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Billet de blog 23 mars 2020

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Coronavirus et grande peste de Marseille en 1720, mêmes erreurs!

Épidémie passée, épidémie présente!

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La Grande Peste de Marseille en 1720

L’appât du gain.

Les maladies contagieuses, dont la peste, ravagèrent parfois toute l’Europe, souvent pendant des guerres, mais celle de Marseille révéla encore une fois le mauvais côté d’une petite partie de l’humanité avide d’argent avant tout. Nous payons actuellement avec le coronavirus, le prix de la guerre économique que se livre le monde, et de la concurrence non faussée. On bénéficie du ruissellement comme certains l'avaient promis. Hélas, c'est le virus qui ruisselle et ce n'est pas ce qui était prévu! La maladie contagieuse de Marseille, en 1720, est le résultat d’une suite de négligences et de passe-droits. Elle arriva sur un bateau contenant des marchandises appartenant à quelques élus et marchands de la ville qui, pressés de gagner de l’argent, ne respectèrent aucune consigne de sécurité.

Le vaisseau, en provenance d’Orient et chargé de soieries et de ballots de coton aurait dû rester en quarantaine au large du port. On se débrouilla alors pour débarquer les marchandises le plus vite possible car la foire de Beaucaire était proche. A Damas et à Smyrne, des tissus sont chargés. Des passagers sont embarqués à Chypre, en avril 1720. L’un d’eux meurt au bout de quelques jours. Cinq personnes dont le médecin du bord, perdent la vie pendant la traversée. Le capitaine du navire, inquiet de ces décès fait escale à Toulon, où il demande aux propriétaires de la cargaison ce qu’il doit faire. Le vaisseau repart pour Livourne en Italie où l’accès du port lui est refusé. Retour sur Marseille, nouveaux décès en mer. Le malheureux capitaine se rend au bureau de la santé du la ville pour mentionner les 9 décès survenus durant le voyage. Les autorités, poussées par les propriétaires de la cargaison font débarquer sans quarantaine les marchandises à l’infirmerie. Le bateau et son équipage sont envoyés à l’île de Pomègues. On falsifie les déclarations du capitaine et les malades seront officiellement morts des suites d’une mauvaise alimentation.

Le 13 juin,  le gardien de santé décède aussi. Puis, sur le bateau, un mousse  tombe malade et meurt le 25 juin. Les ouvriers qui ont déchargé les ballots de coton et les soieries, trépassent peu après. Le bateau file vers l’île de Jarre où l’on brûle les vêtements des morts. La catastrophe peut débuter : les tissus contaminés par des puces infectées se trouvent dans différents quartiers de la ville.

Mercure Historique et Politique, août 1720 – La Haye, Nouvelles de France : « La Cour reçût dernièrement avis de Marseille que le mal contagieux avait enlevé quelques personnes aux infirmeries, entre autre l’Aumônier, que s’étant glissé dans la Ville, deux personnes en étaient mortes en différentes maisons ; mais que par les bons ordres de la Police, on espérait que cette contagion n’aurait pas de fâcheuses suites ; et que cet accident était arrivé par la mauvaise surprise d’un Bâtiment venant du Levant, à qui on n’avait pas fait observer les précautions requises…

Les conséquences.

Dans le précédent article, nous avons vu que la cupidité de quelques notables et marchands de Marseille poussa les responsables de la sécurité du port à ne pas respecter les mesures de quarantaine qui s’appliquaient alors à tous les bateaux venant de l’étranger. La cargaison, composée de différents tissus, infestés de puces contagieuses, devait absolument débarquer avant la foire de Beaucaire. L’arrivée précipitée des marchandises dans différents quartiers de la vile provoqua une catastrophe sanitaire incontrôlable.

Mercure Historique et Politique, octobre 1720 – La Haye.  Extrait d’une Lettre écrite de Marseille, le 13 Septembre 1720 : «  J’ai l’honneur, Monsieur,  de vous informer, en peu de mots, de tout ce qui s’est passé ici, dans cette funeste conjoncture. La violente maladie dont Marseille est affligée depuis deux mois et demi, nous fut malheureusement portée par un Vaisseau venant d’Orient, qui arriva dans notre Rade vers le 15 juin. Les principaux Intéressez de ce Bâtiment, voyant approcher la Foire de Beaucaire, ne manquèrent point, par leur crédit, et encore plus, par leur avidité, de lui procurer l’entrée, qui ne fut que trop prompte, de sorte que les Marchandises de son chargement furent débarquées et portées aux infirmeries et lazarets. Les Crocheteurs qu’on destina pour les mettre en place, furent d’abord atteints de violents maux de tête, d’envie de vomir, et d’un abattement général ; il leur parut même des bubons, et ils moururent dans trois jours. On en envoya d’autres pour faire une pareille manœuvre ; ils furent saisis des mêmes maux, et moururent comme les premiers.

Quelques Chirurgiens ayant été chargez d’aller examiner la nature de ce mal, rapportèrent que c’était véritablement la Peste. On n’y fit pas d’abord une attention aussi sérieuse qu’on le devait, et l’on se contenta de renvoyer les Marchandises dans l’Isle déserte nommée Jarre, à 5 ou 6 milles de Marseille. Tous ceux qui y furent pour les remuer, périrent subitement, et de la même façon. Malgré tout cela, on donna entrée à quelques Officiers du Vaisseau ; plusieurs Matelots firent passer sous-main quelques Marchandises dans la Ville, et il s’ensuivit, tout-à-coup, une mortalité considérable dans l’un des quartiers où ces gens-là demeuraient. Plusieurs Médecins qui furent les visiter, publièrent par la Ville que la Peste commençait d’y régner… 

L’épidémie s’étend.

La cupidité, la course aux profits rapides de certains élus et marchands d’alors de la ville de Marseille, qui s’affranchirent des mesures de sécurité que l’on imposait au commerce international, provoquèrent une épidémie très contagieuse qui reste dans quelques mémoires. La presse étrangère francophone, dont je possède un volume entre les mains, ne manque pas d’informer toute l’Europe des raisons peu avouables de cette épidémie. Heureusement, avec le coronavirus, les choses ont changé, hum !

Mercure Historique et Politique, octobre 1720 – La Haye : Nouvelles de France : « Les Médecins avertirent Mrs les Echevins que la Peste était à Marseille. Ils les prirent pour des Visionnaires parce qu’on crût que ce n’était que des fièvres qu’on appelle putrides, qui n’avaient attaqué que de pauvres gens qui avaient mangé trop de fruits. On fêta, dans le calme, presque tout le mois de Juillet. Nos Marchands allèrent à Beaucaire, comme à l’ordinaire, persuadez que ce n’était rien ; ils revinrent avec la même confiance, excepté quelques-uns qui passèrent en Languedoc et ailleurs.

Vers le commencement du mois d’Août, Mr le Commandant, Mr L’Intendant, et Mrs les Officiers-Généraux des Galères, entendant tous les jours des relations différentes de ce mal, et voyant que le nombre des morts augmentait, députèrent  un de leurs Médecins, avec un Chirurgien, qui allèrent conjointement avec ceux  de la Ville, visiter les malades dans les différents quartiers. Ils rapportèrent qu’après ce qu’ils avaient vu, ils ne pouvaient douter que ce ne fussent des maladies pestilentielles, très contagieuses, et que pour en prévenir les funestes suites, on devait prendre de fort grandes précautions. On fit une Estacade (un barrage) pour couper toute communication avec la Ville, et il n’y eut que les principaux Officiers qui eurent permission de sortir.

Jusqu’alors, nous avions été sains dans nos Hôpitaux, et sur nos Galères ; mais le mal vint nous attaquer dans nos retranchements. On destina l’Hôtel des Equipages, qui est derrière la Citadelle, pour ces sortes de malades, et l’on y transporta, sur de petits Bâtiments, un assez grand nombre de malades, tous avec des bubons ou des charbons, quelques-uns avec l’un et l’autre. Il y en a actuellement plus de 200, et il en est mort un pareil nombre, sans compter quelques Employez de l’Arsenal, et plusieurs Aumôniers, Chirurgiens et Servants. Cependant, la maladie augmente si fort dans la Ville, que Mrs les Echevins furent obligez d’envoyer les malades, indifféremment de tout Sexe, dans leur Infirmerie et dans un Hôpital particulier, qu’ils destinèrent à cet usage. Les Médecins qui y servaient sont morts de même que les Chirurgiens et Servants. De sorte que les malades étaient dans les rues et sur le seuil de leurs portes, étendus sans aucun secours, et où ils ne restaient guère sans périr… » A suivre.

JP Boudet https://www.histopresse.com

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