Edouard Philippe est-il le pire Premier ministre de la cinquième ?

Jean Castex nommé Premier ministre à la place d’Edouard Philippe, il est temps de faire le bilan de l’action de celui qui aura dirigé le gouvernement de la France pendant les trois premières années du mandat d’Emmanuel Macron.

A son départ, les éléments de langage de la majorité n’étaient rien moins que dithyrambiques. A en croire les adhérents de LREM, nous perdrions un « grand Premier ministre », voire « un des meilleurs de la cinquième République ». Mais quel est le bilan objectif du passage d’Edouard Philippe à Matignon ? Pour mener cet examen à bien, il importe de rappeler comment E. Philippe s’est trouvé occuper le poste.

On s’en souvient, il fit la campagne de Juppé puis de Fillon, avec lequel il prit ses distances mais sans jamais rompre avec son camp. Au sujet d’Emmanuel Macron, ses propos étaient sans ambiguïté, se moquant du « banquier de chez Rothschild », opposant le « Macron des actes et le Macron des discours », brocardant son inaction à Bercy, insistant sur le fait que « Macron n’assume rien mais promet tout ». Bref, Philippe n’appréciait pas spécialement ce futur Président faisant preuve selon lui du « cynisme d’un vieux routier », rien que ça…

Le 24 avril 2017, Edouard Philippe est donc avec d’autres hauts responsables au siège de LR, en train de préparer la stratégie de second tour d’un parti qui espère encore limiter la casse lors des législatives qui se profilent. D’ailleurs, Philippe est en charge des investitures, un poste hautement politique, réservé aux hommes de confiance du premier cercle. Lorsqu’il reçoit un appel du QG d’Emmanuel Macron demandant à le recevoir, il sent qu’il va recevoir une offre de poste : Macron joue l’ouverture et souhaite débaucher à droite. Il n’hésite pas une seconde (c’est lui qui l’a révélé en interview) mais demande juste qu’on vienne le chercher dans une rue discrète. On trahit rarement au grand jour.

Mais comment être sûr qu’il ne va pas tout perdre pour une offre hypothétique ? Trahir ses amis pour un plat de lentilles est une chose, mais perdre sa situation pour rien en est une autre. C’est lui qui raconte, lors d’une conférence quelques mois plus tard, comment il choisit de gérer la situation, expliquant sans vergogne : « j’arrive au QG d'Emmanuel Macron, allongé dans la voiture avec une couverture ». Il faut imaginer ce député, Maire d’une grande ville de France, élu de la Nation, son mètre quatre-vingt-dix plié en deux sur une banquette, dissimulé sous une couverture parce que prêt à se vendre, mais pas encore sûr qu’on l’avait acheté… La scène dit la vérité crue de notre vie politique ; que ce soit lui-même qui la raconte avec fierté dit tout du personnel qui l’anime.

Pendant les jours qui suivent cette rencontre initiale, les échanges continuent entre Macron et Philippe : ce dernier donne le change en continuant à siéger aux commissions d’investitures de candidats LR dont il sait secrètement qu’il va tenter de les faire battre par d’autres dans quelques semaines. Avant de toucher le jackpot et ce poste pour lequel il n’était pas vraiment programmé. Cette situation (caché sous une couverture, trahissant en cachette) que n’importe qui trouverait déshonorante, avilissante et humiliante, il la raconte donc fièrement en novembre 2017 sur la scène du Casino de Paris !

Le bilan humain est donc sans équivoque. Mais le bilan politique ?

On a beaucoup écrit que le mandat d’Emmanuel Macron avait été marqué par les crises successives. Comme s’il n’avait pas eu de chance avec la météo. Mais force est de constater que l’essentiel de ces crises a été provoqué par l’exécutif.

Alors même que de nombreuses voix, au sein de la majorité et parmi les proches d’E. Macron, mettent en garde contre l’explosivité sociale de ces mesures, Edouard Philippe s’entête sur les 80km/h et sur la taxe sur les carburants. Ces décisions, prises contre l’avis de Macron lui-même, sont directement responsables de l’une des pires crises sociales que la France ait connues dans l’après-guerre. Tous les élus de terrain de la macronie, et jusqu’à certains conseillers proches du Président, avaient alerté sur l’état profond du pays. Mais Edouard Philippe l’a ignoré. Bref, le moindre sens politique permettait de comprendre que ces réformes mettaient en danger l’équilibre social fragile du pays.

La crise des Gilets Jaunes qui s’ensuit aura été traitée par le gouvernement Philippe quasi exclusivement sous l’angle policier, pariant sur le pourrissement, et le favorisant d’ailleurs par ses méthodes (laissant les black-blocs commettre des dégradations) et sa communication (les provocations du Ministre de l’Intérieur). On pourrait arguer, il est vrai, que la gestion calamiteuse de la crise est plus le fait de M. Castaner, mais en réalité, l’intransigeance de M. Philippe ne laissait guère de place. Tout cela, d’ailleurs, pour reculer en rase campagne quelques mois plus tard, renonçant de facto à ses mesures, et « lâchant » au passage un paquet fiscal coûteux pour les finances du pays. Entre temps, l’image de la France à l’international avait été écornée, et quelques points de PIB avaient été perdus au passage. Sans parler des mains arrachées et des éborgnés. Dans cette période, on le notera aussi, les libertés fondamentales ont continué d’être écornées, avec des entraves au droit de manifester comme le pays n’en avait jamais connues, et des arrestations « préventives » de simples manifestants en pagaille.

Sur la réforme des retraites, la responsabilité personnelle d’Edouard Philippe est également engagée. On l’a dit, le Président Macron était favorable à une réforme systémique (un changement de modèle) sans dimensions paramétriques (autrement dit, sans toucher à l’âge de départ ni aux taux de réversion). C’était d’ailleurs la réforme contenue dans le programme d’Emmanuel Maron. C’est l’obstination idéologique d’Edouard Philippe qui a abouti à intégrer des dimensions paramétriques, et ce sont ces aspects paramétriques qui ont mis le feu aux poudres, braquant jusqu’à la CFDT, et lançant un mouvement de grève d’une durée historique.

Dans les deux cas (Gilets jaunes et retraites), ce sont les erreurs politiques d’Edouard Philippe qui ont généré des crises. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’a pas non plus brillé dans la gestion de ces crises. D’un certain point de vue, tout s’est passé comme si Philippe sabotait le quinquennat de Macron, en faisant une simple succession de convulsions politiques et sociales !

Puis vint la « crise des crises », avec le coronavirus. Ici, les responsabilités sont bien plus partagées, et c’est Emmanuel Macron qui a fait l’erreur du maintien du premier tour des municipales. Mais force est de constater qu’Edouard Philippe était à la tête du seul gouvernement sur les vingt dernières années, à ne pas avoir pris le soin de maintenir les stocks de masque. Les auditions (la semaine dernière) à l’Assemblée Nationale de Roselyne Bachelot et Marisol Touraine se sont avérées, à cet égard, particulièrement cruelles. Malgré leur retenue, et le souhait de ne pas donner de leçons après coup, les deux anciennes ministres de la Santé ont démontré, en creux, l’amateurisme qui régnait dans le gouvernement de M. Philippe, sur un sujet aussi important que la Santé.

La responsabilité de Mme Buzyn est centrale, bien sûr. Mais il semble établi qu’elle a alerté son Premier ministre très en amont (janvier) et les mois qui ont suivi ont démontré qu’il n’avait pas spécialement cherché à prémunir le pays de l’épidémie qui arrivait. Certes, les autres pays n’ont pas fait mieux. Nous avons été aussi mauvais que les autres : la belle réussite ! Mais rien n’interdit d’imaginer un politique remarquable, qui aurait su anticiper et préparer son pays. L’exemple de Bachelot lors de la grippe H1N1 est là pour nous le rappeler : dans des cas similaires, d’autres ont su prendre des décisions courageuses (et impopulaires). Force est de constater, là encore, que M. Philippe, face à l’événement historique qu’a été le coronavirus, n’a pas été ce dirigeant particulièrement remarquable.

Au moment du décompte, Edouard Philippe aura donc été le seul Premier Ministre de l’histoire à créer, lui-même, deux crises majeures traversées par la France en trois ans. A les créer par ses décisions, son entêtement, et son absence de sens politique. Face à la crise qu’il a, pour le coup, subie sans qu’elle soit de son fait (l’épidémie), il a dirigé un gouvernement qui a failli. Sous Raffarin, sous Villepin, sous Fillon, sous Ayrault, sous Valls, sous Cazeneuve, la France disposait d’un stock stratégique de masques, toujours renouvelé et suivi avec attention et professionnalisme. Sous Philippe, on les a laissé périmer. On a envoyé des infirmières « au front » avec des sacs poubelles en guise de blouse. Ce sont des faits. C’est cela son bilan.

Des Gilets Jaunes au coronavirus, il aura également participé à la lente érosion des libertés publiques, se faisant retoquer à plusieurs reprises par le conseil d’Etat et le Conseil constitutionnel pour ses projets de lois liberticides (la dernière en date étant la Loi Avia). De manière plus anecdotique, mais notable, Edouard Philippe a aussi réussi à fracturer politiquement le camp macroniste, perdant la majorité absolue d’En Marche à l’Assemblée Nationale, dans un parti de députés pourtant particulièrement dociles.

Bref, si l’on fait abstraction des éléments de langage et des acclamations des éditorialistes, Edouard Philippe a sans conteste (et de loin) été le pire Premier ministre de la cinquième République. Ironiquement, c’est d’ailleurs Emmanuel Maron qui aurait le plus à s’en plaindre, tant une large partie des erreurs commises l’ont été contre son avis. Que la majorité actuelle essaie de nous le vendre comme un grand homme d’Etat dit suffisamment le désarroi politique que nous traversons collectivement.

 

 

 

 

 

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