Jean-Philippe Gaborieau
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Billet de blog 17 avr. 2016

Peut-on être anti-européen sans être d’extrême droite ?

Le positionnement de chacun sur l’Europe se complique du fait que nous avons tous été victime d’une propagande insidieuse. Pendant des décennies, l’Europe nous a été vendue comme l’incarnation de la générosité, de la paix et de l’ouverture aux autres. Force est d’admettre que nous avons dû déchanter, mais un certain nombre d’entre nous ne savent pas quoi faire de ce désenchantement.

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Nous avons vu la brutalité avec laquelle la Grèce a été traitée, nous avons compris que l’Euro avait été construit pour les besoins d’une oligarchie financière, nous avons perçu l’ultralibéralisme qui soutenait l’édifice européen et nous voyons sous nos yeux se détricoter les droits sociaux acquis au fils des siècles au travers de luttes syndicales parfois très dures.

Pour autant il n’est pas facile de changer notre fusil d’épaule, surtout si nous nous sommes longtemps pensés de gauche, non seulement parce que nous ne voulons pas tourner le dos aux valeurs de générosité, de paix et d’ouverture aux autres qui ont longtemps été liées à l'idée de l'Europe, mais aussi parce que l’extrême droite s’emparée de la posture anti-européenne et que nous ne voulons rien avoir à faire avec elle. Nous ne voulons pas être accusés de chauvinisme étroit. Nous ne voulons pas être soupçonné de défendre une position de repli national. Nous ne voulons pas laisser entendre que nous pourrions éprouver de la haine pour les étrangers, pour les immigrés ou pour quelque personne que ce soit. Nous ne voulons pas avoir l’air de virer du rouge au bleu marine.

Le problème est que nous vivons dans une période de basse intensité du point de vue intellectuel, une période où penser consiste essentiellement à brandir des bannières d’appartenance clanique. Dans ce genre de contexte, il faut un certain courage pour passer la réalité au crible de son propre jugement. Il faut dépasser la peur de mettre son image en danger. C’est sans doute ce qui nous a conduits à laisser le monopole de la critique de l’Europe à l’extrême droite. Il y a pourtant un certain nombre de points particulièrement révoltants dans la façon dont l’Europe a été construite, y compris d'un point de vue de gauche. On peut les trouver dans certains textes et certaines vidéos d’Etienne Chouard ou de Frédéric Lordon. Je me contente de les rappeler :

1) Inflation et chômage

La politique monétaire de l'Europe implique l'inflation minimum qui nous condamne au chômage de masse, car il existe un lien entre inflation et chômage tel que plus l’inflation est maintenue à un taux bas, plus le chômage augmente. La compression maximum de l’inflation est une stratégie qui n’avantage que ceux qui possèdent des liquidités ou des créances puisque maintenir l’inflation au plus bas, c’est empêcher que leur tas d’or soit grignoté au fil du temps par une baisse de valeur de la monnaie. Elle avantage les débiteurs et elle ne poserait pas de problèmes aux salariés, aux retraités ou aux chômeurs si les salaires, les retraites et les allocations étaient indexés sur les prix.

2) Interdiction pour les États d’emprunter aux banques centrales

Il est interdit aux États d’emprunter sans intérêt à leur banque Centrale, ils sont obligés d’emprunter avec des intérêts sur les marchés financiers. Ça asservit les États à une oligarchie financière (constituée pour l’essentiel de banques d’affaires et de fonds d’investissement), mais sans aucune compensation car ça n’a pas la moindre retombée positive sur les citoyens. C’est carrément attentatoire au bien commun. C’est l’origine de l’explosion des dettes nationales. Aujourd’hui, c’est inscrit dans le marbre des traités mais il n’y a jamais eu de débat public sur ce sujet.

3) Interdiction d’attenter au libre-échange et à la concurrence

Il est interdit aux États de limiter la circulation des capitaux. Ils ne peuvent pas non plus interdire à une multinationale de s’implanter sur leur territoire. Les États européens qui voudraient surveiller les manipulations de capitaux éventuellement contraires à leur droit national ou contrôler les activités prédatrices de grands groupes privés seraient donc dans l’illégalité. Il est également interdit de contrevenir de quelque façon que ce soit au principe de la concurrence libre et non faussée, notamment en soutenant des filières en péril. Les traités nous obligent à les regarder se noyer sans leur porter assistance, sinon c’est le tribunal qui nous attend. Il est aussi illégal pour un pays de subventionner une entreprise qui coule que pour un citoyen de donner un sandwich à un immigré syrien sans papiers.

4) Production de lois sans parlement

Le Parlement européen ne peut pas proposer les lois. C’est la Commission européenne qui s’en charge car elle a le monopole du "droit d'initiative" dans le domaine des compétences exclusives de l'Union (comme l'union douanière, la préservation des ressources biologiques de la mer, le marché intérieur ou la monnaie unique). Or la Commission est composée de "commissaires" qui ne sont pas élus mais nommés par le président de la Commission. Le Parlement doit donner son accord mais il ne peut pas récuser tel ou tel commissaire individuellement, il ne peut récuser que l’ensemble du collège de commissaires proposé par le président de la Commission. Or ces commissaires qui font un travail législatif peuvent être membres de l’exécutif dans leur propre pays, de sorte qu’ils peuvent se retrouver à devoir faire appliquer des lois qu’ils écrivent eux-mêmes. C’est un viol flagrant du principe de séparation des pouvoirs tel que le définissait Montesquieu (ce principe ayant pour but, rappelons-le, d’empêcher le législateur de rédiger des lois en fonction de son propre intérêt).

Plus fort encore : la Commission européenne a à sa disposition un certain nombres de techniques de production de normes obligatoires de portée générale et illimitées dans le temps, comme les "actes non législatifs" et les "procédures législatives spéciales". Ce sont en quelque sorte des lois pondues par des technocrates et qui ne sont approuvées par aucun parlement. Elles concernent des sujets aussi "mineurs" que le marché intérieur, la fiscalité ou les règles de la concurrence.

Une autre façon de le dire est que dans l’Union européenne, le pouvoir législatif est détenu par des gens qui ne sont pas élus. Et la Commission européenne n’est la seule législatrice non élue, la Banque européenne émet elle aussi toutes les normes qu’elle veut sans la moindre légitimité démocratique et sans avoir de compte à rendre à qui que ce soit. Le Conseil européen ou le Conseil des ministres font la même chose. On parle de "normes" pour noyer le poisson, mais ce sont des directives aussi contraignantes que des lois.

Quand on sait qu'il grenouille à Bruxelles quelque 20 à 30 000 lobbyistes de profession, soit autant que de fonctionnaires européens, on n'est pas rassuré. Et quand on regarde dans le détail (autant que faire se peut car la chose est protégé par un silence des plus opaque) ce qu'on nous prépare avec le TAFTA – le fameux traité transatlantique – on se dit qu'on a bien raison de ne pas l'être puisqu'il s'agit ni plus ni moins de contourner les législations nationales en forçant les États à se soumettre, sous peine de lourdes amendes, aux décisions de tribunaux arbitraux composés de juristes professionnels payés par les multinationales.

5) Impossibilité pour les citoyens de résister aux abus de pouvoir

Les peuples européens sont privés de toute possibilité d’initiative. Ils ne peuvent ni désigner ni révoquer des candidats. Ils ne peuvent ni proposer ni abroger les lois. La seule possibilité qui leur ait été concédée est celle de faire une "pétition". Etienne Chouard qualifie la chose de "bouffonnerie" et de "pantalonnade". Le texte qu’on trouve à ce sujet sur le site du parlement européen est d’ailleurs un petit chef d’œuvre d’humour involontaire :

« Un des droits fondamentaux du citoyen européen : À n'importe quel moment, tout citoyen, à titre individuel ou en association avec d'autres, peut exercer son droit de pétition auprès du Parlement européen conformément à l'article 227 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne. »

Appeler "droit fondamental du citoyen européen" la permission d'envoyer un texte au parlement européen qui en fait absolument ce qu’il en veut et qui peut notamment le mettre immédiatement à la poubelle si ça lui chante, si ce n’est pas de l’enfumage de haut vol et le comble du culot, on se demande ce que c’est. Merci, monseigneur, de nous octroyer la liberté de vous écrire une lettre. Vous êtes trop bon.

Les textes fondateurs de l’Europe sont conçus de telle manière qu’il n’y a aucun moyen pour les citoyens de résister aux abus de pouvoirs. Or, comme Noam Chomsky le fait remarquer récemment :

« Les classes dirigeantes utilisent l’actuelle crise financière comme un prétexte pour la plus grande offensive jamais menée depuis la deuxième guerre mondiale contre les droits sociaux des peuples. »

Lorsque les classes dirigeantes en question commencent à détruire notre système de retraite ou de sécurité sociale, lorsqu’ils commencent à démanteler les services publics d’énergie, de transport ou de santé, c’est trop tard. Nous n’avons plus aucun moyen institutionnel de nous y opposer.

Ajoutons à cela que les peuples européens sont privés de toute possibilité de réviser les textes signés. Tout ce qu’ils contiennent est définitivement soustrait à toute délibération démocratique.

6) Dépendance de la justice

Les juges européens sont nommés pour 6 ans renouvelables (ou pas). Non seulement ils peuvent être nommés en fonction de leur complaisance vis-à-vis de l’idéologie ultralibérale qui sévit dans les institutions européennes actuelles, mais leur carrière dépend de membres de l’exécutif qu’ils peuvent être amenés à juger. (NB : Le même problème existe en France, mais ce n’est pas une raison pour l’accepter au niveau de l’Europe.)

7) Soumission à l’OTAN

Sur le plan de la défense, les traités rendent obligatoire l’appartenance à l’OTAN et la soumission à ses décisions.

Conclusion

L’alternative à l’Europe, c’est la nation. Nous voilà donc sur la pente savonneuse du nationalisme et du souverainisme. Comme Marine Le Pen ou comme Nicolas Dupont-Aignan. Mince, alors. Oui, mais aussi comme Frédéric Lordon, lequel n’est franchement pas soupçonnable de connivence avec l’extrême droite.

La nation n’est pas un terrain privé entouré de fil de fer barbelé. Ce n’est pas non plus une espèce d’attribut viril qui nous servirait à gagner le concours de celui qui pisse le plus loin (concours qui pourrait prêter à rire s’il n’était pourvoyeur d’autant de casse humaine). C’est surtout un espace de taille raisonnable, unifié sur le plan linguistique, politique, fiscal, budgétaire, administratif, militaire, etc., autrement dit un espace relativement approprié pour tenter une expérience inédite que nous ne connaissons pas encore et qu’on pourrait appeler, par exemple, démocratie.

Et quand je dis "démocratie", je ne fais évidemment pas référence à cette oligarchie élective qui en tient lieu, à cette espèce de monarchie en CDD qui a été rebaptisée "démocratie" pour que les citoyens aient l’impression d’avoir obtenu ce qu’ils demandaient et qu’ils n’aient plus aucun mot à mettre sur ce qu’ils veulent vraiment.

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