La violence de la délation

La lecture de René Girard peut apporter un éclairage intéressant sur les campagnes de dénonciation #balancetonporc et #metoo qui enflamment les réseaux sociaux.

Girard est un anthropologue qui a beaucoup réfléchi sur le sacrifice et sur les pratiques sacrificielles des sociétés archaïques ou primitives. Lorsqu’il tente de dégager le sens du sacrifice, il le lie d’emblée à la violence. Il commence par souligner à quel point la violence menace gravement la cohésion de toute société, donc en dernière analyse son existence même. Elle se propage comme une traînée de poudre, enflammant un individu après l’autre par simple contact. Il la voit donc comme un risque majeur pour toute société.

La thèse de Girard est que le sacrifice utilise la plasticité intrinsèque de la violence pour substituer une victime à une autre. Le sacrifice ne vise nullement à punir un coupable ni à expier une faute, il vise à détourner la violence menaçant les êtres qu’on veut protéger vers un bouc émissaire. L’ordre sacrificiel se fonde sur le fait que c’est un innocent et non le coupable lui-même qui doit être puni, ce qui permet d’éviter que ne se déclenche une cascade de vengeances initiées par la famille ou par le clan du coupable puni.

Pour bien saisir le fonctionnement de l’ordre sacrificiel, il faut garder à l’esprit que la violence obéit à une logique paradoxale : parce que l’on condamne la violence, on veut la venger et parce qu’on veut la venger, on la perpétue. Laissée à elle-même, la violence agit dans le corps social comme un virus mortel dans le corps physique. Les représailles appellent des représailles en retour et c’est ainsi que se met en place un patchwork de vendettas interminables qui menace l’existence même de la société. Le système sacrificiel se veut un remède, essentiellement un remède préventif, à cette maladie mortelle. Sa fonction est d’éradiquer le virus de la violence avant qu’il contamine tous les membres de la société ; sa stratégie est de tromper la violence en la détournant sur une victime sacrée qui, de ce fait acquiert un double statut : elle est à la fois maudite / maléfique parce qu’elle porte toute la charge du mal, et bénie / bénéfique parce qu’en disparaissant (physiquement ou symboliquement), elle sauve la société du cataclysme où l’aurait précipitée un déferlement de violence non maîtrisée.

Lorsque Girard examine la question de savoir qui sont les meilleurs candidats au statut de victime sacrificielle, il établit la liste suivante :

"Il y a les prisonniers de guerre, il y a les esclaves, il y a les enfants et les adolescents non mariés, il y a les individus handicapés, les déchets de la société, tel le pharmakos grec. Dans certaines sociétés, enfin, il y a le roi."

De cette liste hétérogène, il dégage deux conditions. Une bonne victime sacrificielle doit

  1. ne pas être intégrée à la société (ou plus exactement l’être suffisamment pour susciter une identification, mais l’être le moins possible de manière à ne pas faire peser un risque de déflagration sur la cohésion sociale)
  2. ne pas être en position de déclencher des représailles.

Aujourd’hui, cette logique est difficile à percevoir parce qu’elle n’a plus cours dans nos sociétés contemporaines que sous une forme inconsciente, pour ainsi dire hors des espaces civilisés. À cet ordre sacrificiel s’est substitué un autre ordre, l’ordre judiciaire. Girard résume la situation ainsi :

"Il y a un cercle vicieux de la vengeance et nous ne soupçonnons pas à quel point il pèse sur les sociétés primitives. Ce cercle n’existe pas pour nous. Quelle est la raison de ce privilège ? À cette question, on peut apporter une réponse catégorique sur le plan des institutions. C’est le système judiciaire qui écarte la menace de la vengeance. Il ne supprime pas la vengeance : il la limite effectivement à une représaille unique dont l’exercice est confié à une autorité souveraine et spécialisée dans son domaine. Les décisions de l’autorité judiciaire s’affirment toujours comme le dernier mot de la vengeance."

L’ordre judiciaire ne peut fonctionner qu’à certaines conditions. Tout d’abord chacun des membres de la société doit renoncer à se faire justice lui-même. Ensuite l’institution judiciaire doit être suffisamment puissante et suffisamment juste pour pouvoir éteindre le désir de vengeance des victimes et la chaîne virtuellement infinie de revanches réciproques qu’il est susceptible d’engendrer.

Le problème des campagnes de dénonciation est qu’elles donnent de grands coups de boutoir à cette institution judiciaire et appellent sans bien en prendre conscience ni en percevoir les conséquences au déferlement de la violence réciproque qu’elle est faite pour contenir. Il est toujours difficile de critiquer de telles campagnes car quiconque s’y oppose est immédiatement perçu comme complice des méfaits qu’elles dénoncent. C’est particulièrement vrai dans une société ultralibérale beaucoup plus axée sur la défense et la promotion des libertés individuelles et communautaires que sur le bien commun, où la parole est immédiate, prompte à jeter aux orties les structures et les institutions, plus faite pour cogner que pour convaincre.

En juillet 2000, un journal britannique, News of the world, avait publié le nom, la photo et la ville de résidence de 49 pédophiles condamnés par la justice. Je me souviens qu’il n’était pas si facile, à l’époque, de condamner cette initiative sans s’entendre dire : "Quoi ?! tu défends ces ordures ?!". Bien sûr que non, mais on peut très bien être révolté par la pédophilie sans soutenir ce type de dénonciation.

La situation est un peu la même aujourd’hui avec les campagnes #balancetonporc et #metoo. Quiconque s’y oppose risque de s’entendre répliquer vertement : "Quoi ?! tu défends l’agression sexuelle et le viol ?!". Pas davantage que la pédophilie, évidemment. Ma critique ne vise pas à minimiser, à excuser ou à réhabiliter l’agression sexuelle ou le viol. Elle part d’une inquiétude d’un autre ordre : se faire vengeance soi-même en court-circuitant l’institution judiciaire, c’est prendre le risque de répandre le conflit, la violence et la haine sans même savoir s’il existe un remède qui permettra de guérir la maladie une fois le corps social contaminé dans son ensemble. C’est prendre le risque d’ouvrir la voie à la restauration d’un ordre sacrificiel archaïque dont certaines dérives semblent constituer les prémices. Et c’est aussi faire bien peu de cas des garanties qu’offre l’institution judiciaire, si imparfaite soit-elle.

La dénonciation met tous les comportements au même niveau. La réputation d’un homme peut être jetée aux chiens de la même façon, qu’il ait posé sa main sur un genou ou qu’il ait commis un viol avec pénétration et violence. Rien n’est vérifié, aucun contre-pouvoir ne permet d’éviter les calomnies. Avant même d’avoir pu faire valoir son point de vue, il sera effacé numériquement d’un film ou ostracisé par son milieu professionnel. L’ordre judiciaire, lui, garantit à l’accusé une enquête à charge et à décharge théoriquement protégée par le secret de l’instruction, l’assistance d’un avocat et l’assurance d’un procès équitable où seront appliquées des lois votées démocratiquement. À l’issue de ce processus, il peut raisonnablement espérer que sa peine sera proportionnée à sa faute.

On objectera que la justice est souvent sourde à la souffrance de telle ou telle victime. Si c’est le cas, alors il y a effectivement un combat à mener, mais pas celui de la délation sauvage. Plutôt celui de la formation des policiers et des magistrats qui recueillent la parole des victimes. Plutôt celui de l’amélioration des lois. Ce n’est pas parce que l’institution judiciaire a des failles qu’il faut la mettre au rancard et revenir à l’autodéfense façon deuxième amendement et autres bonnes vieilles méthodes du far west.

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