Chloroquine : pour en finir avec certaines légendes urbaines

Le caractère viral des affirmations fantaisistes qui circulent à propos de la chloroquine est très inquiétant. Face à cette désinformation massive, il est nécessaire de remettre les pendules à l'heure en s'appuyant sur les faits vérifiables.

Légende urbaine #1

A Marseille, le taux de décès des patients Covid-19 est très faible

Plus que discutable.

Dans le classement des départements par ordre décroissant mesuré le 15 juin du taux de décès au Covid 19, les Bouches du Rhône occupent la 33ème place, 32 font donc moins bien, mais 68 font mieux !

Si l’on compare les Bouches du Rhône aux départements les plus mal lotis, l’écart est effectivement très important : le taux de décès (266 par million d’habitants) y est 4,9 fois inférieur à celui du Territoire de Belfort (1 306) et 3 fois inférieur à celui de Paris (806).

Mais cet écart est infiniment plus important si on compare les Bouches du Rhône aux mieux lotis : 229 fois supérieur à celui de la Réunion (1,16), 11,5 fois supérieur à celui du Tarn et Garonne, etc.

Si l’on étudie les taux de décès par régions : PACA est située en 7ème position (182), 6 font donc moins bien (de 210 à 634) et 5 font mieux (de 48 à 200). Si l’on compare les Bouches du Rhône à son environnement proche du sud de la France, alors tous font mieux : autres départements PACA (de 12 à 170), région Occitanie (85), région Corse (171), région Nouvelle Aquitaine (68). Et si l’on remonte vers l’ouest, on trouve des taux encore plus faibles : Bretagne (77), Pays de Loire (120), Normandie (128).

Par contre, si l’on se déplace vers le nord et l’est, toutes les régions font moins bien : Auvergne-Rhône-Alpes (203), Bourgogne-Franche-Conté (367), Hauts de France (300), Ile de France (600) et Grand Est (634).

Il serait plus honnête d’admettre que la carte des décès suit les 2 règles que tout un chacun a pu découvrir à la télévision : le rouge se concentre dans le nord et l’est, le vert dans le sud et l’ouest, avec à chaque fois une prime relative aux régions rurales qui sont moins touchées.

Le taux des Bouches du Rhône est donc tout à fait conforme : comme toutes les zones très urbanisées, il dépasse celui des départements ruraux, mais comme toutes les régions du « croissant vert » (sud et ouest), il est inférieur à celui du « triangle rouge » des régions du nord et de l’est.

Il serait également plus honnête d’admettre que si l’on peut expliquer des taux supérieurs en ville (plus de contacts sociaux), aucune explication crédible n’a encore été apportée aux différences interrégionales.

Légende urbaine #2

Le faible taux de décès de Marseille est dû au protocole préconisé par le professeur Raoult : association Azithromycine/Hydroxychloroquine

Pour valider cette affirmation il faudrait mettre en parallèle la thérapie testée et les traitements alternatifs. Pour être significative, la comparaison doit se faire « Toutes choses égales par ailleurs » afin d’éliminer les biais statistiques. Par exemple, recruter plus de femmes et de jeunes donnera mécaniquement un taux de décès plus faible, et vice versa. Il faut donc s’assurer que tout est identique sauf le traitement pratiqué : caractéristiques des patients recrutés (âge, sexe, taux de virus enregistré à l’admission, sévérité des symptômes…), mode de recrutement (à Marseille, une grande partie, asymptomatiques ou non, se sont présentés volontairement au test proposé par l’ICH, alors que partout ailleurs, les patients ont été testés sur initiative médicale au vu de leurs symptômes), protocole, temps d’observation (le taux de décès à 10 jours peut être inférieur, et celui à 30 jours supérieur, ou l’inverse), etc. Il faut aussi s’assurer que les patients sortis du protocole, quelle qu’en soit la raison, ont été retirés des résultats, ce qui n’était pas le cas des études partielles publiées par l’IHU de Marseille, etc.

Ce protocole n’a été autorisé que pour les cas graves, en milieu hospitalier, sur décision collégiale et dans le cadre d’un essai clinique. Il serait donc très simple d’exciper, non pas les résultats globaux de la ville de Marseille ou du département des Bouches du Rhône (où tous les patients n’ont pas suivi le protocole) à ceux du reste de la France (où certains hôpitaux ont suivi le protocole), ce qui ne prouve rien, mais de comparer les résultats des hôpitaux l’ayant appliqué, à Marseille et ailleurs, à ceux ne l’ayant pas fait.

Là aussi, il serait plus honnête de conclure que rien n'a encore été démontré.

Légende urbaine #3

Le refus d’autoriser le « protocole Raoult » pour les patients Covid-19 s’explique par la pression du lobby pharmaceutique en défaveur d’une molécule trop bon marché

On ne prête qu’aux riches, et il est vrai que les drames dans lesquels ils sont impliqués sont si nombreux que nous avons de bonnes raisons de nous méfier des géants de la pharmacie (Servier et le Mediator / Merck et le Vioxx / Sanofi et la Dépakine) et de la chimie (Monsanto et le glyphosate). Comme l’influence de ces firmes sur les autorités de contrôle des médicaments et l’existence de conflits d’intérêt chez de nombreuses personnalités du monde politique et médical ont été maintes fois démontrées, il est logique d’envisager cette explication avec sérieux.

On peut comprendre l’argument : ces firmes dépensent des milliards pour mettre au point des traitements anti Covid-19, elles ont donc tout intérêt à barrer la route à la chloroquine qui aurait les mêmes résultats pour 3 francs 6 sous.

Cependant, aussi plausible que soit cette hypothèse, encore faudrait-il la valider par des faits vérifiables avant de lancer des accusations qui prennent automatiquement un tour viral sur les réseaux sociaux.

Or, ces firmes sont aussi les principaux fabricants de chloroquine, et elles en ont toutes relancé la production : le français Sanofi s’engage à fournir des millions de doses au gouvernement, l’américain Mylan promet de livrer 50 millions de comprimés et ouvre pour cela une usine en Virginie occidentale… Le suisse Novartis annonce une production de 130 millions de comprimés qui s’ajoutent à son stock de 50 millions. Plusieurs s’engagent même dans une politique de dons (l’allemand Bayer : 3 millions / l’israélien Teva : 6 millions), une technique de promotion dont on sait l’efficacité : je te donne les premières doses, tu payes les suivantes.

En clair, elles investissent bien sûr dans la mise au point de molécules dédiées au Covid-19. Mais comme toute recherche est par nature incertaine, elles misent également sur la confirmation de l’efficacité thérapeutique de la chloroquine. Ce médicament est certes très bon marché, mais son coût de production est dérisoire car l’investissement de départ est amorti depuis des dizaines d’années, ce qui donne une perspective de profit d’autant plus juteuse qu’il faudra livrer la planète entière et que la pénurie pourrait faire exploser le prix.

Parmi les défenseurs inconditionnels de la chloroquine on trouve Donald Trump (qui déclare l’utiliser à titre préventif) et le président brésilien d’extrême droite Jair Bolsonaro (qui en a fait commander des millions de doses pour son pays). Connaissant leur constant engagement pro business qui s’est traduit par une série de mesures en faveur des plus riches et des grandes firmes, notamment celles qui mettent en danger l’environnement (déforestation en Amazonie, retrait du protocole de Paris, totale liberté d’extraction pétrolière et houillère…), on aura du mal à nous faire croire qu’ils sont à la pointe du combat contre les multinationales.

Il serait donc plus honnête d'admettre que, malgré la méfiance bien compréhensible du public, il n'a pas été démontré que les grandes firmes aient empêché l'utilisation de médicaments bon marché.

Légende urbaine #4

Les essais cliniques sont manipulés pour démontrer l’inefficacité de la chloroquine

La position des autorités sanitaires de la plupart des pays consiste à attendre les résultats d’essais cliniques testant les principales molécules candidates (chloroquine + 3 autres) et respectant les règles de la recherche scientifique : grand nombre de patients, division des patients en 3 groupes (médicament testé / placebo / aucun traitement) constitués de façon aléatoire et en double aveugle (ni les patients, ni les chercheurs ne savent à quel groupe appartient chacun d’eux). Il s’agit principalement de l’essai OMS Solidarity, de l’essai britannique Recovery, de l’essai canadien Colcorona et de l’essai européen Discovery piloté par l’INSERM français.

Il est donc capital de vérifier que ces essais sont bien conduits et qu’ils sont sincères.

Le New England Journal of Medicine publie le 1er mai une étude affirmant que les traitements antihypertenseurs n’avaient pas d’influence sur la gravité du Covid-19. La revue Lancet publie le 22 mai une étude concluant que l’hydroxychlo­roqui­ne, associée ou non à un antibiotique comme l’azithromycine, augmente la mortalité et les aryth­mies cardiaques chez les patients hospitalisés pour Covid-19. L’auteur principal de ces deux articles est le chercheur américain Mandeep Mehra (Harvard Medical School) et les données proviennent de la société américaine Surgisphere. A la suite de ces articles, l’OMS et certains gouvernements, comme le nôtre, décident de retirer la chloroquine des essais, et la Food and Drug Administration américaine fait de même le 15 juin.

Cependant, dès le 4 juin, ces 2 articles sont retirés à la demande des coauteurs eux-mêmes car les données fournies par Surgisphere (96 000 patients « dans 671 hôpitaux sur six continents ») n’ont pu être vérifiées selon les protocoles habituels (accès libre et total non pas aux seuls résultats des traitements statistiques mais aux données elles-mêmes). Les auteurs justifient leur rétractation en déclarant que : « Surgisphere ne transmettrait pas l’ensemble des données, les contrats des clients et l’audit de leur certification ISO ». Cet épisode confirme à nouveau une déclaration du Lancet lui-même selon laquelle un très grand nombre de publications scientifiques serait entachée d’erreurs, voire même de fraudes volontaires.

Les partisans de la Chloroquine en ont conclu qu’ils tenaient avec cette affaire la preuve de l’existence d’un complot du lobby pharmaceutique pour couler la chloroquine.

Le problème c’est qu’on pourrait tout autant en conclure à l’inverse qu’elle démontre la faiblesse de ce lobby. En effet,il a été incapable d’empêcher qu’en moins de 13 jours, la supercherie ne soit dévoilée, et ce à l’initiative des scientifiques eux-mêmes dont on prétend qu’ils sont manipulés. Il est rarissime qu’une revue de référence retire des articles et avoue ainsi le manque d’efficacité du contrôle avant publication qu’elle est censée pratiquer. S’agissant du Lancet, une précédente affaire avait fait grand bruit, il s’agissait d’un article démontrant la responsabilité du vaccin ROR (Rougeole-Oreillons-Rubéole) dans l’augmentation du nombre de personnes atteintes d’un trouble du spectre autistique. Cet article mettait gravement en cause l’industrie pharmaceutique et a suscité un mouvement anti-vaccin très puissant induisant une chute du nombre de personnes vaccinées.

Mais en 2004, 10 des 13 auteurs publiaient une rétractation dans le même Lancet, et en 2010, le journal retirait l’article.

Là encore, si ces affaires prouvaient quelque chose, ce serait plutôt la force du mouvement hostile au lobby pharmaceutique : il faudra attendre 12 ans (1998 à 2010) pour que soit retiré l’article anti vaccin, et seulement 13 jours pour le retrait de l’article anti-chloroquine !!!

Notons pour conclure sur ce point que le lobby pharmaceutique n'a pas pu empêcher que soient publiés les résultats d'autres molécules bon marché comme le Remdesivir ou, plus récemment, la Dexamethasone testée durant l'essai clinique britannique Recovery (sur 6 400 patients Covid 19 ventilés, les 2 104 ayant bénéficié de cette molécule ont un taux de mortalité inférieur de 30% aux 4 321 ne l'ayant pas reçue, ce gain serait de 20% pour les patients assistés par un masque à oxygène, mais non intubés). Comme tous les travaux scientifiques, y compris ceux portant sur la chloroquine, avant de les valider il faut attendre qu'ils soient reproduits par d'autres études utilisant la méthodologie standard. 

Il serait plus honnête, étant donné l’absence d’argument sérieux en faveur de la thèse du complot, de reconnaître qu’il est encore trop tôt pour juger de l’efficacité de la chloroquine. Les résultats avancés par le professeur Raoult sont en effet encourageants, mais comme ils ne respectent aucune des règles de la recherche scientifique, ils ne peuvent suffire.

Pour l’instant, les seules molécules qui présenteraient une certaine efficacité prouvée par des études respectant les règles de la recherche épidémiologique et n'ayant pas d'effets secondaires excessifs seraient le Remdesivir et la Dexamethasone, qui sont également peu coûteuses.

Quant à l’hydroxychloroquine, l’essai britannique Recovery conclut à son inefficacité et il ne fait (pour l’instant…) l’objet d’aucune accusation, mais il portait sur son administration seule et non sur le protocole Raoult, il ne peut donc apporter de conclusion définitive.

 

Le 16 juin 2020

Jean-Pierre Delas

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