Le référendum catalan

La question de l’indépendance de la Catalogne met tout le monde mal à l’aise parce qu’elle implique deux principes sacrés et en l’occurrence contradictoires : l’unité de la nation et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Comment un vrai démocrate pourrait-il refuser au peuple catalan le droit à l’autodétermination ? Et en même temps (comme dirait Macron), comment un vrai républicain pourrait-il encourager une sédition qui met à mal l’unité de la nation espagnole ?

Posé dans ces termes le problème est insoluble. OUI en vertu de principes intangibles et sacrés et en même temps NON en vertu d’autres principes tout aussi intangibles et sacrés. Droit des peuples à disposer d’eux-même, certes, mais la Catalogne est-elle un peuple ? La Slovaquie en est un, le Kosovo aussi. Tous les pays créés après la chute de l’Empire soviétique sont clairement des peuples, mais pas la Corse ni la Bretagne. Pour l’Écosse, la réponse est fluctuante. Qu’est-ce qu’un peuple ? Il semble qu’une région soit beaucoup plus facilement un peuple si elle est "abusivement occupée" par un pays ennemi que si elle participe de "l’unité nationale" d’un pays ami. Il faut donc trouver un autre angle d’attaque. Un peu d’histoire peut nous y aider.

Signalons tout d’abord que si la région catalane est aujourd’hui devenue un melting pot, elle a son histoire comme une autre puisque c’est au XIIe siècle qu’elle a été rattachée au royaume d’Aragon. Elle a même sa propre langue. Mais cet argument n’étant pas de nature à convaincre les tenants de l’unité nationale, c’est plutôt vers l’histoire récente qu’il nous faut nous tourner.

La Constitution espagnole a été promulguée en 1978 après quarante ans de dictature franquiste sous laquelle la Catalogne avait perdu toute autonomie. L’Espagne devient alors une monarchie parlementaire composée de 17 régions appelée "communautés autonomes". L’article 137 de cette Constitution établit que "toutes ces entités jouissent de l’autonomie pour gérer leurs intérêts propres" et le pays lui-même est désigné sous le nom d’Estado de las autonomías. Trois régions obtiennent un statut particulier : le Pays basque, la Galice et la Catalogne.

Un an plus tard, en 1979, la Catalogne obtient un nouveau statut d’autonomie régionale lors d’un référendum approuvé par 88,1% des votants. Celui-ci leur confère notamment des compétences en matière d’éducation, de santé ou encore de politique linguistique et leur permet de créer une police autonome.

En mars 2006, un vote au Parlement espagnol définit la région comme une "nation" dans l’État espagnol. Avec ce nouveau statut plus avantageux, approuvé par la population, les Catalans disposent officiellement d’un drapeau national, d’un hymne et de fêtes populaires. A ces symboles nationaux s’ajoute l’usage de la langue catalane qui devient un droit et un devoir en Catalogne.

En 2010, le parti de droite de Marino Rajoy fait annuler partiellement le statut catalan. A sa demande, le Tribunal constitutionnel espagnol rejette la valeur juridique de la définition de la Catalogne comme "nation" et l’usage du catalan comme "langue préférentielle" dans l’administration et les médias. Plus d’un million de Catalans descendent dans les rues de Barcelone pour protester. C’est le début du bras de fer entre la Catalogne et l’État espagnol. Il amènera les séparatistes à manifester deux ans plus tard, le 11 septembre 2012, pour réclamer un référendum d’indépendance et une négociation du pacte fiscal. Ils sont de nouveau plus d’un million dans les rues de Barcelone.

En 2014, la Catalogne organise un premier référendum d’indépendance. C’est une simple consultation dont la valeur est essentiellement symbolique. Près de 80% des votants (35% de participation), soit 1,8 millions de Catalans sur près de 6 millions d’électeurs potentiels, disent oui à l’indépendance. L’État espagnol refuse toute forme de discussion ou de négociation et se contente déclarer ce référendum anticonstitutionnel. L’année suivante, les partis indépendantistes deviennent majoritaires pour la première fois au parlement régional.

Le problème que veulent soulever les séparatistes est loin d’être uniquement symbolique. Il vise surtout à réparer ce que les Catalan ressentent comme une injustice budgétaire et fiscale. Voici comment Wikipedia résume la situation :

"La région de 7,5 millions d'habitants qui compte environ 16% de la population espagnole, contribue pour environ 18% au PIB espagnol, génère 21 % des recettes fiscales de l'Espagne mais ne reçoit que 11 % des investissements publics du pays. Le déficit fiscal de la région, calculé selon la méthode des flux monétaires, est communément estimé à environ 16 milliards d'euros, autour de 8% du PIB de la Catalogne. Le système de redistribution des recettes fiscales entre l'État et les communautés autonomes espagnoles est considéré inéquitable dans la mesure où il ne respecte pas le principe d'ordinalité : le classement des régions selon la richesse par habitant avant redistribution se trouve fortement altéré après redistribution, la Catalogne étant par exemple rétrogradée du quatrième au onzième rang des 17 communautés autonomes. En outre, certaines communautés autonomes comme le Pays basque et la Navarre bénéficient du concert économique, c'est-à-dire qu'elles prélèvent elles-même les impôts, sans passer par l'agence tributaire de l'État."

Le 9 juin 2017, le président de la région, Carles Puygdemont, annonce la tenue d’un référendum d’autodétermination le 1er octobre.

Le 6 septembre 2017, Madrid déclare ce référendum anticonstitutionnel et illégal. Le Parlement régional passe outre et défie Mariano Rajoy en adoptant la loi organisant le vote.

Le 19 septembre 2017, le gouvernement espagnol bloque tous les comptes bancaires de la région catalane, lui retirant ainsi de fait son autonomie.

Le 20 septembre 2017, la guardia civil investit de force les bureaux du gouvernement de la région de Catalogne et procède à l'arrestation de 14 dirigeants, dont le numéro deux du ministère des Finances de la région, Josep Maria Jové. Elle mène une quarantaine de perquisitions et fait main basse sur dix millions de bulletins de vote dans ce qui ressemble à une tentative désespérée d'empêcher la tenue du scrutin.

Le 1er octobre 2017, la police espagnole tente d’empêcher le référendum interdit à coups de matraque et de balles de caoutchouc, faisant plus de 90 blessés selon des sources espagnoles et plus de 790 blessés selon des sources catalanes. En dépit des interdictions et des barrages policiers, la présidence de la Catalogne a annoncé une participation d’environ 3 millions de votants. Le résultat est OUI à 90%.

Annulation unilatérale du statut catalan, refus de toute négociation, perquisitions et arrestations de hauts fonctionnaires, emploi de la force brutale contre la population civile, décidément le tandem Catalogne Madrid ressemble fort à un couple où Madrid tient le rôle du mari violent. Et dans ces conditions, indépendamment de la haute portée philosophique et politique des grands principes de droit à l’autodétermination ou d’unité nationale, il ne faut pas s’étonner si la femme demande le divorce.

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