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Billet de blog 30 juil. 2021

Voltaire provax ou antivax?

Voltaire, victime de la petite vérole parle!

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                                                     Voltaire et l’Inoculation, 1774.

On trouve un article intéressant sur la vaccination qui pose tant de problèmes de nos jours, comme au temps passé. Elle a pourtant fait ses preuves en protégeant la population mondiale de multiples maladies souvent mortelles. Voltaire qui a failli mourir de la petite vérole (variole) à 29 ans, conseille vivement de la mettre en pratique pour tous. Il profite de cet article paru dans le Journal de Lecture de 1774 pour se moquer de la secte des antivax de l’époque.

« M. le Duc d’Orléans donna une grande et salutaire leçon à la famille royale en faisant inoculer ses enfants. Le Duc de Parme fit bientôt, après sur son fils, une épreuve aussi heureuse. Le Roi de Danemark, et ensuite  le Roi de Suède et ses frères, en subissant l’inoculation, ont excité tout le Nord à les imiter, et en assurant leur précieuse vie, ont conservé celle de leurs sujets. L’Impératrice de la vaste Russie, en essayant sur elle-même l’inoculation qu’elle préparait à son fils unique, en lui donnant la petite vérole de son propre ferment, en faisant parcourir tous ses états par des Chirurgiens inoculateurs, a sauvé la vie du quart de ses peuples qui mourait auparavant de cette peste continuelle, répandue sur toute la terre.

Enfin, l’épouse du Roi d’Angleterre, Georges II, en donnant  cette vérole artificielle aux Princes ses enfants, pour leur épargner la naturelle, fut la première qui sauva l’Europe chrétienne.

Les Turcs, que leur système ou leur négligence empêche de se préserver de la peste, emploient pourtant l’inoculation depuis longtemps, pour se préserver de la petite vérole. Les Tartares leur ont enseigné cette méthode qu’ils tenaient de l’Inde, et l’Inde la tenait de la Chine. Rois et princes, subissez l’inoculation si vous aimez la vie ; encouragez-là chez vos sujets, si vous voulez qu’ils vivent.

Voltaire va ensuite imaginer une secte d’antivax opposée à tout progrès :

On dit qu’aux extrémités occidentales de notre hémisphère, on trouve un peuple qui habite entre l'Océan et la Méditerranée, dans l’espace d’environ huit degrés en latitude et neuf en longitude. Un petit nombre d’hommes composait la partie la plus sérieuse de cette Nation. Dès que ces hommes appelés prud’hommes eurent appris qu’on osait attenter sur les droits de la variole, les plus vieilles têtes s’assemblèrent et raisonnèrent ainsi : « Souffrirons-nous que nos petits-enfants, qui sont tous des étourdis, prétendent échapper à une maladie dont nos grands-pères ont été en possession de mourir depuis dix siècles ? L’Antiquité est trop respectable, et cette nouveauté serait trop scandaleuse. Il faut que nos Druides fulminent un décret sur ces cas de conscience, et que nous rendions un arrêt sur ce délit. Nous nous sommes déjà vigoureusement opposés à la découverte que firent les hérétiques de la circulation du sang… Soutenons notre gloire. Nous condamnâmes, en 1477, à être pendu, quiconque ayant contracté le mal de l’Amérique, ne sortirait pas de la ville en vingt-quatre heures : faisons pendre le premier insolent qui se portera bien, après avoir été inoculé du mal de l’Arabie. » Un médium habile leur présenta Requête pour faire adoucir l’arrêt. Il leur dit que, de compte fait, il n’était mort que deux personnes, en Angleterre, sur deux cent mille inoculés. Messieurs les Anciens répondirent qu’ils ne se mêlaient pas de l’algèbre.

Quelques personnes qui se piquaient de Métaphysique, firent une objection qui n’était pas meilleure que l’arrêt des prud’hommes. La voici :

« Tout est arrangé, tout est prévu, tout arrive par les ordres immuables de l’éternel souverain de la nature ; et il est impossible que ces ordres ne soient pas immuables, puisqu’alors, l’Etre éternel serait supposé inconstant et faible. Chaque animal, chaque végétal, renfermé dans son germe, est destiné à se développer, à croître et à périr dans les instants marqués, comme le soleil est destiné à faire, dans son cours, des éclipses avec les planètes dans le seul moment où ces éclipses doivent arriver…

L’homme est libre ; c’est-à-dire que l’homme peut faire ce qu’il veut, quand il en a la possibilité ; mais il ne peut avoir la faculté de s’opposer aux décrets éternels du grand Etre. Ce serait, en effet, s’y opposer, ce serait les anéantir, si on pouvait prolonger la vie. Donc, en voulant, par l’insertion de la petite vérole, prolonger la vie d’un homme, non seulement on tente une chose impossible ; mais on se rend coupable envers la Providence éternelle.

Oui, tout est lié, tout est arrangé de tout temps et pour jamais. Oui, nul Etre ne peut déplacer un chaînon de la grande chaîne. Oui, nous ne sommes point libres de faire un pas contre les décrets immuables. Le grand Etre avait prévu, avait ordonné de toute éternité, qu’au septième siècle, la variole viendrait se joindre aux autres fléaux qui font de la terre un séjour de mort. »

Voltaire ajoute ironiquement : Mais aussi, il avait prévu et ordonné que Madame de Montaguë, étant ambassadrice d’Angleterre, au dix-huitième siècle, à Constantinople, verrait des femmes inoculer des petits enfants sur le pas des portes, et dans les rues pour quelques aspres, et ces enfants se jouer du venin salutaire que ces femmes leur inséraient, et n’en être pas plus malades que l’on est à cet âge d’une dartre passagère.

La Providence avait prévu et ordonné que cette dame donnerait la vérole à son propre fils dans la capitale des Turcs, et qu’à son retour à Londres, elle persuaderait le Prince de Galles de faire inoculer ses enfants, dont l’un est devenu Roi d’Angleterre.

La Providence avait prévu et ordonné que tous les Princes dont nous avons parlé, essaieraient cette épreuve sur leurs enfants et sur eux-mêmes, et que là, ils sauveraient la vie à presque autant d’hommes, qu’ils en en ont fait tuer dans les batailles.

Un temps viendra, où l’inoculation entrera dans l’éducation des enfants, et qu’on leur donnera la petite vérole, comme on leur ôte leurs dents de lait, pour laisser aux autres la liberté de mieux croître…

Il était écrit aussi, dans ce grand livre de la destinée, que je barbouillerais ce mémoire, qu’il serait lu par cinq ou six oisifs qui diraient : « Il a raison » ; et qu’il ferait bientôt le tour du monde. »

                                Propos recueillis par JP Boudet www.histopresse.com

Voltaire et la vaccination © JP Boudet

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