Psychiatriser les homosexuels?

Plus qu’une homophobie prévisible de la part d’institutions, de partis politiques, de groupes ou d’individus déjà connus pour leurs positions homophobes et hétérosexistes, ce qui est frappant dans les discours des opposants à l’égalité est leur absurdité et leur bêtise.

Plus qu’une homophobie prévisible de la part d’institutions, de partis politiques, de groupes ou d’individus déjà connus pour leurs positions homophobes et hétérosexistes, ce qui est frappant dans les discours des opposants à l’égalité est leur absurdité et leur bêtise. Il ne s’agit pas simplement de pointer l’incohérence des raisonnements, les contre-vérités répétées en boucle, les mensonges qui tiennent lieu d’« arguments ». Il est simplement étonnant que des propos aussi absurdes puissent être affirmés comme des vérités et revendiqués comme position officielle par tel parti ou telle institution religieuse. Ces discours répétés mécaniquement depuis des mois sont identiques à ceux qui ont été tenus lors de la présentation du projet d’union civile, il y a quatorze ans. La même logique utilisée contre le PACS se retrouve chez ceux qui, aujourd’hui, invoquent ce même PACS pour faire barrage à l’égalité : les cataclysmes prédits n’ont pas eu lieu, mais ces mêmes catastrophes sont maintenant prophétisées au sujet de la reconnaissance de l’égalité. Comme en 1999, ces discours se développent indépendamment de toute prise en compte de la réalité, de toute objectivité et rationalité. Ceci explique également pourquoi le raisonnement n’a pas de prise sur eux. Ce serait même une stratégie de ces discours : ne pas être rationnels ni objectifs permet de maintenir leur efficacité indépendamment de tout ce qui peut leur être objecté.

Il serait intéressant de faire la généalogie de ces discours, de mettre au jour leurs rapports avec ce qui, au moins depuis le XIXe siècle, a pu être dit contre les Juifs, le travail ou le droit de vote des femmes, l’avortement, l’immigration, le divorce, la contraception, l’abolition de la ségrégation raciale, etc. Il faudrait faire apparaitre, pour en comprendre clairement le sens, ce que les propos des opposants à l’égalité reprennent de ces rhétoriques antisémites, racistes ou sexistes. Ce travail reste à faire et on peut espérer qu’il sera fait puisqu’il constituerait un outil d’analyse politique important ainsi qu’un moyen de résistance au pouvoir auquel ces rhétoriques se rattachent.

Il ne s’agit pas de se lancer dans une telle entreprise, mais seulement de prendre la bêtise et l’absurdité au sérieux. Tout le monde a compris que les opposants à l’égalité ne voulaient pas du débat qu’ils réclament et que leur logorrhée avait pour but non seulement d’empêcher ce débat mais de maintenir les LGBT dans le silence et l’invisibilité. Cependant, par-delà cette stratégie très claire, si on regarde les discours qu’ils tiennent, on peut relever, en plus de l’absurdité de ce qui est dit, la volonté de parler selon les formes institutionnalisées de la vérité : il ne s’agit pas simplement de dire des choses aberrantes mais de les dire selon une forme qui leur donne l’apparence de la vérité. Personne n’a cru à la pseudo-prophétie maya annonçant la fin du monde, mais si l’écroulement de la société, voire de l’humanité, est annoncé par le psychanalyste Jean-Pierre Winter ou par le cardinal Barbarin avec l’appui d’« arguments anthropologiques », alors la prophétie, étrangement, devient crédible. Ainsi, est surtout mis en avant par les « antis » ce qui relèverait de l’évidence des faits ou de champs que l’on préjuge être « scientifiques » et « objectifs » : psychanalyse, anthropologie, droit, etc. L’évidence ou les sciences humaines étant supposées permettre l’énoncé de certitudes objectives, loin, bien sûr, de toute considération idéologique, il s’agit pour les partisans de l’inégalité de s’appuyer sur de telles évidences (choisies) ou de se référer au champ de ces disciplines (là encore en opérant un tri douteux). Le fait est qu’il s’agit moins pour eux de démontrer la valeur de leurs arguments en recourant, par exemple, aux sciences humaines que de mimer le discours des sciences humaines sans prendre en compte ce que celles-ci disent effectivement ni les limites de ce qu’elles peuvent légitimement affirmer.

Dire n’importe quoi mais le dire selon les formes de la vérité semble être la stratégie suivie par l’ensemble des opposants à l’égalité. Une des raisons de ceci est que développer des discours qui n’ont aucun sens mais selon les formes reconnues de la vérité permet à la fois de faire croire à la vérité de ces discours et de maintenir leur efficacité indépendamment de ce qui peut leur être objecté. Il faudrait se demander en quoi consiste cette efficacité, ce que produisent effectivement ces discours. S’ils n’énoncent pas la vérité, quelle est leur fonction et en quoi cette fonction implique-t-elle qu’ils s’énoncent en mimant les normes du vrai ? Michel Foucault a montré comment le discours de vérité est nécessaire à la forme historique du pouvoir auquel nous sommes encore soumis : le pouvoir se prétend dépositaire de la vérité et prétend pouvoir dire la vérité (sur nous, sur la société, sur l’état du monde, de nos corps, de nos esprits, de nos désirs, etc.) ; il s’appuie sur les différents discours de vérité qui se développent à travers les champs du savoir et les institutions ; les discours de vérité eux-mêmes se développent à partir d’un certain exercice du pouvoir en même temps qu’ils génèrent un certain exercice du pouvoir. Que les opposants à l’égalité s’efforcent de mimer le discours de vérité ou croient pouvoir s’appuyer sur des savoirs constitués n’est donc pas surprenant et révèle au contraire leur volonté : conserver leur place dans l’exercice du pouvoir et perpétuer cet exercice. Ce qui est plus surprenant est le fait que cet effort s’accompagne d’une telle indigence de ce qui est dit : pourquoi leurs discours se situent-ils à ce niveau le plus bas plutôt que de s’efforcer à un minimum d’honnêteté, d’objectivité, de réflexion et d’interrogation ? La réponse parait claire : la bêtise et l’absurdité de ce qui est dit participent à l’exercice de ce pouvoir – loin d’être le fait de quelques cervelles un peu molles, la bêtise et l’absurdité du discours sont nécessaires à cet exercice.

Il s’agit pour les défenseurs de l’inégalité de faire « comme si » ils n’étaient pas homophobes, « comme si » ils se préoccupaient du bien commun, et surtout « comme si » ils énonçaient la vérité – mais en faisant « comme si », il s’agit essentiellement pour eux de développer un discours qui ne vaut que par ce qu’il produit et qui est tout autre chose que la vérité. Ce discours permet, d’une part, des associations qui ne peuvent être faites que grâce à la bêtise et à l’absurdité de ce qui est dit et, d’autre part, par ces associations, de construire une définition de l’homosexuel non seulement irrationnelle, stupide et homophobe mais qui réactive surtout celle qui a permis de le maintenir durant des décennies dans les mailles du savoir et du pouvoir psychiatriques et judiciaires, c’est-à-dire de l’assujettir à une certaine forme de pouvoir politique. Que fait ce discours ? Il réactive et construit une image de l’homosexuel à la fois comme monstre humain, monstre moral, pervers, animal et ennemi de l’intérieur.

On peut se demander ce que la députée UMP Brigitte Barèges a dans la tête lorsque, alors qu’on lui parle d’unions entre personnes de même sexe, elle s’écrie : « et pourquoi pas des unions avec des animaux ? ». Pas grand-chose sans doute, en tout cas pas plus que cette personne qui, voyant des couples gays s’embrasser dans la rue, commente : « on dirait des bêtes, ces gens-là ne sont pas civilisés ! ». Comment, alors que des personnes s’embrassent, peut-on voir des animaux ? Il n’est pas nécessaire de reprendre un par un tous les propos absurdes qui sont chaque jour proférés, chacun les entend et les connait : zoophilie, inceste, fin de la civilisation, négation du réel, structure perverse, négation de l’humanité, destruction de la famille, destruction de la société, destruction de l’enfant, problèmes éthiques, etc. Même le nazisme, le terrorisme et le cannibalisme ont été invoqués… Les psychanalystes ou les historiens auraient des choses intéressantes à dire sur ces associations qui, tant elles sont prégnantes, sont sans doute révélatrices d’un certain état des psychés et de certains fondements actuels des discours. Ces associations faites entre la revendication d’une égalité qui ne soit pas que de façade et la destruction de l’humanité, la zoophilie ou la négation du réel sont irrationnelles et stupides mais elles sont efficaces : elles permettent d’associer à l’idée d’homosexualité celles de bestialité, de danger, de pathologie destructrice, de maladie, de mort, d’inhumanité, etc. Il s’agit de faire entrer dans la définition de l’homosexuel des caractères qui rendent nécessaire son maintien dans une catégorie produite par le pouvoir et qui impliquent sa prise en charge et sa soumission à ce pouvoir : le fait est que cette définition ne peut plus être produite que par une pensée manifestement bête et absurde.

L’homosexualité a été dépénalisée en France en 1982. L’OMS a supprimé en 1990 l’homosexualité de la liste des maladies mentales. Pourtant, associer homosexualité et zoophilie ou destruction de l’humain, ou danger pour l’enfant, etc., n’est-ce pas maintenir les liens qui permettaient de la situer dans la catégorie du crime et de la pathologie ? L’homosexuel n’est plus un criminel ou un malade, pourtant il ne cesse d’être défini comme dangereux, destructeur, générateur de pathologies et de déstructurations mentales, porteur en puissance de crimes, incarnation d’une réalité non humaine, etc. L’homosexualité n’est plus un crime ou une maladie psychiatrique mais les associations qui permettaient son classement parmi les crimes et maladies sont toujours à l’œuvre : ce sont ces associations qui nourrissent aujourd’hui le discours fondamentalement homophobe des opposants à l’égalité. La crispation récente autour de la question de la PMA pour les couples lesbiens et la décision de François Hollande de soumettre cette question au Comité National d’Ethique relèvent de la même logique : pourquoi, dans le cas des couples lesbiens, faire de la PMA un problème éthique sinon parce que l’on considère que cette pratique, dans le cas des femmes lesbiennes, représente un danger, une menace, en tout cas un risque pour la société et pour les enfants ? L’homosexualité n’est plus aujourd’hui en France considérée en elle-même comme un crime ou une maladie, mais les catégories « crime » ou « maladie » ont été déplacées et se maintiennent du côté des effets supposés de l’homosexualité, effets pathogènes et criminels qui servent à maintenir l’idée d’une exception de l’homosexualité et donc d’un nécessaire traitement exceptionnel des homosexuels. Comme « l’état d’exception » peut servir à justifier toutes les dérives politiques, la catégorie « homosexuel » sert encore aujourd’hui à maintenir les discriminations subies par les homosexuels.

Rien dans l’état actuel du droit, rien dans le discours psychanalytique ou anthropologique ne permet de maintenir l’homosexuel dans cet état d’exception. Rien de rationnel ni d’objectif, rien dans la prise en compte de la réalité ne permet de continuer à maintenir les gays et les lesbiennes dans une situation discriminatoire. Ce maintien a donc besoin d’autre chose que de la raison, de l’objectivité et de la prise en compte de la réalité : cet autre chose, c’est la bêtise et l’absurdité qui permettent de conserver et réactiver les liens qui situent l’homosexuel du côté de la psychose, du crime, du danger, de l’inhumain. Le plus bête et le plus absurde révèlent la vérité du discours des « antis ». Même les discours qui se développent selon l’apparence de la « science » ou de « l’évidence » s’enracinent dans cette bêtise et cette absurdité. Il arrive que le discours politique soit mensonger, mais s’il lui arrive tout autant d’être stupide et incohérent c’est parce que cette incohérence et cette bêtise sont nécessaires à l’exercice du pouvoir, à l’élaboration de son discours autant qu’à son efficacité.

Si la bêtise et l’absurdité sont des conditions nécessaires du pouvoir tel qu’il existe actuellement, il est bien évident que ce pouvoir ne porte pas uniquement sur les gays et les lesbiennes. Le cas des transgenres serait sans doute encore plus révélateur, puisque leur inclusion dans les catégories psychiatriques est explicite alors que cette inclusion ne se justifie en rien. Mais il faudrait également considérer le cas des immigrés ou, encore, des femmes ou des prisonniers, des pauvres, etc. A chaque fois, sont construits des liens qui se développent indépendamment de toute réflexion et prise en compte de la réalité en produisant un « personnage » sur lequel le pouvoir peut avoir prise et qu'il peut continuer à discriminer. C’est sans doute par là que le discours actuel des opposants à l’égalité rejoint la somme de ce qui a pu être dit d’antisémite, de raciste, de xénophobe, de sexiste : le Juif comme ennemi de l’intérieur, le criminel comme pervers (et inversement), le Noir comme animal, etc. Non seulement il s’agit, à chaque fois, pour le pouvoir, de construire un personnage rendant possible l’assujettissement et la discrimination, mais on peut remarquer que ce sont aussi, à chaque fois, les mêmes relations qui sont instituées : dans tous les cas, le pouvoir opère en mettant en place des relations entre tel groupe social – groupe dont l’existence elle-même est l’effet du pouvoir – et le danger, le crime, la pathologie comprise et traitée comme un risque, l’inhumanité, etc. Et à chaque fois, ces relations sont possibles non seulement par le mensonge mais surtout par l’incohérence de la pensée, par sa sottise et son occultation de la réalité.

Un dernier point sur lequel il faudrait insister concerne les conséquences pratiques du discours des « antis ». Bien sûr, il s’agit pour eux de maintenir l’homosexuel dans les catégories psychiatriques et criminelles qui permettent l’assujettissement et la discrimination des personnes homosexuelles. Il s’agit également de perpétuer l’exercice d’une forme de pouvoir qui fonctionne en construisant des catégories, en filtrant les populations et individus selon ces catégories, en s’appuyant au besoin, pour ces constructions et filtrages, sur la science ou l’intérêt commun. Il s’agit aussi de perpétuer un discours qui fonctionne en se légitimant à partir d’un danger contre lequel la société devrait se prémunir – discours paranoïaque et biologisant qui est celui du pouvoir actuel. De ce point de vue, il n’y a aucune différence entre ceux qui en France s’opposent à l’égalité et la décision du gouvernement russe d’interdire et d’empêcher, y compris par la violence, le discours des associations LGBT. Enfin, le discours actuel des « antis » s’accompagne de toute évidence d’une volonté eugéniste : pourquoi vouloir maintenir les gays et lesbiennes dans une situation discriminatoire, pourquoi vouloir les maintenir dans des catégories qui en font des natures d’exception, dangereuses, pathogènes ? Ce qui est affirmé est la nécessité de se protéger des homosexuels, c’est-à-dire de reconnaître qu’il serait meilleur que les homosexuels n’existent pas. Ce que les gays et les lesbiennes entendent et ont raison d’entendre derrière les discours complaisants ou violents des opposants à l’égalité c’est une même volonté de les éradiquer, de les éliminer, de les tuer.

Jean-Philippe Cazier

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