Jean-Philippe Gaborieau
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Billet de blog 23 déc. 2021

Le passe citoyen

Comment nous avançons gentiment vers le meilleur des mondes

Jean-Philippe Gaborieau
"Les inventions d'inconnu réclament des formes nouvelles." (Rimbaud, lettre du voyant)
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On appelait le machin « passe sanitaire », maintenant on va l’appeler « passe vaccinal ». Ce n’est pas que la vaccination deviendra forcément obligatoire, mais le choix sera le suivant : soit le vaccin, soit la mort sociale. On aura évidemment des taux phénoménaux de gens qui refuseront la mort sociale. La presse, dont le modèle économique s’appuie sur la conformation aux positions majoritaires (car on ne vend rien à des clients dont on ne flatte pas les préjugés), présentera ces taux phénoménaux comme la preuve que tout le monde est d’accord avec la politique vaccinale. Ceux qui demanderont à réfléchir, ceux qui voudront prendre le temps d’étudier la question, ceux qui tenteront de comprendre, ceux qui chercheront des informations, tous ces tristes représentants d’une lie minoritaire (par la force des choses) seront renvoyés au péché originel de notre époque : le complotisme.

Le complotisme, merveilleuse invention rhétorique de notre époque néolibérale. Comme le dit cette vieille blague sur l’armée, chercher à comprendre c’est commencer à désobéir. Chercher à comprendre, c’est forcément douter, et c’est éventuellement se demander à qui profite le crime. Donc chercher à comprendre, c’est être « complotiste ». C’est être comme ces imbéciles qui pensent que la terre est plate ou comme ces salauds qui pensent que les fours crématoires n’ont jamais existé. Voilà la nouvelle vérité d’une époque dominée par une idéologie écocide et sociocide dont les totems sont le Marché et le Profit : exercer son sens critique est un symptôme majeur d’irrationalité et d’obscurantisme. La vraie rationalité, c’est faire comme on nous dit. Douter du discours officiel, fantasmer de vilaines intentions, c’est être paranoïaque, c’est délirer, c’est être dans l’irrationnel, en un mot c’est être complotiste.

Mais concernant le passe, les choses n’en resteront pas là. Le « passe sanitaire », après être devenu « passe vaccinal », sera bientôt rebaptisé « passe citoyen ». Passe citoyen, c’est beau. Ça rappelle à tout le monde à quelle altitude nous portons les valeurs qui sont les nôtres. Les valeurs démocratiques, républicaines, tout ça. Les journalistes du Monde et de Libération en feront des extases mystiques. Mais surtout ça permettra de remplir ledit passe de tout un tas de choses qui n’ont rien à voir avec la santé.

Un jour, le microcosme politique bruira d’un projet nouveau. Nous ne pouvons en aucun cas admettre dans les cinémas et dans les restaurants ces égoïstes qui veulent tuer nos grand-mères dans les EHPAD, c’est une affaire entendue, mais pouvons-nous davantage admettre les terroristes ? Et puisqu’il existe un répertoire centralisé des fichés S, ma foi… On objectera que les fichés S n’ayant pas été condamnés, le droit s’en trouverait quelque peu malmené. Certes, mesdames et messieurs les députés, mais si, dans ce restaurant, ce cinéma ou cette salle de concert, c’était votre fils ou votre fille qu’on menaçait de mitrailler ou de faire sauter ? Et très rapidement, c’est le pays tout entier qui sera englouti dans ce fracas émotionnel. Et la pensée, déjà à terre, recevra quelques coups de couteau supplémentaires, potentiellement mortels.

Entre temps, le passe citoyen aura changé de support physique. Ce sera dorénavant une puce implantée sous la peau à la naissance. La chose aura eu du mal à passer, mais pouvons-nous décemment, mesdames et messieurs les députés, demander à l’ouvreuse ou au garçon du restaurant de vérifier indéfiniment l’identité des clients ? Pouvons-nous décemment lui imposer à vie un rôle de policier ? Ne soyez pas centrés sur votre petite personne, pensez un peu aux autres, pensez à la vie de ces préposés à la billetterie, de ces serveurs, de ces serveuses, pensez aux contraintes que nous lui imposons, etc. Et finalement, de tous ces débats démocratiques de haute volée émergera LA solution : des puces implantées sous la peau et des portiques d’aéroport reliés au commissariat le plus proche. Du bon sens, encore du bon sens, rien que du bon sens.

C’est alors qu’émergera la question du crime sexuel. Comment admettre dans une assemblée bondée de femmes et d’enfants les auteurs de viol ou d’actes pédophiles ? Faudra-t-il avoir été condamné pour être refoulé au portique ? Pas forcément, car que fait-on, mesdames et messieurs les députés, de ces tristes sires qui bénéficient de la prescription ? Que fait-on de ces acteurs, de ces journalistes, de ces ministres, dont tout le monde sait l’énorme danger qu’ils représentent et l’abomination du crime qu’ils ont commis mais qui, grâce à la prescription, sont passés entre les mailles de la Justice ? Impossible, diront les uns, nous sommes dans un État de droit. Certes, rétorqueront les autres, mais ces individus se sont mis eux-mêmes hors du pacte social. Et ils diront « individus » comme les flics (« l’individu a refusé d’obtempérer »). Le jugement est déjà dans le choix du terme, à quoi passer par un tribunal ? Ce serait faire perdre leur argent aux citoyens. Le débat sera houleux. Il sera gagné sur la base de l’argument émotionnel, car la pensée se sera depuis belle lurette fait porter pâle (« Et si c’était votre femme ou vos enfants qui… », etc.).

Une fois lancé, le paquebot continuera sur son erre. La suite des amendements qui suivront n’est que péripéties. Un mardi, vous serez tout surpris d’être pointé du doigt devant la noble assemblée par la sonnerie puissante du portique. Mon dieu, cet individu aurait-il fait des saloperies à un gamin ? Non, c’est tout simplement que vous serez en découvert bancaire. Il vous faudra avoir de l’argent avant de le dépenser. Après tout, c’est d’une logique irréfutable, non ? Un jeudi, vous serez refoulé parce que vous aurez oublié de régler une contravention. Il vous faudra payer pour votre excès de vitesse avant d’avoir droit à votre pizza. Là, la logique est moins évidente, mais bon. Un samedi soir, c’est parce que vous n’aurez pas payé votre taxe foncière que vous serez privé de cinéma.

Et c’est ainsi que, terrifiés à l’idée d’être traité de complotistes, nous avançons gentiment vers le meilleur des mondes.

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