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Billet de blog 7 sept. 2017

Les librairies d'Edmond Charlot

Le livre de Kaouther Adimi (Nos richesses) a redonné vie à la célèbre librairie du 2bis de la rue Charras (aujourd’hui rue Hamani), ouverte en 1936 par Edmond Charlot... J’ai passé mon enfance à Alger, dans l’immédiat après-guerre. Mon père, le peintre Louis Bénisti était un familier des librairies et des galeries dirigées par Charlot.

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Le livre de Kaouther Adimi (Nos richesses) a redonné vie à la célèbre librairie du 2bis de la rue Charras (aujourd’hui rue Hamani), ouverte en 1936 par Edmond Charlot.

Aux éditions du Seuil
Le livre nous raconte une fiction autour de ce lieu, aujourd’hui bibliothèque, qui serait sur le point d’être transformé en échoppe pour un marchand de beignets. Que les lecteurs se rassurent. Le lieu est toujours bibliothèque. De toutes les façons, nous voyons tous les jours des librairies ou des cinéma qui se transforment en magasins d’alimentation, qui reste sensu stricto des produits culturels, et même pire en agences de banques.

         Le livre a suscité un vif intérêt dans la presse et j’ai constaté que beaucoup de journalistes qui n’ont pas toujours vérifiés leurs sources ou qui formulent des hypothèses lorsque les témoignages sont insuffisants, font souvent des erreurs. J’en ai relevé une dans l’article publié par Médiapart1 avec la photographie d’une librairie plastiquée en 1961. Contrairement à la légende de la photographie, il ne s’agit pas de la librairie des vraies Richesses, qui n’a pas été plastiquée, mais de la librairie Rivages que Charlot avait ouverte en 1954 dans le passage d’un immeuble en haut de la rue Michelet (Didouche aujourd’hui) La librairie avait été plastiquée à deux reprises.

            J’ai passé mon enfance à Alger, dans l’immédiat après-guerre. Mon père, le peintre Louis Bénisti était un familier des librairies et des galeries dirigées par Charlot.

Il me parlait souvent de l’Alger des années 30 avec la fréquentation de Camus, Maisonseul, Miquel et Fouchet2, la boucherie de Gustave Acault, l’oncle d’Albert Camus, le théâtre du Travail et le théâtre de l’Équipe et naturellement de la librairie des vraies richesses, lorsqu’elle était fréquentée par Camus et Grenier puis lorsqu’elle devint le siège de la très grande maison d’éditions d’auteurs favorables à la résistance. J’ai souvent dit que depuis la disparition de mon père, je deviens le témoin par procuration de cette période antérieure à ma naissance.

            Mon père n’a pas été témoin de l’aventure parisienne des éditions Charlot. Par contre il a toujours fréquenté les librairies et les galeries dirigées par EC entre 1949 et 1962. Je m’aperçois que les articles nombreux consacrés à Charlot, depuis sa retraite à Pézénas mentionnent très peu cette période algéroise. Aussi je vais essayer en confrontant mes souvenirs personnels et quelques témoignages de faire une mise au point.

            Entre 1940 et 1945, la librairie des Vraies Richesses est plus le siège de la maison d’éditions Charlot qu’une librairie vendant des livres. Charlot est absorbé par les livres à publier et par les tracasseries causées par la pénurie de papier rendant l’impression des livres très difficile. Louis Bénisti fait état dans un entretien que j’ai eu avec lui d’un nouveau local des éditions Charlot situé au 14 rue Michelet, local que Charlot a occupé après avoir laissé les Vraies Richesses à son frère Pierre. Ce local a servi de siège à la revue l’Arche dirigée par Jean Armrouche. Max-Pol Fouchet collaborait avec Charlot, mais le siège de la revue Fontaine qu’il dirigeait se trouvait rue Lys du Pac.

            J’ai rencontré Charlot pour la première fois vers 1950. Il revenait à Alger après une aventure éditoriale parisienne qui avait échoué. C’était rue Michelet, près du café de la Renaissance non loin de la librairie Rivages, qu’il dirigeait. À cette époque Charlot était plus libraire qu’éditeur. J’accompagnais souvent mes parents voir les expositions des peintres qui exposaient dans le sous-sol de la librairie Rivages. Je me souviens très bien de ces expositions où j’ai été familiarisé aux peintres d’Alger d’une certaine avant garde qui refusait l’Orientalisme officiel. C’est ainsi que j’ai pu voir les expositions de Galliero, Brouty, Maria Manton, Pelayo, Simon Mondzain. J’avais été impressionné par les peintures de Bouqueton, car c’était la première fois que je voyais des peintures non figuratives et j’avais été sensible aux couleurs orange qui dominaient l’ensemble de ses peintures. La galerie Rivages était voisine d’une autre galerie le Nombre d’or Boulevard Victor Hugo. Les visiteurs des deux galeries faisaient souvent une halte à la Brasserie Victor Hugo, devenue l’abreuvoir des amateurs d’art. Au Nombre d’or, exposèrent des peintres amis de Charlot dont les œuvres étaient d’une dimension trop importantes pour pouvoir être exposées dans la galerie Rivages : Assus, Bénisti, Tona, les deux Sauveur : Galliero et Terracciano. Jean Sénac, qui venait de faire paraître le premier (et aussi le dernier) numéro de la Revue Terrasses3, organisa du 21 au 31 octobre 1953 une exposition de groupe qui eut un fort retentissement. Le groupe était composé de : Bouqueton, Benaboura, Baya, Nallard, Maria Manton, Simian, Jean de Maisonseul, Henri Caillet.

            Durant cette période, Charlot n’a pas édité beaucoup d’ouvrages. Il publia cependant un essai sur Federico Garcia Lorca4 d’Emmanuel Roblès et un carnet de dessins de Brouty5 préfacé par Roblès : Un certain Alger. Ce dernier étant coédité avec Bacconier.

            Une dernière manifestation de la revue Rivages dont j’ai été témoin a été une grande séance de dédicaces, à laquelle participaient : Emmanuel Roblès, Mouloud Feraoun, Edmond Brua, Jean Sénac, Mohamed Dib et beaucoup d’autres. C’est ainsi que mon père m’a présenté Mohamed Dib qui sortait de la librairie.

            Au printemps 1954, Edmond Charlot quitte le 48 de la rue Michelet et s’installe au 90 de la même rue à l’angle de l’avenue Claude Debussy dans la galerie passage d’un immeuble. Il vend surtout des livres d’occasion et les clients souscrivent des abonnements de lecture. Pour les expositions, il prend possession d’un hall de commerce de la Société Comte-Tinchant. C’est ainsi que Assus, Bénisti, Tona, Galliero, Burel, Maria Moresca, Rollande, Benaboura, Bouzid, Tiffou, René Sintès, François Fauck, Durand, Nicole Algan, Maurice Chaudière et beaucoup d’autres exposèrent dans cette galerie6.

            En 1961, la librairie est plastiquée à deux reprises. Charlot ferme sa librairie et rentre à la radio (France V ou radio-Algérie) où il travaille comme animateur. Il réalise des entretiens avec les peintres. Charlot quitte Alger à l’automne 62 et il reviendra fin 65. Il dirige l’éphémère galerie Pilote (Rue Abane Ramdane, ex-Colona d’Ornano), où il exposera Baya, Khadda et Aksouh. Sa compagne Marie Cécile Vène ouvre une boutique d’antiquités boulevard Salah Bouakouir (ex du Telemly, Belkacem Krim aujourd’hui) en face de l’Aéro-habitat. Il est alors nommé attaché culturel et participe aux travaux du Centre Culturel Français dirigé par Pierre Delarbre, puis René Gachet. Il sera ensuite attaché culturel à Izmir et à Tanger puis prendra sa retraite à Pézénas.

                                                          Jean-Pierre BÉNISTI

NOTES

  1. Pierre Benetti : « Nos Richesses. » : Alger, capitale littéraire. Médiapart, 26 août 2017 https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/260817/nos-richesses-alger-capitale-litteraire
  2. Max-Pol Fouchet : Un jour, je me souviens Éditions Mercure de France, 1969. et Louis Bénisti : On choisit pas sa mère. L’Harmattan. Paris, 2016
  3. Jean Sénac : Visages d’Algérie. Regards sur l’art.. Documents réunis par Hamid Nacer-Khodja. Préface de Guy Dugas. éditions Paris-Méditerranée, Paris 2003 et Revue Terrasses., Juin 1953. Ce numéro unique de Terrasses est une véritable anthologie de la littérature algérienne avec aux côtés de textes de Féraoun, Dib, Sénac, le retour à Tipasa de Camus.
  4. Emmanuel Roblès : Garcia Lorca. Rivages, 1949,
  5. Charles Brouty : Un certain Alger, 30 dessins présentés par Emmanuel Roblès et recueillis par Rivages.
  6. Jean-Pierre Bénisti : Edmond Charlot et les peintres. Revue L’Ivresq. N° 38 février-mars 2014

 À consulter :

Revue Loess n°13, 26 janvier 1984   « Alger au temps des Vraies Richesses. » Témoignages d’Armand Guibert, René-Jean Clot, Louis Bénisti, Blanche Balain, Enrico Terracini, Marcel Pouget, Jules Roy, René Izac, Henri Chouvet, Jean de Maisonseul, Himoud Brahimi.

Revue Impressions du Sud n° 15-16 été-automne1987p.4-12 Les souvenirs d’Edmond Charlot, les Vraies Richesses ; n°17, 1° trimestre 1988, l’éditeur de la France libre p.54-62, n°18, 2° trimestre 1988 p.56-64 L’aventure parisienne, entretiens avec Edmond Charlot réalisés par Frédéric Jacques Temple.

Revue L’Ivresq N° 38 février-mars 2014 Numéro spécial Centenaire Edmond Charlot

             FJ Temple : Beaucoup de jours, faux journal. Arles, Acte Sud 2009

François Bogliolo, Jean-Charles Domens, Marie-Cécile Vène. Edmond Charlot Catalogue raisonné d’un éditeur méditerranéen. Domens, Pézénas 2015.

Films

Alger au temps des Vraies Richesses de Geoffroy Pyère de Mandiargues et F-J Temple. Production FR3, 1991

Edmond Charlot, éditeur algérois. Un documentaire de Michel Vuillermet. 2005

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