"Si un médecin décide pour moi de mon régime"

Dans Qu’est-ce que les Lumières ?, Kant analyse l’instauration et la pérennité du rapport de tutelle existant entre les « mineurs » et les « tuteurs ». Ce rapport est compris comme un rapport de pouvoir et de domination : la tutelle est à la fois inégalitaire, puisque le « tuteur » dirige dans son propre intérêt, et d’assujettissement : le rapport au « tuteur » repose sur une subjectivité aliénée, soumise et entretenue dans cette aliénation et soumission. Le rapport au médecin qui « décide pour moi de mon régime », c’est-à-dire qui me soigne, est rangé par Kant dans la même série d’exemples que le rapport au « livre » (le savoir institué, mais aussi, sans doute, la Bible) qui remplace mon propre entendement, et au directeur de conscience qui décide pour le « mineur » de ce qui est bien et mal, qui prend soin de son âme et engage à en prendre soin. Comme le prêtre qui en me dirigeant prend soin de moi et par là m’assujettit en vue de son seul intérêt, le médecin me soigne peut-être pour ma santé mais surtout pour instaurer et conserver un pouvoir qui lui est d’abord utile, dont il retire des privilèges.

Il s’agit pour Kant de critiquer le rapport existant entre le patient et le médecin lorsque ce rapport présuppose et fait perdurer une certaine place du médecin et du patient impliquant un pouvoir identifiable comme domination. Kant analyse le « soin » et le « prendre soin » comme des vecteurs de pouvoir : pouvoir inégalitaire, domination, pouvoir politique producteur de subjectivités aliénées qui sont l’effet et la condition de ce pouvoir. Tout ceci sans coups ni chaînes, puisqu’un des objectifs de Qu’est-ce que les Lumières ? est de montrer la logique de l’asservissement paradoxalement présente au sein d’un Etat formellement juste. Les termes de cette logique sont clairs : la domination s’exerce par le moyen d’un rapport d’assujettissement non conscient qui ne peut fonctionner que s’il se présente et est perçu comme allant dans le sens de l’intérêt de celui qui, sans le savoir, est asservi.

Si le prêtre apparaît comme le spécialiste de l’âme et de la conduite morale, le médecin apparaît comme le spécialiste du corps et de l’existence saine, les deux légitimant leur pratique, le pouvoir dont ils possèdent le monopole, par le savoir dont ils possèdent aussi le monopole, et étant surtout présentés comme exerçant une activité de prise en charge dont la finalité est l’intérêt de celui dont il faut prendre soin et qu’il faut soigner (le pécheur, le malade, réels ou potentiels, etc.). On comprend l’importance pour un tel pouvoir de s’appuyer sur le « soin » (to cure et to take care) qui semble motivé non seulement par le seul intérêt de celui qui est pris en charge, le « soigné », le « protégé », mais par son intérêt le plus immédiat : son âme, sa santé et sa vie, sa liberté, ce qui garantit la participation active de celui-ci à l’entreprise qui l’aliène et l’assujettit.

C’était déjà ce que Rousseau pensait débusquer chez Hobbes : la création, par le tyran, d’un masque de despote juste et protecteur de la vie, pour mieux assurer l’assise de son pouvoir par la participation volontaire et rationnellement justifiée de ses victimes à leur propre esclavage. Kant déplace la critique de Rousseau et montre comment le tyran peut prendre le masque du curé ou celui du médecin. Mais ce déplacement fait apparaître une compréhension singulière du pouvoir : celui-ci n’est plus seulement pensé comme pouvoir d’un Etat sur les citoyens,  mais comme pouvoir dont les foyers sont multiples et distincts de l’Etat proprement dit – le prêtre, le médecin, le « livre », le savoir exercent également un pouvoir qui domine, aliène, assujettit de manière d’autant plus singulière et efficace que, loin d’identifier la nature du pouvoir qui s’exerce sur elle et donc d’avoir l’idée de lui résister, sa victime le désire et y participe activement puisqu’il y va à ses yeux de son intérêt (ce schéma sera développé dans toute son extension et toutes ses conséquences par Foucault). Cet engagement actif essentiel du « mineur » à son propre assujettissement est symbolisé par l’argent : si un « tuteur » décide pour moi, je n’ai pas besoin de penser par moi-même, il suffit que je puisse payer, écrit Kant – si je veux qu’un médecin décide pour moi de mon régime, il suffit que je puisse payer pour être soigné mais surtout il faut que je paye, le paiement volontaire – le renoncement volontaire à ce qui est mien : droits, parole, capacités, désirs, etc. – étant ici un des termes de l’échange mais surtout la condition et l’effet d’un pouvoir qui m’assujettit.

Si, dans ce déplacement indiqué par Kant, l’ancien modèle du pouvoir se trouve repensé et relativisé, il en demeure un élément essentiel : la peur. Hobbes mettait la peur au centre du pouvoir de l’Etat, puisque le despote gouverne par la violence et la peur qu’elle suscite, peur justement efficace pour garantir la vie des citoyens. Le citoyen est d’abord défini par la peur : peur de la violence des autres contre laquelle il ne peut se protéger qu’en voulant la violence du despote et la peur qu’elle suscite chez tous. Le citoyen cherche sa propre protection et pour cela ne peut que vouloir un despote qui, déjà, prend soin de la vie de chacun, au besoin en tuant ceux qui font obstacle à la vie des autres. Le rapport médecin/patient analysé par Kant reprend ces termes mais en déplace la logique. Kant insiste sur le fait que les « tuteurs » s’entendent à susciter la peur chez les « mineurs » mais une peur qui n’a plus comme motif la crainte de la violence du despote mais la peur, par exemple, de la maladie et du défaut de soin que représenterait un refus d’obéissance au médecin et donc une mise en danger de sa propre vie. Ou bien la peur de l’erreur, de se tromper, de ne pas être suffisamment intelligent ou savant, etc. Le médecin soigne, le curé prend soin, mais ce soin est la forme actualisée et redistribuée de la logique du tyran, nouvelle forme plus efficace puisque « non violente », invisible, et par là moins capable de susciter la résistance.

Même si Kant met en avant le fait que le pouvoir du « tuteur » trouve sa condition première dans la passivité du « mineur », qui préfère reproduire le discours du prêtre ou du livre, il insiste surtout sur la forme particulière de ce pouvoir qui, loin de s’exercer violemment sur des esclaves potentiellement résistants, requiert la participation active de ses victimes : celles-ci ne veulent pas leur domination mais cette domination n’est possible et efficace que si elles désirent ce qui les domine. Ce pouvoir a besoin de subjectivités particulières et, dans le cas du rapport patient/médecin, de sujets reconnaissant au médecin le statut de spécialiste détenteur de la vérité, reconnaissant l’institution médicale, son rôle et son monopole, s’identifiant comme malades désirant être soignés (et, en un sens, aimant ceux qui les soignent). Ou bien, dans le cas du prêtre, le sujet doit se reconnaître comme devant être aidé, un individu en quelque sorte amoindri nécessitant, pour son intérêt, quelqu’un d’autre, un « spécialiste », un « expert ». Chez Hobbes, le citoyen doit se reconnaître comme ayant besoin du despote et chez Rousseau comme nécessitant l’Etat : seul face à la force arbitraire des autres, faible face aux forces de la nature – dans les deux cas il s’agit de construire l’idée d’une faiblesse et d’une insuffisance requérant, pour la survie, l’existence d’un Etat auquel il s’agit d’obéir. Kant met en évidence que le pouvoir peut aussi prendre d’autres formes et se disséminer en dehors de l’Etat, mais la logique reste la même : construire des subjectivités qui se pensent elles-mêmes comme insuffisantes, se définissant plus par leurs limites que par ce qu’elles peuvent et s’apparaissant donc à elles-mêmes comme devant se soumettre elles-mêmes à une autorité supérieure.

Lorsque Kant écrit : « si un médecin décide pour moi de mon régime », il se réfère à la situation du soin, mais également à ce que présuppose le soin, à savoir le diagnostic : lorsque le médecin décide pour moi de mon régime, que fait-il sinon me désigner comme malade ou risquant de le devenir (de même que le curé me désigne comme pécheur ou risquant de le devenir) ? Le rapport entre le « tuteur » et le « mineur », tel qu’il est analysé par Kant, implique la reprise passive par le « mineur », pour penser et se penser lui-même, du discours du « tuteur » : le « tuteur » est sujet du discours, le « mineur » est objet. Le médecin est ainsi, en tant que « tuteur », celui qui nomme le patient et lui dit ce qu’il est, discours qui est toujours une révélation, l’énoncé de la vérité dont le médecin possède le monopole garanti institutionnellement par son statut de spécialiste. La reprise et la reproduction par le « mineur » de cette vérité sont la condition et l’effet du pouvoir qui s’exerce sur lui, pouvoir inséparable des subjectivités qu’il produit, qu’il identifie et amène à s’identifier à partir des schémas de la maladie, du risque, de la fragilité (ce que Kant appelle le « danger ») et de la nécessité de la prise en charge et des soins.

Le rapport patient/médecin, ou prêtre/pécheur, ignorant/savant, incapable/capable est ainsi, dans le texte de Kant, à la fois un exemple ou un paradigme pour penser la nouvelle forme du pouvoir et les subjectivités qui lui sont liées, mais aussi un rouage essentiel de ce nouveau pouvoir qui se met en place et que Kant met au jour, pouvoir impliquant, par des « experts », le diagnostic et la désignation du malade, du pécheur, du risque de la maladie, etc., ou, d’une manière générale, d’une certaine précarité et fragilité, de certaines limites, avec, au centre, la nécessité du « soin », du « prendre soin » définis comme moyens d’une soumission, d'une domination. Ce que nous reconnaissons comme agissant pour nous dans le sens de notre intérêt, ce qui, pour cette action, nécessite notre obéissance, notre soumission volontaire, ce qui nécessite que nous nous reconnaissions comme faibles au lieu de reconnaître notre propre puissance, nous domine – l’Etat, les institutions, les spécialistes de tout et de rien qui décident pour nous, les maris, les pères, les supérieurs, les ministres, les financiers, les partis, les comités, les résistants autoproclamés, les Eglises, les bonnes âmes de la pensée qui parlent et décident pour nous, nous dominent. Nous en sommes encore là. Nous ?

 

Jean-Philippe Cazier

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