De quoi Jean Castex est-il le nom ? De Jean-Pierre-Jouyet

A peine la nomination de Jean Castex connue, tout ce que la France compte de commentateurs politiques et d’éditorialistes a développé des analyses convergentes, que l’on peut résumer ainsi : le Président Macron a repris les rênes. Mais il s’agit d’une illusion d’optique.

En nommant Jean Castex, Emmanuel Macron aurait « dissout Matignon », montré qu’il voulait « gouverner seul » et à « brides courtes ». Bref, cette nomination manifesterait la tendance absolutiste du monarque républicain, enfin débarrassé d’un Premier ministre trop encombrant. La réalité est plus complexe.

Pour certains, l’élection d’Emmanuel Macron a été vue comme la prise de pouvoir directe de l’oligarchie financière, ne s’embarrassant même plus des convenances et des intermédiaires politiques, et bombardant (à l’issue d’un quasi-putsch médiatico-judiciaire) son fondé de pouvoir directement à l’Elysée. Pour caricatural qu’il soit, ce narratif a sa part de vérité.

Mais face aux « pouvoirs de l’argent », d’autres forces existes, et se sont levées dès le début du mandat de Macron. Si l’on peut dépouiller le terme de sa connotation complotiste, c’est de « Deep State » qu’il faut ici parler. Le « Deep State », l’Etat Profond, c’est le concept d’une entité informelle qui détient, au cœur du système de gouvernance étatique, le pouvoir réel. Débarrassons le concept de sa dimension paranoïaque (les élites qui tirent les ficelles dans l’ombre) et donnons-lui une simple acception politico-sociologique, et nous passons alors d’une théorie du complot à une théorie que l’on pourrait qualifier de « Jouyetisme ».

Le « Jouyetisme » (du nom de Jean-Pierre Jouyet), c’est l’idée que la haute administration publique est plus puissante, plus pérenne que les élus et les politiques. Que l’on en juge : Jean-Pierre Jouyet a été successivement membre de cabinet ministériel sous François Mitterrand, directeur de cabinet de Jacques Delors à la Commission Européenne, directeur de cabinet de Lionel Jospin  à Matignon, Directeur du Trésor, Ministre dans le gouvernement Fillon, Président de l’AMF (sur nomination de N. Sarkozy), DG de la Caisse des Dépôts et Consignations, Secrétaire général de la Présidence de la République de François Hollande et finalement « parrain » d’Emmanuel Macron pour son entrée en politique.

Qu’un ancien Secrétaire général de l’Elysée sous Sarkozy (Castex) devienne le Premier ministre d’un ancien Secrétaire général de l’Elysée sous Hollande (Macron), lui-même disciple d’un ancien Secrétaire général de l’Elysée (Jouyet) dit bien où se situe désormais le pouvoir. On comprend au passage que le poste était dévolu à Alexis Kohler, l’actuel Secrétaire général de l’Elysée (lui-même ancien Directeur de Cabinet de Moscovici et Macron sous Hollande), si des soucis judiciaires ne s’en étaient pas mêlés.

Parler de « République des copains et des coquins » est donc moins fondé que dire que nous sommes dans la « République des Directeurs de cabinet et des Secrétaires généraux de l’Elysée ». Bref, de l’aristocratie de la fonction publique, qui transcende les clivages politiques, passe d’un parti à un autre, et applique systématiquement le même programme apolitique. Un indice : la plupart du temps, ils sont passés par Bercy…

Pour paraphraser Clausewitz, Jean Castex est donc la continuation de Jean-Pierre Jouyet par d’autres moyens. C’est l’Etat Profond qui a décidé de gouverner à brides courtes, en passant par-dessus la tête d’Emmanuel Macron. Qui peut imaginer Emmanuel Macron tenir tête à des gens qui dirigent concrètement le pays depuis vingt ans et lui expliqueront ce qui est « faisable » et ce qui ne l’est pas ? Comment croire qu’Emmanuel Macron aura la moindre autorité sur un Premier ministre qui maîtrise les arcanes de l’Etat, et dont le limogeage susciterait une crise politique dont le Président sortirait perdant, et sans plus d’alternative ? Nul doute, à cet égard, que M. Macron se fera imposer, à nouveau, une réforme des retraites qui n’est pas celle qu’il avait défendu (paramétrique versus systémique), mais que l’orthodoxie financière fera porter par Castex. D'ailleurs, le patron de Blackrock, Jean-François Cirelli, a lui-aussi été "dir cab" à Matignon. 

Ainsi, et aussi fou que cela puisse paraître (quand on ne se compte pas parmi les admirateurs d’Emmanuel Macron), l’Etat Profond juge qu’il ne va pas assez vite, pas assez loin, pas assez fort. Les « forces de l’argent » qui ont poussé à son élection ont été servies, et bien servies (ISF, flat tax) ; mais leur agenda politique est étroit par rapport à celui de gens comme J-P. Jouyet et Jean Castex qui ont d’autres visées.

De ce point de vue, les lendemains ne s’annoncent pas enchanteurs pour la France. Au point de contester le titre de « pire Premier ministre de la cinquième » décerné à Edouard Philippe ? Réponse dans quelques mois.

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