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La journée avait été étonnamment belle et douce pour cette mi-Novembre. Vers 23 h nous sortions du cinéma où nous étions allés voir « Spectre », le dernier James Bond sorti deux jours plus tôt. Nous avions marché un peu dans les rues pour profiter de la température encore clémente. Ce n’est qu’en rentrant que j’ai rallumé mon téléphone. Un premier message que je ne comprends pas « En raison des événements de ce soir la réunion de demain matin est annulée, on peut se retrouver quand même si vous le souhaitez ». Puis d’autres messages « Salut, vous allez bien tous les trois ? ». J’ouvre les infos et là, l’horreur.
On annonce des commandos de terroristes au Stade de France, et tirant en rafales sur des terrasses de cafés et au Bataclan, une équipée sanguinaire qui aurait déjà fait plusieurs dizaines de morts dans Paris… dans ma ville. La suite, on la connait. Nous avons vu les images, nous avons entendu les détonations et les cris, nous connaissons le bilan effroyable.
Pendant le week-end qui suit, l’atmosphère dans Paris est lourde, pesante. Nous nous promenons dans les rues de Paris sans autre but particulier que celui de nous réapproprier notre ville, notre vie et, comme des milliers de Parisiennes et de Parisiens, nous nous asseyons à des terrasses, peut-être pour profiter du soleil encore généreux ce week-end mais, surtout, pour conjurer l’horreur de la veille et signifier notre détermination et notre refus de céder à la tentation de terreur et de repli que ces hordes criminelles voudraient nous imposer.
À l’époque, j’étais collaborateur parlementaire de Fanélie Carey-Conte, Députée de Paris. Le Lundi matin et pendant toute la journée nous avons appelé beaucoup de personnes, associations, entreprises de la circonscription. Je me suis chargé des établissements scolaires de la circonscription pour leur dire que nous étions à leur écoute, que notre porte était ouverte, s’ils le souhaitaient. Au téléphone les directrices et directeurs, passé le moment où ils avaient absolument besoin de parler, en arrivaient toujours à la même réflexion : comment parler de cet inimaginable avec les enfants ? Car les enfants parlaient beaucoup entre eux et certains, même les plus petits, avaient vu les images du massacre et étaient terrifiés. Certaines écoles ont été directement impactées. C’est une enseignante blessée sur une des terrasses et sa collègue incapable de sortir de chez elle depuis deux jours, c’est le père d’un enfant, pompier en intervention au Bataclan ne rentrant chez lui que le Samedi soir et qui s’effondre en larmes, c’est un enfant dont l’oncle a été tué au Bataclan, c’est un autre enfant qui pleure parce que ses parents sont sans nouvelles d’un de leurs amis depuis deux jours…
Quelques mois plus tard, j’ai suivi les auditions de la commission d’enquête parlementaire de l’Assemblée Nationale au cours de laquelle tous les responsables de la Police, du SAMU, des pompiers… étaient auditionnés. Un témoignage m’a particulièrement touché, celui du Général commandant la Brigade des Sapeurs-Pompiers de Paris. À la question d’un député lui demandant sa réaction et celles des pompiers, pour la plupart très jeunes, lorsqu’ils ont pu entrer dans le Bataclan avec le silence qui devait y régner, sa réponse a été bouleversante, déclarant qu’il n’y avait aucun silence, mais les plaintes et les appels à l’aide des blessés dont certains n’allaient pas survivre et les sonneries incessantes des téléphones portables sur les écrans desquels s’affichait « papa », maman », « mon amour »… auxquels plus personne ne répondrait désormais.
Au cours de cette nuit monstrueuse, il y eut beaucoup de comportements admirables. Tous les services publics se sont mobilisés dans un dévouement allant au-delà du professionnalisme, et d’abord ceux qui étaient en première ligne, les policiers qui ont neutralisé les terroristes, les pompiers, les SAMU, les secouristes, tous les personnels soignants, qu’ils soient médecins, infirmiers et infirmières, aides-soignants qui, sans attendre un appel, se sont spontanément rendus dans leurs hôpitaux sachant que ceux-ci allaient être rapidement submergés et soumis à un fonctionnement qu’ils ne pratiquaient pas : la médecine de guerre, car c’est bien de cela qu’il s’agissait, Paris cette nuit-là était devenue une zone de guerre. Toutes et tous ont été confrontés à l’atroce, à l’insoutenable. Mais ce sont aussi tellement de personnes qui ont spontanément ouvert leurs portes à celles et ceux qui souhaitaient simplement s’abriter un moment. Je pense aussi particulièrement à ces deux policiers entrés les premiers dans le Bataclan avec leur seule arme de poing face aux terroristes armés de Kalachnikovs et à l’agent de sécurité posté à l’entrée et qui est entré dans la salle alors que le carnage avait commencé pour ouvrir les sorties de secours afin de permettre que des spectateurs puissent s’enfuir. Toutes et tous méritent notre infinie reconnaissance.
Dix ans ont passé. Les commémorations d’hier ont été belles et dignes. Au milieu des officiels, la force, le courage et la dignité des survivants et des familles des victimes qui revivaient cette soirée d’horreur forcent notre respect et notre admiration.
Dix ans ont passé. Mais la France n’en a pas fini avec le terrorisme. Quelques mois plus tard c’est Nice qui à son tour, subissait une tuerie de masse qui allait causer la mort de 86 personnes et plus de 450 blessés dont de nombreux enfants pendant le feu d’artifice du 14 Juillet. Et depuis, d’autres meurtres ont été commis contre des policiers, des professeurs ou des passants qui se trouvaient simplement au mauvais endroit au mauvais moment. À ce terrorisme islamiste connu est maintenant venu s’ajouter le terrorisme d’extrême-droite. Des groupuscules guidés par le racisme, l’antisémitisme, l’homophobie et la haine de tout ce qui ne leur ressemble pas n’hésitent plus à organiser des démonstrations de force au grand jour dans les rues de nos villes, sans doute galvanisés par les bons résultats électoraux de l’extrême-droite politique et ses discours nauséabonds, et donnent des idées criminelles à d’autres groupuscules ou individus encore plus violents. Ce terrorisme-là tue aussi en France ces derniers temps, même s’il fait rarement la une des médias à la différence du terrorisme islamiste. Interpol a d’ailleurs publié une note affirmant que le terrorisme d’extrême-droite était la deuxième plus grande menace pesant sur les démocraties occidentales et que la France était l’un des pays européens les plus menacés.
Le terrorisme, quel qu’il soit, qu’il vienne d’une personne, d’un groupe ou d’un état, ne peut jamais être justifié et repose toujours sur le fascisme, la haine et la lâcheté. Ses victimes, quelles qu’elles soient, sont toujours innocentes. Notre combat contre cette barbarie ne doit jamais cesser, mais il ne doit en aucun cas contourner nos valeurs républicaines de justice, de démocratie et de respect de l’État de Droit. Nous le devons aux victimes.
Souvenons-nous ainsi de ces quelques mots de Jens Stoltenberg, Premier Ministre de Norvège au lendemain des massacres d’Oslo et d’Utøya perpétrées par un terroriste d’extrême-droite qui a tué 77 personnes et en a blessé plus de plus de 200 autres en Juillet 2011 : « J’ai un message pour celui qui nous a attaqué et pour ceux qui sont derrière tout ça : vous ne nous détruirez pas. Vous ne détruirez pas la démocratie et notre travail pour rendre le monde meilleur. Nous allons répondre à la terreur par plus de démocratie, plus d’ouverture et plus de tolérance. »