante. Bilal Berreni a trouvé le moyen de trouer les murs sans utiliser de bombe explosive, sans assassiner personne. Habituellement nous sommes des assassins, nous avons envie de l’être. Comment ne pas être un assassin ? Le plus étonnant est que nous ne prenions pas les armes pour tuer ceux qui nous dominent.

Bilal Berreni a su ne pas devenir un terroriste, il a su ne pas assassiner mais créer de la vie. Sur la façade d’un bâtiment abandonné des Cévennes, Zoo project a peint la chaîne de l’évolution, des animaux sortant des eaux, des hommes également, d’autres animaux, le cycle sans fin de la création du vivant, qui est aussi celui de l’art. Cette peinture a été faite sur les murs d’un bâtiment sans doute abandonné, inutile, au milieu de la nature, au milieu des arbres et des herbes sauvages, comme une antithèse réussie de nos espaces urbains. La fresque est sans doute toujours là, laissée à la contemplation des arbres, pour le seul regard des arbres, des oiseaux et des loups. La vie qui se contemple elle-même, serait-ce cela une œuvre d’art ?

Zoo project peint des animaux sur les murs, des formes animales, des êtres hybrides, mi hommes mi animaux, puisque la vie n’a pas de murs et que le vivant en tant que tel est toujours un hybride. Il peint des animaux inédits, qui font des gestes que nous ne connaissons pas.

Zoo project est un artiste qui peint la vie du vivant et il la peint sur des murs qui sont aussi, pour lui, des êtres vivants, des murs qui ne sont plus des murs pour la domination des corps et des esprits, mais des murs que nous pourrions regarder comme des plantes ou des animaux ou des corps. Il suffit à Bilal Berreni de peindre des animaux sur les murs pour que les murs deviennent la forêt vivante que déjà ils étaient, pour que nos villes aussi deviennent des forêts.

Zoo project est un artiste dans la rue. Etre un artiste dans la rue est quelque chose de politique. Etre dans la rue et créer dans la rue est politique puisque la rue est un espace politique. Si l’art ne se fait pas dans la rue, si les musées ou les livres ne rejoignent pas l’espace de la rue, à quoi bon ?

Nos rues nous enferment dans l’espace matériel et mental de la logique néolibérale, qui est une logique de la domination. Partout nos rues nous montrent ce que nous devons voir, ce que nous devons dire, ce que nous devons penser, ce que nous devons faire : les noms des rues, les noms de l’Histoire, les noms sur les affiches, les messages sur les affiches, les mots d’ordre de la consommation, les mots d’ordre de la politique, les frontières des villes, les sens interdits, les objets à consommer, les corps à consommer, les signes d’une consommation généralisée, d’une destruction généralisée. Quand avons-nous été d’accord avec ça, avec le libéralisme partout dans les corps, dans les têtes, dans le langage?

Nos rues sont donc des espaces privés, l’espace public est privé, privatisé, puisque le néolibéralisme fonctionne avec la privatisation de tout : du savoir, des biens, du langage, privatisation des conditions de la vie, de l’amour, de la pensée, du politique. Manifester dans la rue n’est pas un acte politique, c’est tout au plus une soumission supplémentaire. Si manifester dans la rue n’est pas un acte de création, de destruction et de création, alors à quoi bon ? Si manifester dans la rue ne crée pas du langage ou des corps ou de l’amour ou de la vie là où elle ne pouvait pas être, si ce n’est pas un acte artistique, alors ce n’est qu’une domination supplémentaire.

Les jeunes de 68 n’ont pas manifesté, ils ont créé quelque chose.

Les militants du FHAR, les Gazolines, n’ont jamais manifesté, ils et elles étaient des artistes.

Les femmes dans la rue ont créé, les premières gay pride ont créé.

Maria Galindo et les Mujeres Creando sont une création permanente dans la rue.

Mélenchon manifeste, il n’a jamais rien créé.

Zoo project est un artiste qui crée dans la rue, qui produit donc la rue comme un espace non plus privé mais pour tous, pour la création de tous. En peignant la vie sur les murs des villes, en peignant des animaux gigantesques, des êtres hybrides à l’échelle des bâtiments urbains, Zoo project peuple la rue de ce qui n’est pas supposé s’y rencontrer, de ce que la privatisation néolibérale de l’espace public ne peut pas intégrer : des animaux qui sont simplement là, pour rien, qui ne disent rien, ne servent à rien, et ne veulent rien, n’imposent rien et vivent de leur vie animale, là, parmi nous, avec nous. En créant dans la rue, en faisant naître la vie sur les murs, Zoo project fait ainsi une communauté nouvelle, que nous n’avions pas vue.

Bilal Berreni a fait du monde un espace public, à la recherche d’autres murs pour faire naître la vie.

A l’âge de vingt ans il est parti en Tunisie, lors du « printemps arabe » : « Je voulais voir une révolution. L’art n’est pas en dehors de la vie », dit-il.

Il peint les visages des gens, il peint sur des cartons les visages et les corps vivants de ceux qui sont morts comme de ceux qui sont vivants, de manière égale, égalitaire, puisque l’art ne peut produire que de la vie. Zoo project peint l’égalité de tous devant la vie, la vie anonyme, totale, la même vie pour tous, y compris la mort, celle des vivants et des morts. Il peint tous ces gens et montre ses peintures, encore une fois, dans la rue.

Zoo project va dans un camp de réfugiés, à la frontière libyenne. Il reste dans le camp et vit avec les réfugiés qui ne sont plus des réfugiés mais des gens dont il dessine le portrait. Comme pour les murs, l’invisible devient visible, les morts deviennent vivants. Il les représente en pied sur de grands morceaux de coton blanc, et ces morceaux de toile sont accrochés à des bâtons plantés dans le sol, flottant au vent, comme des drapeaux mais pour des réfugiés sans frontières, pour ceux qui ne sont pas une nation mais des individus, et pour chacun Zoo project fait un drapeau qui le représente individuellement, son visage, ses mains, son regard, et chacun offre son drapeau au vent, à la dispersion par le vent, sans limites.

Pas de murs, pas de frontières. Pas d’argent. De la création, pour tous, avec tous, pour rien d’autre que la création, la vie.

A vingt-trois ans, Bilal Berreni avait ces idées et savait tout cela.

Il participe à un film également, un film par lequel, là encore, errer à travers le monde, faire du monde une errance, l’espace public d’une création vivante. Le film est fait avec Antoine Page et s’intitule C’est assez bien d’être fou.

Errer à travers le monde, traverser le monde, c’est une autre façon de trouer les murs.

En 2013, Zoo project part aux Etats-Unis, dans la ville de Détroit, pour peindre encore, des animaux sur les murs, des êtres vivants sur les murs d'une ville tuée par le capitalisme.

En mars 2014, son corps est identifié à la morgue de Détroit.

 Jean-Philippe Cazier









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