De quoi le masque est-il le masque ?

De quoi le masque est-il le masque ?

Par les temps qui courent, on voit circuler sur les réseaux sociaux énormément de posts qui nous expliquent, tout en nous traitant d'abrutis naïfs intoxiqués par la propagande officielle, que l'épidémie de covid est une fausse épidémie, un virus saisonnier comme il en a tous les ans, que le nombre de morts est inférieur à celui de 2018 et que finalement tout ça est une manœuvre du gouvernement pour nous contrôler.

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Je comprends bien à quel point il est gratifiant pour l'ego de se poser en démineur des intox de l'État profond ou en prophète émancipateur des foules moutonnières, mais factuellement c'est tout à fait faux. Sur ce graphique de l'INSEE, on voit clairement augmenter la mortalité globale pendant toute la deuxième quinzaine de mars, après quoi elle diminue pendant tout le mois d'avril pour revenir à la normale début mai. Il se pourrait donc bien que la naïveté et le conformisme ne soient pas du côté qu'on croit.

Début 2014, un débat sur le voile islamique est apparu fort opportunément, typique de ce genre de hochet propre à faire diversion et particulièrement bien fichu puisqu’il opposait les tenants de la liberté religieuse aux partisans de la liberté des femmes. Liberté contre liberté, qui dit mieux ? Le parangon du problème insoluble, l’archétype inoxydable des « débats de société » façon affaire Dreyfuss où la foi de l’un percute de plein fouet la foi de l’autre et se résout en gerbes d’étincelles capables de pulvériser instantanément le plus modeste embryon de raison. Pourquoi son apparition fut-elle si opportune ? Parce c’est exactement le moment, souvenez-vous, où Hollande concoctait le CICE, ce formidable cadeau aux grands actionnaires et aux amis du MEDEF qui les exemptait de 20 milliards de cotisations sociales par an sans exiger d’eux la moindre garantie de création d’emploi. Dans ces conditions, mieux valait que dans les nouveaux cafés du Commerce électronique on s’étripât sur autre chose.

Il se pourrait bien que l’actuel crépage de chignons covidien ne soit pas très différent dans son essence du débat sur le voile. Là encore, c’est liberté contre liberté. Liberté de mettre le masque si je veux, où je veux, quand je veux, pas du tout si ça me chante, contre liberté de circuler dans l’espace public en toute sécurité, autrement dit sans risquer d’être contaminé ni de contaminer les autres. Oui mais pendant ce temps-là, la feuille de route de l’euro-libéralisme continue d’être déroulée, avec son cortège funèbre de projets de démantèlement des droits sociaux, d’anéantissement des services publics et de privatisation de tout ce qui relève du bien public par des prédateurs avides de se faire du fric sur la maladie, sur la vieillesse, bref sur tout et n’importe quoi. C’est une menace bien plus lourde que l’obligation de porter un masque, et qui risque d’obérer notre avenir bien plus gravement et pour bien plus longtemps, et ce d’autant plus que l’économie a subi un séisme cataclysmique.

Cette polémique sur le port du masque est un hochet assez hallucinant. On n’arrête pas de se faire expliquer par des tribuns électroniques et anonymes dont la virulence le dispute à la condescendance que l’idée sous-jacente au port obligatoire du masque est de nous « bâillonner ». On comprend bien l’image (masque = bâillon, ça va, jusque-là on suit). Mais c’est une image pour enfant de trois ans. On se demande bien qui a bien pu, un jour, tenter d’exprimer une opinion et en a été empêché par le port d’un masque chirurgical (voire FFP2, ne soyons pas regardants). Je ne sache pas que le papier ou le tissu bloque les ondes sonores, et encore moins qu’il empêche les doigts de taper sur les touches d’un clavier. La loi Avia sur la censure des propos non convenables, alors là oui, c’était une vraie tentative de bâillonnage, et bien plus efficace que tous les carrés de tissu bleu ciel de la terre. Heureusement, le Conseil constitutionnel lui a fait sa fête, mais imaginez qu’elle soit passée en douce pendant qu’on se chamaillait sur l’incompatibilité entre le port du masque et la liberté d’expression. On aurait eu l’air fin.

Je suggère donc qu’on porte courtoisement son masque au supermarché, ne serait-ce que par égard pour les caissières qui se sont tapé le chaland pendant toute la crise, y compris avant que le chef de rayon leur bricole un mur en plexiglas avec des montants de cageot. Je suggère qu’on le porte à toutes fins utiles, juste au cas où l’idée de ne pas se bombarder de postillons les uns les autres ne serait malgré tout pas complètement idiote. Après tout, ce n’est pas bien pénalisant, Mais je suggère surtout qu’on revienne à l’essentiel. Parce qu’honnêtement, la promesse de Macron de se « réinventer », je n’y crois pas à fond.

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