De quoi la Grèce est-elle coupable ?

Les mésaventures financières de la Grèce ont le mérite de nous faire comprendre comment des institutions comme la Commission européenne, la Banque centrale européenne ou le FMI préparent les esprits à accepter que, partout dans le monde, la démocratie soit progressivement remplacée par la tutelle disciplinaire des créanciers.

Les Grecs ont la réputation de ne pas être de gros travailleurs. Le 8 juillet 2015 au journal de 20 heures de TF1, Nicolas Sarkozy déclarait : « Le problème c’est qu’on ne travaille pas assez en Grèce ». Est-ce exact ? Et peut-on dire que c’est à l’origine des problèmes de la Grèce ?

Absolument pas. L’affirmation de Sarkozy est un mensonge grossier. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer le nombre d’heures de travail hebdomadaires en Grèce avec le nombre d’heures de travail hebdomadaires dans les autres pays d’Europe : avec ses 42 heures, la Grèce arrive largement en tête. Les Grecs travaillent en moyenne 4,64 heures de plus que les Français, 6,74 heures de plus que les Allemands et presque 12 heures de plus que les Néerlandais.

Heures de travail hebdomadaires en Europe © Eurostat Heures de travail hebdomadaires en Europe © Eurostat

D’où viennent les chiffres ? Sont-ils fiables ?

Ces chiffres sont la moyenne de chaque trimestre entre le premier trimestre 2013 et le premier trimestre 2015 (inclus). Ce sont des données officielles publiées par Eurostat et chacun peut les vérifier sur leur site. Rappelons qu’Eurostat est un organisme qui dépend directement de la Commission européenne et qui est chargé de l’information statistique à l’échelle communautaire. Vu la position actuelle de la Commission européenne vis-à-vis de la Grèce, on ne voit pas très bien l’intérêt qu’elle aurait à faire passer les Grecs pour les plus gros travailleurs d’Europe si ce n’était pas vrai.

Dans ces conditions, pourquoi cette insistance, relayée par Sarkozy mais présente ailleurs, à présenter les Grecs comme des paresseux ?

Cette rhétorique xénophobe permet de justifier la politique brutale et humiliante des institutions européennes à l’égard de la Grèce. Le péché originel grec donne également un prétexte en or au FMI pour justifier son ingérence dans la politique intérieure du pays. Le 12 mars dernier, Mediapart a publié un article sur la visite du premier ministre grec à Paris où l’on peut lire ces phrases très révélatrices :
« La poursuite du plan de 86 milliards d’euros conclu en juillet dernier est sérieusement menacée par le FMI, qui juge insuffisante la réforme des retraites proposée par le gouvernement Tsipras. Le paquet de réformes, envoyé début janvier aux créanciers, est toujours en attente d’une position officielle de leur part. »

On a pu cependant lire dans la presse que le régime de retraite grec permettait aux travailleurs grecs de s’arrêter à 53 ans.

Cette histoire est très bizarre et très représentative du genre de rumeurs infondées qui courent sur la Grèce. Tout part d’une dépêche indiquant que dans une interview accordée au Financial Times le ministre grec des affaires sociales, Andreas Loverdos, aurait déclaré que l’âge moyen de la retraite en Grèce allait passer de 53 ans à 67 ans. Du coup tous les Français se sont exclamés : « Pas étonnant qu’ils soient en faillite, ces feignants qui partent en retraite sept ans avant nous ! » Cette prétendue information a été reprise par le Monde (deux fois), par l’Express, par le Figaro et par l’agence Reuters mais personne n’a pris la peine de la vérifier. Elle est pourtant tout à fait invraisemblable : comment imaginer qu’un gouvernement puisse imposer du jour au lendemain 14 années de travail supplémentaire à sa population sans que le pays tout entier se retrouve dans la rue ? Non seulement elle est invraisemblable, mais elle est complètement fausse. On trouve les vrais chiffres de 2009 sur le site de l’Observatoire des retraites : 65 ans pour les hommes et 60 ans pour les femmes avec un alignement à 65 ans pour les assurées nées après 1992. Récemment, le gouvernement Tsipras a fait passer l’âge du départ à la retraite de 65 à 67 ans ou à un minimum de 40 ans de travail et de l’augmenter graduellement d’ici à 2022. Les travailleurs qui auraient cumulé 40 ans de travail ne peuvent pas prendre leur retraite avant l’âge de 62 ans. En réalité le régime de retraite grec est plus dur que le nôtre.

Peut-on malgré tout identifier des problèmes spécifiques à la Grèce qui ne relèveraient pas d’une dépêche erronée ou d’un discours xénophobe comme celui de Sarkozy ?

Oui, il y a depuis longtemps un problème de collecte de l’impôt, essentiellement auprès des professions libérales et indépendantes. Les salariés, eux, ne peuvent pas tricher puisque leur impôt est prélevé à la source. De plus, les finances publiques de la Grèce ont été très mal gérées pendant de longues périodes. Pour commencer, sous la dictature des Colonels, entre 1967 et 1974, la dette de la Grèce a été multipliée par 4. Ensuite, la Constitution de 1975 et toute une série de lois ont permis à l’oligarchie financière de bénéficier d’un nombre considérable d’abattements fiscaux. Les principales fortunes grecques ont pu placer plus de 600 milliards d’euros en Suisse sans payer le moindre impôt. L’Église orthodoxe, qui est principal propriétaire foncier du pays, a été quasiment épargnée par le fisc. Par ailleurs, les dépenses d’armement sont totalement déraisonnables puisque si on rapporte le budget militaire à la richesse nationale, la Grèce arrive en tête des pays européens. Si on ajoute à cela que le budget initial des Jeux olympiques de 2004 a été multiplié par 20 et que l’opération s’est soldée par une perte de 40 milliards d’euros, on comprend que la Grèce se soit retrouvée avec un déficit énorme.

Est-ce ce déficit qui explique la crise grecque actuelle ?

En fait non. Lorsque la crise a démarré en automne 2009, la dette publique de la Grèce était d’environ 300 milliards d’euros, soit 113% de son PIB. Ce n’était pas tellement plus que la dette publique des États-Unis qui représentait 92% du PIB et c’était beaucoup moins que l’Italie qui en était à 127% du PIB – sans parler du Japon dont la dette avoisinait les 200% du PIB. Le déficit grec, quant à lui, était de 12,7% tandis qu’à la même période celui de l’Irlande était de 14% et celui du Royaume-Uni de 12%. Les mauvais chiffres du déficit et de la dette publique ne suffisent donc pas à expliquer la crise grecque. Les prétendues tares nationales des Grecs dont la presse est si friande n’offrent pas non plus une explication satisfaisante. Si une crise de la même ampleur avait frappé l’Italie et non la Grèce, il n’aurait pas manqué de commentateurs éclairés pour gloser après coup sur les défauts intrinsèques des Italiens, de leur paresse à leur corruption en passant par leurs liens douteux avec la maffia, etc.

Dans ces conditions, comment expliquer la crise grecque ?

C’est une sombre histoire de maquillage des comptes publics qui a tout déclenché. En 2001 la banque Goldman Sachs a proposé à la Grèce, qui cherchait à tout prix à remplir les critères de Maastricht, d’échanger de la dette grecque à un taux de change fictif afin de réduire de 2% son endettement. Un article de La Tribune révèle que Goldman Sachs a gagné 600 millions d’euros dans cette opération frauduleuse. L’ironie de l’histoire est qu’en 2001, le vice-président de Goldman Sachs était Mario Draghi en personne, l’actuel président de la Banque centrale européenne, celui-là même dont la signature est sur tous les billets européens.
Huit ans plus tard, en octobre 2009, les socialistes reviennent au pouvoir et, à la surprise générale, le nouveau Premier ministre Giórgos Papandréou révèle que le véritable montant du déficit grec annoncé à 6% est en réalité de 12,7%. Cette annonce sème le doute sur la solidité de l’économie grecque. Ce doute a été une véritable aubaine pour les spéculateurs qui ont massivement parié sur l’effondrement de l’économie grecque à partir de 2009.

De quels spéculateurs s’agit-il ?

De tous les acteurs du marché qui détenaient de la dette grecque, essentiellement des banques, des fonds de pension et ces fameux hedge funds, ces fonds de gestion spéculatifs qui sont à l’affût de la moindre occasion pour gagner de l’argent. On peut citer entre autres Bridgewater Associates, JPMorgan AM, Paulson & Co, D.E. Shaw, Brevan Howard AM, etc. Sans oublier la Goldman Sachs qui aura gagné de l’argent à la fois en aidant la Grèce à maquiller ses comptes et en jouant contre les emprunts grecs. Goldman Sachs n’a jamais hésité à parier contre ses propres clients.

Que signifie exactement « parier sur l’effondrement de l’économie grecque » ou « jouer contre les emprunts grecs » ?

Au départ, il s’agissait de simples ventes à découvert. Le mécanisme est le suivant : le 1er juin, je vends des action de la société XYZ à 100€ l’action et je dois les livrer le 8 juin. Le 1er juin, je ne les possède pas encore. Je les vends d’avance. Je compte les acheter juste avant de les livrer. L’acheteur les achète à l’avance parce qu’il pense qu’elles vont monter, mais mon pari à moi en tant que vendeur est que le cours de l’action va baisser. Le 8 juin, j’achète ces actions qui sont effectivement tombées à 90€ et je les livre dans la foulée. Au final, j’aurai touché 100€ pour des actions que j’aurai achetées 90€. J’aurai donc gagné 10€ par action. Si l’action avait monté, j’aurais perdu de l’argent, par conséquent j’ai intérêt à ce que l’action baisse. J’ai intérêt à ce que la société XYZ aille mal, ou au minimum soit perçue par le marché comme allant mal. Le monde financier étant ce qu’il est, j’ai intérêt à ce que des rumeurs calomnieuses se répandent, quitte à les propager ou à les amplifier moi-même. C’est ce qui s’est passé avec la dette grecque.
La situation a empiré lorsque la dette grecque a commencé à s’acheter et à se vendre sur les marchés sous forme de CDS nus. CDS signifie Credit Default Swap, en français « dérivé sur événement de crédit ». C’est un produit financier où l’acheteur paie non seulement un intérêt mais aussi une sorte de prime d’assurance qui oblige le vendeur à racheter l’actif au prix initial s’il tombe au-dessous d’un certain cours. Dans « CDS nu », le mot « nu » signifie qu’il s’agit d’une vente à découvert. Dans le jargon des spéculateurs, vendre un produit qu’on ne possède pas s’appelle « prendre une position nue ». Évidemment, plus la Grèce va mal, plus le risque qu’elle n’arrive pas à rembourser ses dettes augmente, plus les intérêts et la prime d’assurance sont élevés. Et l’inverse est vrai aussi : plus la prime d’assurance augmente, plus le risque de défaut de paiement est perçu par le marché comme important. Il y a donc une corrélation directe dans les deux sens entre la mauvaise santé de la Grèce et la valeur des CDS sur la dette grecque. Ce type de spéculation est désastreux pour l’économie d’un pays qui se trouve rapidement pris dans une spirale infernale. Plus le pays va mal, plus son financement sur les marchés lui coûte cher et plus son financement sur les marchés lui coûte cher, plus il va mal. Au pire moment de la crise, le 20 février 2012, le taux à 10 ans pour la dette souveraine allemande était de 1,961% tandis que le taux à 10 ans pour la dette grecque était de 33,837%. Cet écart faramineux parle de lui-même.

On a pu lire dans la presse que l’Europe interdisait les positions nues sur les CDS. Est-ce exact ?

Oui, l’Union européenne a pondu un texte dans ce sens en octobre 2011. A priori ce serait plutôt une bonne nouvelle, mais à deux réserves près.
La première réserve est que ce texte est arrivé trop tard pour la Grèce, le mal était déjà fait. Elle a connu 25 trimestres de récession consécutifs entre début 2008 et fin 2014. En 6 ans son PIB a chuté de 25%. Aujourd’hui, le taux de chômage de la population active dépasse les 26 %, dont 60% pour les moins de 25 ans en recherche d’emploi. C’est pire qu’USA pendant la crise de 1929. Des dizaines de milliers de fonctionnaires ont été licenciés. Le salaire moyen a chuté de 33% dans les entreprises privées. La demande intérieure a chuté de 30%. Le salaire minimum a diminué de 22 % pour les plus de 25 ans et de 32 % pour les moins de 25 ans. Les retraites ont diminué en moyenne de 25 %. Les allocations sociales ont fondu. Des coupes claires ont été pratiquée dans les services publics, notamment dans la santé dont le budget a été amputé de 40 %. Les Grecs ont dû créer des hôpitaux de rue gratuits pour la population puisse recevoir un minimum de soins. Une étude de l’Université d’Économie d’Athènes datant de janvier 2014 révèle que 44,3% des grecs vivent actuellement sous le seuil de pauvreté et qu’entre 2009 et 2014, le pourcentage de Grecs vivant sous le seuil de l’extrême pauvreté est passé de 2% à 14%. Pourtant la Grèce a fait de profondes réformes et elle est aujourd’hui en excédent primaire, c’est-à-dire que si l’on ne tient pas compte des intérêts de la dette publique, les recettes de l’État grec sont légèrement supérieures à ses dépenses. La Grèce est dans la tourmente parce qu’elle plombée par une dette consécutives à toutes ces années où la spéculation a fait s’envoler les taux d’intérêts et les primes de crédit. Il y a donc une réflexion de fond à mener sur la politique d’austérité imposée par la Troïka et, plus généralement, sur un système financier qui provoque des sorties de route aussi catastrophiques.
La deuxième réserve qu’on peut avoir sur le texte de l’Union européenne interdisant les positions nues sur les CDS est que ce texte a surtout une valeur symbolique. En octobre 2011, la pompe à phynances qui permettait de transférer de l’argent des poches de la population grecque dans celle des banques d’investissement et des fonds spéculatifs commençait à devenir un peu voyante. Il devenait urgent pour l’Union européenne de se racheter une vertu. Mais comme sur le fond elle roule pour les banques et les fonds spéculatifs, elle a pondu un texte qui contient tous les éléments permettant de le contourner. Paul Jorion explique cela très bien sur son blog :

« Les pays signataires auront le droit de suspendre la mesure durant plusieurs années sur leur territoire s’ils jugent que le marché de leur dette publique aurait à en souffrir. Aussi, les positions « nues » seront autorisées si l’intervenant est exposé par ailleurs à un risque « corrélé » à celui de la dette publique au sujet de laquelle il contracte un CDS. »

Ce concept de « corrélation » est si vague que les spéculateurs auront beau jeu de trouver un moyen ou un autre de démontrer qu’ils sont parfaitement dans leur droit en utilisant des CDS nus sur l’effondrement d’un État : il leur suffira d’établir que l’effondrement de cet État représente un risque pour des positions qu’ils ont prises par ailleurs. En d’autres termes, j’ai parfaitement le droit d’utiliser des CDS nus contre la Grèce puisque je possède de la dette portugaise et que la chute de la Grèce me fait courir un risque sur ma dette portugaise. Il y a donc bien « corrélation ». Question : dans le monde d’aujourd’hui, qu’est-ce qui n’est pas « corrélé » avec le reste ?

Que penser de l’attitude d’un grand nombre d’Allemands qui refusent de « payer pour la Grèce » ?

Ces Allemands semblent avoir du mal à comprendre que les aides européennes ne retournent pas dans la poche des Grecs. Ils servent à rembourser des créanciers qui ont lourdement spéculé sur la dette grecque et pratiqué des taux prohibitifs. Il est normal de payer ses dettes, mais est-il normal de payer des intérêts démesurément démultipliés par la spéculation ? Est-il normal qu’un pays tout entier soit utilisé comme une machine à sous et saigné à blanc par les banques d’investissement, les fonds spéculatifs et les fonds de pension ? Est-ce qu’on ne devrait pas y réfléchir avant que ça nous tombe dessus ?

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