Jean-Philippe Gaborieau
"Les inventions d'inconnu réclament des formes nouvelles." (Rimbaud, lettre du voyant)
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Billet de blog 19 avr. 2020

Mêlons-nous de nos affaires

« Qu’est-ce que les lumières » est un essai du philosophe allemand Emmanuel Kant datant de 1784. Il commence par ces lignes, que j’ai traduites de manière à en restituer le sens que j’y vois.

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« Aufklärung ist der Ausgang des Menschen aus seiner selbst verschuldeten Unmündigkeit. Unmündigkeit ist das Unvermögen, sich seines Verstandes ohne Leitung eines anderen zu bedienen. Selbstverschuldet ist diese Unmündigkeit, wenn die Ursache derselben nicht am Mangel des Verstandes, sondern der Entschließung und des Muthes liegt, sich seiner ohne Leitung eines andern zu bedienen. Sapere aude! Habe Muth dich deines eigenen Verstandes zu bedienen! ist also der Wahlspruch der Aufklärung.”

 « Les Lumières ce qui permet à l'homme de sortir de l’immaturité dont il est lui-même responsable. L'immaturité est l'incapacité de faire usage de sa propre faculté de compréhension sans être guidé par autrui. Il est responsable de cette immaturité si elle n’est pas due à une incapacité de raisonner par lui-même mais à une incapacité de faire preuve de la détermination et du courage nécessaires pour raisonner par lui-même sans se laisser guider par quelqu’un d’autre. Sapere aude ! Ayez le courage d'utiliser votre propre faculté de raisonner ! Voilà donc la devise des Lumières. »

 Ce texte est quasiment un manuel d’émancipation politique. Un manuel qui ne fait pas les affaires de tout le monde, bien sûr, parce qu’il est de plus en plus évident que ce genre d’émancipation se heurte de plein fouet aux intérêts de la petite caste qui prétend mener les affaires du monde. Rappelons au passage que cette petite caste n’est ni un mythe ni un délire complotiste. En janvier 2019, un journal économique et financier aussi sérieux que La Tribune a repris une étude d’Oxfam selon laquelle 26 milliardaires détiennent autant d'argent que la moitié de l'humanité. Par ailleurs les rapports annuels successifs d’Oxfam nous donnent une idée de la vitesse vertigineuse à laquelle la richesse file vers le sommet de la pyramide : en 2010, c’étaient 388 personnes qui détenaient autant d'argent que la moitié de l'humanité. En 2011, 177. En 2012, 159. En 2013, 92. En 2014, 80. En 2015, 62, etc. Il est clair que ces gens-là aimeraient bien que les masses laborieuses sur le travail desquels ils bâtissent leur fortune fasse un usage aussi limité que possible de « leur propre faculté de compréhension ». Ils préfèreraient de beaucoup qu’elles soient « guidées par autrui ».

 C’est ce qui a amené les gouvernements qui relaient leurs intérêts, notamment celui d’Emmanuel Macron, à développer une rhétorique qui paralyse autant que possible la faculté de raisonner par soi-même. Dans ce contexte, le cas de Sibeth Ndiaye est intéressant à étudier parce que ses discours ressemblent à un traité pratique des ficelles rhétoriques. Pas à un cours sur l’art subtil de les faire passer en douce ni vu ni connu, évidemment, parce qu’avec elle, la bête est sur la table de dissection le ventre ouvert et les boyaux à l’air, toutes les ficelles stabilotée en jaune fluo et clignotant comme des bougies électriques sur un sapin de Noël.

 L’une des interviews les plus surréaliste de Sibeth Ndiaye est celle qu’a faite Élisabeth Martichoux le 5 mars sur LCI. À une Élisabeth Martichoux qui vient de rappeler que le stade 3 d’une épidémie est celui où le virus est présent sur tout le territoire national, Sibeth explique :

 « Il n’y a pas d’écoles qui seront fermées dans le stade 3. (…) Je sais que c’est difficile à comprendre. Je confirme. Moi je ne suis pas épidémiologiste. D’ailleurs il y a peu d’épidémiologistes en France comparé au nombre de Français. Ah ! ces français ! C’est bien connu que pendant les coupes du monde, il y 60 millions de sélectionneurs… C’est normal que ce soit compliqué de comprendre les mesures qu’on prend au fur et à mesure. C’est donc pour ça qu’on comprend mal, c’est parce que ça nous passe 100 coudées au-dessus du béret. Non mais j’entends complètement, et je ne veux pas du tout dire les gens sont idiots ou quoi ou qu’est-ce. C’est gentil mais on n’avait pas tellement besoin d’être rassurés, on se doutait déjà que notre perplexité n’était un symptôme de sottise. Ce que je veux dire c’est que c’est compliqué à comprendre. Il y a des moments, par exemple sur les rassemblements en ce moment, il y a des rassemblements qu’on interdit et d’autres qu’on n’interdit pas, par exemple les matches de foot, je sais que ça fait polémique. On se dit ben pourquoi tel match de foot on ne l’a pas interdit, alors qu’on n’a interdit le semi-marathon de Paris ? Il faut regarder quel est le sous-jacent scientifique derrière. Le voilà notre tendon d’Achille : on oublie tout le temps de regarder le sous-jacent scientifique derrière. Si ça continue, un jour on va oublier notre tête. Si on n’interdit pas un match de foot avec deux équipes qui viennent d’endroits où le virus ne se diffuse pas, c’est parce qu’on estime que scientifiquement, eh bien en fait ça ne va pas permettre de propager l’épidémie. Dites-donc, heureusement que c’est scientifique, parce que là j’ai du mal à comprendre la logique selon laquelle le problème posé par le rassemblement de dizaines de milliers de spectateurs dans un stade dépend uniquement de l’état de santé des 22 gusses qui jouent. En revanche si vous me dites demain il y a une équipe de foot qui vient de Lombardie où il y a une circulation épidémique du virus avec ses supporters en France, on interdira naturellement ce match. Ouf ! Mais ce que je veux dire aussi, vous savez, c’est dans un stade 3, on ne va pas arrêter la France. Notre pays est un pays qui est solide. La vie ne s'arrêtera pas. Là franchement, je ne sais pas quoi dire. Sinon qu’après votre passage au gouvernement, il faudra éviter de vous recycler dans la voyance ou dans la cartomancie. (…) Le gouvernement suit des préconisations scientifiques et sanitaires. On ne lève pas un matin sur un coin de table avec Edouard Philippe et Olivier Véran en se disant nous ça nous arrangerait plus que ce soit comme ci ou comme ça. Je ne commente pas ce lever sur un coin de table, je laisse ce genre de vulgarités aux tabloïds. On suit des préconisations scientifiques. (…) Ce n’est pas nous qui disons quelle est la réponse scientifique sanitaire qu’il faut avoir dans un stade 3. Il faut avoir conscience que 80% des malades ont un gros rhume, une grosse grippe au maximum, et qu’il y a 20% des cas qui sont compliqués. On ne va pas arrêter le pays pour autant, il faut qu’il puisse y avoir de la continuité de l’activité, et pour une bonne et simple raison : on a vu pendant les grèves que quand un médecin, une infirmière, ne pouvait pas accéder à l’hôpital, c’était plus compliqué pour soigner les gens. Donc moi je préfère (Comment ça je préfère ? Alors finalement ça vous arrange plus que ce soit comme ci ou comme ça ?) qu’il y ait une continuité des transports, par exemple, notamment dans les grosses agglomérations, pour que le personnel indispensable puisse accéder facilement à ses lieux de travail. Donc si je comprends bien le sous-jacent scientifique derrière, vous préférez plonger la France entière dans un bouillon de culture de coronavirus plutôt que d’organiser un système minimum de taxis pour transporter les soignants ? (…) « Le président de la République est suivi comme n’importe quel Français. S’il se mettait à avoir un gros rhume, évidemment et qu’on pouvait tracer éventuellement le contact avec quelqu’un qui a été porteur de coronavirus, il se ferait tester, mais comme moi, mais comme n’importe qui. Ben… non, justement, pas tout à fait comme n’importe qui. C’est l’un des deux problèmes qui nous turlupine. L’autre étant la pénurie de masques. Parce que nous on sait comment s’en servir. (…) C’est toujours notre objectif, faire en sorte que les élections municipales soient maintenues, il n'y a pas de raisons de les annuler. Non, j’ai beau chercher, je n’en vois aucune non plus. Évidemment je comprends qu’il y ait de la peur, que les gens se disent : est-ce que c’est une bonne idée d’aller dans un bureau de vote ? Des poules mouillées, ces gens-là. Dans un bureau de vote vous y passez peu de temps, vous pouvez vous laver les mains au gel hydroalcoolique avant et après, faire tous les gestes qui font qu’on peut parfaitement aller voter en toute sérénité. Et comme on dit chez nous, la sérénité, c’est la santé. »

 Voilà la bouillie que nous sert non pas une humoriste mais la porte-parole officielle du gouvernement français. Voilà la matière première sur laquelle le citoyen est appelé à exercer ce que Kant appelle son « Verstand », sa faculté de compréhension. Dans ces conditions, on a probablement tous tendance à zapper Sibeth et à ne nous préoccuper que de ce que dit le président de la république en personne. Las ! si le style est moins bouffon, le fond n’est pas plus clair.

 Dans son discours du 12 mars, Macron dit ceci : « Dès lundi, et jusqu’à nouvel ordre les crèches, les écoles, les collèges, les lycées et les universités seront fermés pour une raison simple : nos enfants et les plus jeunes, selon les scientifiques, toujours, sont celles et ceux qui propagent semble-t-il le plus rapidement le virus, même si les enfants n’ont parfois pas de symptômes et heureusement ne semblent pas aujourd’hui souffrir de formes aiguës de la maladie. C’est à la fois pour les protéger et pour réduire la dissémination du virus à travers notre territoire. »

 Et voilà ce qu’il dit dans son discours du 13 avril : « À partir du 11 mai, nous rouvrirons progressivement les crèches, les écoles, les collèges et les lycées. C’est pour moi une priorité, car la situation actuelle creuse les inégalités. Trop d’enfants, notamment dans les quartiers populaires, dans nos campagnes, sont privés d’école sans avoir accès au numérique et ne peuvent être aidés de la même manière par les parents. Dabs cette période, les inégalités de logement, les inégalités entre familles sont encore plus marquées. C’est pourquoi nos enfants doivent pouvoir retrouver le chemin des classes. (…) Il s’agit également de permettre au plus grand nombre de retourner travailler, redémarrer notre industrie, notre commerce et nos services. »

 Le 12 mars, on ferme tout et on met en avant des raisons sanitaires. Le 13 avril, on rouvre tout et on met en avant des raisons d’inégalité sociale. Que s’est-il passé entre temps ? Rien qu’on puisse identifier. On peut tout à fait admettre que le déconfinement se justifierait si les paramètres qui ont déclenché le confinement avaient changé, par exemple si le gouvernement avait pallié la pénurie de masques ou mis en place les conditions d'un test généralisé de la population pour préparer un confinement sélectif. Mais les paramètres sont les mêmes. Alors quelle est la logique ? Envoyer les gens au casse-pipe pour sauver l'économie ? À ce moment-là il faudrait peut-être le dire clairement et s'assurer que les gens sont partants pour ce genre de sacrifice. Quand papy, mamy ou le tonton diabétique auront passé l'arme à gauche, il sera un peu tard pour le regretter.

 Le discours qui nous vient de nos gouvernants est si confus, si contradictoire, si irrationnel, si sournois et si traversé d’arrière-pensées larvées qu’il ouvre un boulevard à des formes monstrueuses et crépusculaires de pensée qu’il leur est facile ensuite de stigmatiser comme relevant du complotisme ou la fake news. On en vient à se demander si cette façon d’asphyxier la raison et de noyer le poisson (avec la complicité active de Facebook) ne serait pas le plan d’idéologues malades qui n’ont pas trouvé de meilleure solution pour échapper à leurs responsabilités. Que ce soit le cas ou non, ce n’est pas le moment de nous lancer les uns aux autres : « Tu la ramènes un peu trop, toi. Qu’est-ce que tu y connais ? Tu es virologue ? ». Ce n’est pas le moment de rester tièdes et bien sages et de nous en remettre aveuglément à une Vérité qui trônerait dans le carré VIP des Experts largement hors de notre portée. C’est le moment de nous mêler de nos affaires.

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