Les deux gauches

François Hollande s’est fait élire sur l’idée qu’il y avait en lui quelque chose de socialiste. La réalité fut telle que tout le monde le considère aujourd’hui comme un traître à sa cause. Ce scénario du reniement n’est-il pas exagérément optimiste, dans la mesure où il laisse entendre qu’un futur président socialiste plus loyal envers son idéal pourrait sauver la situation ?

Le double langage du PS

Le 22 janvier 2012, dans son fameux discours du Bourget, Hollande déclarait ceci :

"Dans cette bataille qui s’engage, je vais vous dire qui est mon adversaire, mon véritable adversaire. Il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc pas élu, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. Sous nos yeux, en vingt ans, la finance a pris le contrôle de l’économie, de la société et même de nos vies. Désormais, il est possible en une fraction de seconde de déplacer des sommes d’argent vertigineuses, de menacer des États.

Cette emprise est devenue un empire. Et la crise qui sévit depuis le 15 septembre 2008, loin de l’affaiblir, l’a encore renforcée. Face à elle, à cette finance, les promesses de régulation, les incantations du « plus jamais ça » sont restées lettre morte. Les G20 se sont succédés sans résultat tangible. En Europe, 16 sommets de la dernière chance ont été convoqués pour reporter au suivant la résolution définitive du problème. Les banques, sauvées par les États, mangent désormais la main qui les a nourries. Les agences de notation, décriées à juste raison pour n’avoir rien vu de la crise des subprimes, décident du sort des dettes souveraines des principaux pays, justifiant ainsi des plans de rigueur de plus en plus douloureux. Quant aux fonds spéculatifs, loin d’avoir disparu, ils sont encore les vecteurs de la déstabilisation qui nous vise. Ainsi, la finance s’est affranchie de toute règle, de toute morale, de tout contrôle."

Deux ans plus tard, en janvier 2014, Hollande fait un cadeau de 40 milliards aux entreprises sous forme d’allègement de charges sans aucune contrepartie de la part du Medef. Pierre Gattaz épingle à sa boutonnière un pin’s "1 million d’emplois", mais ça ne l’empêche nullement de déclarer au Figaro le 17 janvier 2014 :  "Je ne signerai jamais que nos entreprises vont créer un million d’emplois, ce serait suicidaire". Comprenne qui pourra.

Quatre ans plus tard, le trio Hollande - Valls - Macron veut mettre à la poubelle l’actuel code du travail résultant de plusieurs décennies de luttes et le remplacer par une "libre" négociation au sein de chaque entreprise entre employeurs et employés. Comme si les commanditaires et les exécutants du travail étaient à pied d’égalité. En d’autres termes, ils veulent remplacer le grillage électrifié qui protège le poulailler par un gentleman’s agreement entre le renard et les poules. Encore une fois, c'est l'occasion pour le PS de se coucher devant le patron du Medef qui avait déclaré le 26 août 2015 que le code du travail était "le fléau numéro un des patrons français".  

Ce n’est pas une trahison de la gauche

Phrase éminemment provocante et paradoxale, je le sais bien. Hollande est pris en flagrant délit de mensonge, il se fait élire en disant une chose et il en fait une autre : comment peut-on soutenir que ce n’est pas une trahison de la gauche ?

C’est qu’en réalité, la gauche a toujours été bicéphale. Ce qu’on appelle "la gauche" a toujours comporté deux courants antagonistes entrelacés comme les serpents du caducée d’Hermès : un courant combatif et un courant libéral.

Le courant combatif est issu du peuple et lutte pour les intérêts du peuple, tandis que le courant libéral est issu de la bourgeoisie et défend les intérêts d’une classe possédante. L’une est l’amie du peuple, l’autre est l’ennemie du peuple. Ce n’est pas un phénomène nouveau mais c’est un phénomène qui a longtemps été occulté par de nombreux artifices rhétoriques. Le mérite du quinquennat de Hollande est d’avoir mis en pleine lumière l’existence de ces deux gauches radicalement opposées. Aujourd’hui, les artifices rhétoriques ne suffisent plus à cacher que le roi est nu : Hollande, Valls et Macron sont de purs produits de la gauche libérale, ils défendent les intérêts d’une classe d’actionnaires et de financiers. Ils n’ont rien à voir avec la gauche combative, ils ne sont en aucun cas ni d’aucune manière les amis du peuple. Ils ont d’autres amis autrement riches et puissants. Ils ont d’autres allégeances et d’autres chats à fouetter.

Essayons de remonter aux origines historiques de ce dédoublement de la gauche.

La double gauche sous la Révolution française

Nos manuels scolaires nous ont rabâché que dans la France de la fin du XVIIIe siècle, il y avait trois ordres : la noblesse, le clergé et le tiers-état. Les 25 millions d’habitants du pays se répartissaient comme suit :

  1. 400 000 membres de la noblesse
  2. 120 000 membres du clergé
  3. tout le reste, soit 98% de la population, appelé le "tiers-état".

Mais si au lieu de subdiviser la population en ordres on la subdivise en classes, on obtient un tableau un peu différent. Il y a toujours trois groupes, mais ce ne sont pas les mêmes. On trouverait :

  1. quelques centaines de milliers de privilégiés qui vivent de leurs terres et de leurs droits seigneuriaux : ce sont les aristocrates et les membres du haut clergé.
  2. quelques centaines de milliers de possédants qu’on peut appeler (et qui s’appellent eux-mêmes) les bourgeois. Ce sont des industriels, des banquiers, des commerçants, des exploitants agricoles ou des gens exerçant des professions libérales (avocats, enseignants, médecins).
  3. le peuple, soit quelque 24,5 millions d’ouvriers, de petits artisans, de domestiques, de journaliers agricoles ou de gens sans emploi vivant d’expédients. On peut inclure dans ce "quart état" une bonne partie du clergé, comme les curés de campagne qui vivent de la "portion congrue".

Du fait de cette tripartition, il y a donc deux sortes de "révolutionnaires" :

  1. les révolutionnaires issus de la bourgeoisie qui ont deux ennemis : d’un côté les privilégiés (à qui ils veulent arracher le pouvoir politique) et de l’autre le peuple (qu’il compte continuer à exploiter pour son propre compte). Ce sont essentiellement les girondins (des gens comme Sieyès, Barnave, Brissot, Vergniaud, etc.).
  2. les révolutionnaires issus du peuple qui veulent mettre fin à toute forme d’exploitation et permettre aux petites gens de mener une vie décente. Leurs porte-parole sont les montagnards (des gens comme Robespierre ou Marat).

Les girondins pourraient être considérés comme les ancêtres de la gauche libérale et les montagnards comme les précurseurs de la gauche combative. Comme chacun sait, ce sont les bourgeois qui ont fini par l’emporter. L’histoire de la Révolution a donc été écrite de leur point de vue (1).

Le comte de Saint-Simon

Lorsqu’on s’intéresse à la gauche libérale, on ne peut pas passer sous silence le cas du comte de Saint-Simon. En 1789, il a 29 ans. Il est clair pour lui que la Révolution française clôt la période théocratique qui remontait au Moyen-Âge et qu’une nouvelle ère s’ouvre. Quelque chose de neuf doit prendre le relais du Dieu des monarchistes et du projet républicain des révolutionnaires que Saint-Simon considère comme un échec. Pour lui, une société ne peut s’unir qu’autour d’une croyance commune : "Il n’y a point de société sans idées communes, sans idées générales. Chacun aime à sentir le lien qui l’attache aux autres", mais il ne fait aucun doute qu’après la dissolution de l’ordre monarchique et l’impasse où selon lui s’est embourbée la Révolution, l’objet de la croyance commune devra changer. Ce ne sera plus Dieu, ni le droit, ni la nation : ce sera la production, ce sera l’industrie.

Après avoir lu la Richesse des nations, il loue les mérites d’Adam Smith pour qui "le seul but sensé que pouvait avoir une nation était de produire le plus possible, avec les moindres frais d’administration possibles". À la suite de Smith et de Say, il voit la société comme une entreprise : "Une nation n’est autre chose qu’une grande société d’industrie". Il la décrit comme un gigantesque atelier, comme une société commerciale composée de l’ensemble des structures productives du pays : "La réunion de tous ceux qui travaillent dans un pays est une grande société industrielle qui embrasse toutes les sociétés industrielles renfermées dans les bornes du pays". C’est non seulement le règne de l’homo œconomicus mais celui de la natio œconomica. Ce qui fonde la dimension sociale, c’est l’intérêt économique et la production industrielle.

Le lecteur ne manquera pas de se demander quel rapport il peut bien y avoir entre les idées de Saint-Simon et la gauche. C’est là que réside toute l’ambiguïté de la chose. L’entrée "Socialisme utopique" de Wikipedia s’ouvre sur la déclaration suivante : "L'expression "socialisme utopique" désigne les doctrines des premiers socialistes européens du début du XIXe siècle (qui ont précédé Marx et Engels) tels Robert Owen en Grande-Bretagne, Saint-Simon, Charles Fourier, Étienne Cabet et Philippe Buchez en France."

Soit dit en passant, cette étiquette de "socialiste utopique", c’est Engels en personne qui la lui a collée dans le dos. Par ailleurs, à l’entrée "Saint-Simon" sur Wikipedia on trouve la citation suivante : L'historien André Piettre le décrit par la formule : "le dernier des gentilshommes et le premier des socialistes".

Dernier exemple : dans un entretien avec Juliette Grange, Pierre Musso et Philippe Régnier, on relève la phrase suivante : "Les adolescents français, pourtant systématiquement éduqués dans l’admiration de Montesquieu, Voltaire, Rousseau et Diderot, ne sont jamais invités à lire les continuateurs des philosophes des Lumières que sont, d’une certaine manière, les trois pères fondateurs du socialisme, tel qu’il se développe en France à partir de la première moitié du XIXe siècle : Charles Fourier, Saint-Simon et Proudhon."

On pourrait multiplier les citations de ce genre qui montrent que Saint-Simon est quasi universellement perçu comme un socialiste. C’est d’autant plus déconcertant qu’il ne cesse de chanter les louanges du grand marché mondial transnational et qu’il défend la thèse de l’État minimal, allant jusqu’à écrire par exemple : "L’industrie a besoin d’être gouvernée le moins possible, et pour cela il n’est qu’un moyen, c’est d’en venir à être gouvernée au meilleur marché possible". Or non seulement la doctrine du laisser-faire et l’hypothèse d’efficience du marché sont deux thèses typiquement libérales, mais elles constituent les piliers mêmes de la forme la plus virulente du libéralisme qu’est le néolibéralisme contemporain. On ne peut en déduire qu’une chose : la gauche et le libéralisme sont tombés amoureux dès l’enfance et ils se sont mariés très jeunes. Comment expliquer ce qui peut apparaître à première vue comme une incongruité ou un paradoxe ?

Adam Smith et Jeremy Bentham

Les deux sources principales auxquelles s’abreuve la pensée de Saint-Simon sont (en ordre chronologique) le libéralisme d’Adam Smith et l’utilitarisme de Jeremy Bentham.

Le libéralisme d’Adam Smith, c’est la théorie selon laquelle l’égoïsme individuel a beau être un vilain défaut, à l’échelle de la société tout entière, la conjonction des tous les égoïsmes produit de l’harmonie. L’appétit de l’un est limité par l’appétit de l’autre, les avidités personnelles s’emboîtent les unes dans les autres comme les pièces d’un puzzle, bref tout se passe comme si une "main invisible" assemblait une superbe mosaïque avec une myriade de tesselles hideuses. Il convient donc que l’État laisse faire la main invisible, qu’il intervienne le moins possible, qu’il s’abstienne de fausser le jeu en y introduisant des lois, des taxes ou toute autre régulation intempestive. 

L’utilitarisme de Jeremy Bentham, c’est une autre théorie, un peu complémentaire de la première, selon laquelle le moteur fondamental de l’être humain est sa propension à maximiser son plaisir et à minimiser sa souffrance de façon à accéder au bien-être. Est considéré comme "utile" tout ce qui concourt au maximum de bien-être collectif selon un calcul composé qui intègre les paramètres "quantité totale de bien-être" et "nombre d’individus qui en bénéficient", le premier paramètre étant doté d’un coefficient de pondération plus élevé que le second.

Ces deux théories peuvent être considérées comme les deux sources du libéralisme. Or, même si c’est difficile à avaler pour une personne qui (comme moi) a choisi de se positionner à gauche pour vivre au plus près des valeurs de générosité et de solidarité qu’elle est censée incarner, aucune de ces deux théories n’est particulièrement de droite. Ce ne sont pas des théories conservatrices. Elles incarnent au contraire une certaine modernité. Elles prétendent libérer l’humanité d’un ordre ancien. Elles entendent l’émanciper des contraintes du despotisme et de l’obscurantisme des religions (ce qui tombe plutôt bien dans une Europe que les guerres de religion avaient mises à feu et à sang tout au long des XVIe et XVIIe siècles). Si le mot n’était pas anachronique, on pourrait en somme considérer Adam Smith et Jeremy Bentham comme des hommes de gauche. C’est au cours de la période où leurs idées ont fait tache d’huile que s’est nouée cette alliance, qui aujourd’hui nous semble contre nature, entre gauche et libéralisme économique. C’est dans ce creuset qu’est née la religion du progrès qui allait prendre un essor formidable au XIXe siècle. C’est à cette source que s’abreuvent à la fois la gauche progressiste et la droite libérale. 

L’étreinte mortelle

D’après Jean-Claude Michéa, la gauche combative (qu’il appelle "le socialisme") aurait conclu une alliance stratégique avec la gauche libérale (qu’il appelle "la gauche") après l’affaire Dreyfus (2). J’aurais plutôt l’impression que l’histoire de la gauche est faite de multiples alliances tactiques entre frères ennemis alternant avec de brusques prises de distance, le tout baignant dans une totale confusion linguistique où des mots comme "gauche" ou "socialisme" peuvent signifier à la fois une chose et son contraire. Il peuvent aussi bien renvoyer aux "Thiers, Jules Ferry, Jules Favre et autres vedettes de la gauche « républicaine » " de 1871 (pour reprendre les mots d’un texte d’Alain Badiou publié sur Mediapart par Jean-Pierre Anselme), qu'aux "vingt mille ouvriers" massacrés "dans les rues de Paris".

L’état du socialisme dans l’Allemagne de la fin du XIXe siècle nous donne un bon exemple de ce tango infernal. Du côté libéral, Bernstein professait que, les lois du marché étant une donnée objective, il ne s’agissait pas de détruire le capitalisme mais simplement d’en gommer les effets délétères. Il était débordé du côté combatif par des militants comme Rosa Luxemburg ou Karl Liebknecht qui remettaient en cause l’ensemble des mécanismes d’exploitation et d’oppression. Et entre les deux, des gens comme Kautsky et Bebel tentaient l’impossible synthèse qui consiste à employer les mots de la rupture pour enjôler les camarades utopistes, mais sans vraiment y croire eux-mêmes.

Comme exemple de brusque prise de distance, on pourrait citer la charte d’Amiens de 1906. Cette année 1906 est intéressante à plus d’un titre. Le 10 mars, à Courrières dans le Pas-de-Calais, il se produit une catastrophe minière épouvantable. Un coup de grisou suivi d'un coup de poussier dévaste 110 kilomètres de galeries. Il y aura 1099 morts. On a du mal à imaginer l’énorme émotion suscitée par cette catastrophe. À cause de l’horreur de l’événement et du nombre de morts bien sûr, mais pas seulement. Vingt jours après l'explosion, treize rescapés (dont deux gamins de 14 et 15 ans) réussissent à s'extirper de la mine par leurs propres moyens après avoir erré dans le noir total sur des kilomètres. Un quatorzième est retrouvé 24 jours après l’explosion. Tout le monde comprend que la compagnie minière a concentré tous ses efforts sur la sauvegarde de ses installations et négligé le sauvetage des hommes. Une grève se déclare. Clemenceau, leader des radicaux-socialistes et fraîchement nommé ministre de l’Intérieur, se rend à Lens le 17 mars et affirme aux grévistes que leur droit à faire grève sera respecté et qu’aucune troupe ne sera envoyée tant qu'aucune personne ni aucune propriété ne seront menacées. Mais la tension monte, les grévistes s'échauffent, et Clemenceau finit par envoyer une troupe de 20 000 soldats le 20 mars.

En octobre 1906, alors que la catastrophe de Courrières est dans tous les esprits, le 9e congrès de la CGT se réunit à Amiens et adopte une charte. Voici quelques phrases extraites de l’article 2 de cette charte :

"Le Congrès considère que cette déclaration est une reconnaissance de la lutte de classe, qui oppose sur le terrain économique les travailleurs en révolte contre toutes les formes d'exploitation et d'oppression, tant matérielles que morales, mises en œuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière. (…) En ce qui concerne les organisations, le Congrès déclare qu'afin que le syndicalisme atteigne son maximum d'effet, l'action économique doit s'exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n'ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre en toute liberté la transformation sociale."

Cette affirmation d’indépendance de la lutte ouvrière vis-à-vis "des partis et des sectes" est on ne peut plus claire : la gauche combative refuse énergiquement d’être récupérée par la gauche libérale incarnée par les radicaux-socialistes dont le représentant le plus éminent a fait donner la troupe contre les grévistes endeuillés de Courrières, défendant (de facto sinon sua sponte) les "formes d'exploitation et d'oppression, tant matérielles que morales, mises en œuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière".

Plus près de nous, François Mitterrand a tenté pendant trois ans, entre 1981 et 1984, l’improbable synthèse entre gauche libérale et gauche combative avant d’abandonner la gauche combative en rase campagne. On n’est d’ailleurs pas très sûr qu’elle l’ait jamais intéressé au-delà de certaines considérations purement électorales.

Le paysage politique actuel en France

Il y a un grand Parti Libéral hégémonique, le PL, subdivisé en deux sous-partis, le PsdS (le Parti soi-disant Socialiste) et LsdR (Les soi-disant Républicains). Le PL dans son ensemble défend bec et ongles l’ultralibéralisme qui s’est propagé comme un virus à partir des années 70 sur la base des dogmes de l’école de Chicago. La différence entre le PsdS et LsdR est avant tout une question de style. LsdR est mieux disposé à accepter publiquement le principe fondateur du libéralisme, tandis que le PsdS tente de camoufler sa collaboration avec "l'ennemi" en focalisant l’attention des citoyens sur des réformes sociétales. Ces manœuvres de diversion ont pour but de dissimuler le fait que la gauche progressiste ne se différencie sur aucun point important de la droite libérale. Ce sont purement et simplement des écrans de fumée. Lorsque les piliers de bar et les trolls de forum s’échauffent sur un sujet sociétal que le gouvernement leur a jeté en pâture, on peut être sûr qu'il s'agit d'un sujet marginal qui n’a aucun impact sur la vie de l’immense majorité des gens.

À titre personnel, Hollande n’a même plus envie de se prendre la tête à faire semblant et ça ne date pas d’hier. Dans un article du Monde Diplomatique, Serge Halimi exhume un extrait du livre Devoirs de vérité écrit par Hollande en 2006, où il préconisait déjà une sorte de coming out. Pas la peine de perdre notre temps et notre énergie dans des manœuvres de diversion, écrivait-il en substance, assumons et affichons notre profonde sympathie pour la déréglementation tous azimuts et pour la concurrence absolue. Voici les mots exacts de François Hollande :

"C’est François Mitterrand — avec Pierre Bérégovoy — qui a déréglementé l’économie française et l’a largement ouverte à toutes les formes de concurrence. C’est Jacques Delors qui a été, à Paris comme à Bruxelles, l’un des bâtisseurs de l’Europe monétaire avec les évolutions politiques qu’elle impliquait sur le plan des politiques macroéconomiques. C’est Lionel Jospin qui a engagé les regroupements industriels les plus innovants, quitte à ouvrir le capital d’entreprises publiques. Ce qui lui fut reproché. Cessons donc de revêtir des oripeaux idéologiques qui ne trompent personne."

C’est ainsi que, de fil en aiguille, le gouvernement s’est retrouvé aux mains de deux histrions grotesques, l’un au ministère de l’Intérieur et l’autre au ministère de l’Économie et des Finances. Ils n’ont rien à voir ni de près ni de loin avec la gauche combative, ils rampent devant les formes les plus brutales et les plus destructrices du néolibéralisme comme Thatcher aurait à peine osé le faire, mais ça ne les empêche pas de se proclamer sans rire "socialistes". Ce sont les derniers avatars de la gauche libérale. Tout ce qu’on peut attendre d’eux, c’est qu’ils achèvent de discréditer l’ultralibéralisme et de dégoûter la terre entière des éléments de langage – de la novlangue – qu’ils ont inventés pour faire passer la pilule en espérant que les électeurs n’y verront que du feu. (Ils peuvent toujours courir, les électeurs ne sont quand même pas si bêtes que ça.)

Du côté de la gauche combative, que trouve-t-on ? Essentiellement une nébuleuse de micro-partis qui partent en schisme au moindre désaccord sur le plus infime point de détail. Les trotskystes détesteront les maoïstes mais s’entendront avec d’autres trotskystes à condition qu’ils ne soient pas morénistes, etc. Après s’être quasiment évaporé sous Mitterrand, le Parti Communiste a retrouvé un peu de souffle en s’associant avec le Parti de gauche et la Gauche unitaire pour créer le Front de Gauche. Les scores électoraux ne sont pas brillants. Il est clair que la désunion ne fait pas la force. Par-dessus le marché, il est probable que le recyclage d’éléments rhétoriques et visuels renvoyant à la désastreuse expérience soviétique ne favorise guère l’adhésion des masses.

Reste un gros morceau : le Front National. Il a longtemps été bien utile au Parti Libéral (aussi bien tendance PsdS que tendance LsdR) parce qu’il avait eu la bonne idée de proposer un modèle de société fondé sur une sélection humaine génético-généalogique assez répugnante. Pas besoin d’avoir fait Polytechnique pour gloser ad nauseam sur le fait que le projet du FN était "nauséabond", qu’il "renvoyait aux pages les plus sombres de l’Histoire", etc. Sous-entendu et clin d’œil entendu : entre le PL et le FN, le choix est vite fait (3). Malheureusement le FN s’est dégagé de son rôle de repoussoir pour devenir une force politique à part entière, et ce pour plusieurs raisons.

Tout d’abord les deux branches du PL ont de plus en plus de mal à tirer sur la corde parce qu'elles sont devenues quasiment aussi répugnantes que le FN. Côté PsdS, la question a déjà été traitée plus haut, ils sont habillés pour l’hiver, n’y revenons plus. Mais LsdR n’est pas en reste. Le passage de Sarkozy à la présidence de la République a infusé dans le paysage politique une dose de cynisme et de vulgarité qu’on n’avait pas vue depuis bien longtemps. Par la suite, il y a eu la bagarre Fillon - Copé, l’affaire Bygmalion, bref toutes sortes de gracieusetés qui ont carrément obligé le parti à changer de nom. Je n’insiste pas.

Mais de son côté, le FN a été malin. Il a commencé par cacher le caca génético-généalogique sous le tapis. C’est ce qu’on a appelé la dédiabolisation. Les militants ont toujours les mêmes vieux réflexes mais on leur a appris à se tenir, à manger les coudes sur la table et à dire bonjour à la dame (c’est ce qui fait, soit dit en passant, qu’ils sont beaucoup plus amusants à observer en caméra cachée). Ensuite le FN a commencé à tenir un discours antilibéral passablement cohérent. C’est sans doute une posture de circonstance car Jean-Marie Le Pen a commencé sa carrière comme député poujadiste, mais c’est une posture qui paie. La critique des dérives de l’Europe néolibérale fait mouche et le PL ne peut pas se la permettre, puisque c’est son fond de commerce. Il n’y a guère que les partis dits "d’extrême gauche" qui puissent rivaliser avec le FN sur ce point précis. Or, du fait qu’ils sont totalement balkanisés et qu’il émane parfois de leurs chaussettes de vieux relents de kolkhoze, ils sont loin d’avoir la même force de frappe. L’instrument promu au départ pour pérenniser la fausse alternance démocratique entre les deux branches du PL a fini, à la longue, par conquérir une sorte d’autonomie et voilà qu’il menace de se poser en alternative du PL. C’est ce qui s’appelle jouer avec le feu.

Conclusion : ce qui manque dans le paysage, c’est une force politique antilibérale qui ne soit pas atomisée en une myriade de sectes occupées à conjuguer le grand soir au conditionnel passé deuxième forme, qui ne soit pas fondée sur une quelconque obscénité généalogico-raciale, qui ait analysé clairement la violence des mécanismes de cette forme pathologique de libéralisme qui a contaminé toute la planète depuis quelques décennies et qui soit disposée à lutter contre ce fléau. Ce qui manque, c’est une force politique (forcément transnationale à terme) déterminée à combattre cette idéologie dévastatrice appelée néolibéralisme qui prône la dérégulation à tout crin, qui prétend fonder tous les rapports humains sur la concurrence totale, qui pompe la plus-value pour la concentrer en un nombre de mains de plus en plus réduit, qui ambitionne de privatiser le monde sous toutes ses coutures, qui n’hésite pas à s’enrichir en démantelant les acquis sociaux ou en faisant exploser les dettes nationales et qui se moque comme de l’an quarante d’épuiser les ressources de la planète.

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(1) En gros : ce fut un merveilleux élan spontané et désintéressé, quel dommage qu’il se soit terminé dans un bain de sang par la faute des montagnards. Il y aurait sans doute quelques retouches à apporter à cette version michelétienne des faits, mais ce n’est pas le lieu.

(2) Jean-Claude Michéa, Le Complexe d’Orphée, Ed. Flammarion Climats, p.24.

(3) Le PL que Marine Le Pen appelait "l’UMPS", ce qui n’est pas si bête, finalement. Le problème, c’est que pour coincer le FN dans son rôle de repoussoir, la fameuse UMPS a déclenché une offensive rhétorique assimilant au "populisme" (le plus "nauséabond", forcément) toute tentative d’effacer les frontières entre la droite et la gauche. Par voie de conséquence, impossible de souligner la communauté d’objectifs et de points de vue du PS et de l’UMP sans être immédiatement soupçonnable d’être un sous-marin de l’extrême droite.

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