Pourquoi j’ai quitté mes fonctions de Premier Secrétaire du PS de Seine-et-Marne

Fin avril, j’ai démissionné de mes fonctions de 1er Secrétaire du Parti Socialiste de Seine-et-Marne, le département d’Olivier Faure. Je m'exprime aujourd’hui, parce que les faits, même anecdotiques, sont parlants, et parce qu’il faut les dire. Ils sont un des symptômes du terrible écart qui persiste trop souvent, au Parti Socialiste, entre l’apparence et la réalité. Ils existent ailleurs, ces faits, je le sais, mais je parle ici du parti qui est le mien, auquel je suis lié depuis 40 ans.

Fin avril, j’ai démissionné de mes fonctions de Premier Secrétaire du Parti Socialiste de Seine-et-Marne, le département d’Olivier Faure. Par respect pour les militants en campagne, j’ai préféré attendre la fin des élections régionales et départementales pour m’exprimer.

Je m'exprime aujourd’hui, parce que les faits, même anecdotiques, sont parlants, et parce qu’il faut les dire. Ils sont, je le crois, un des symptômes du terrible écart qui persiste trop souvent, au Parti Socialiste, entre l’apparence et la réalité. Qui persiste au sommet du parti… Ils existent ailleurs, ces faits, je le sais, mais je parle ici du parti qui est le mien, du Parti auquel je suis lié depuis 40 ans.

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Un jour de septembre 1980, j’ai rejoint le MJS. J’avais quinze ans. Ce fut la première étape de mon cheminement au sein du PS. 40 années de partage, de rire, parfois de peine, de combats communs, d’espoir… La découverte du réel, aussi, quand on se mit à me regarder de travers, dans le cabinet d’audit où je débutais, car je voulais participer aux manifestations qui rendaient hommage à Malik Oussekine…

Je crois toujours aux mêmes valeurs : lutte contre les injustices et les discriminations, protection de l’environnement, citoyenneté, progrès social, sens du collectif, éthique, loyauté.

En Seine-et-Marne depuis 17 ans, j’ai, de mon point de vue, beaucoup reçu : 1er directeur de cabinet de Vincent Eblé, alors président du Département, conseiller municipal du Mée-sur-Seine, conseiller communautaire de Melun Val-de-Seine, conseiller départemental.

J’y ai consacré du temps, de l’énergie, de la persévérance.

Je reste un militant dans l’âme. J’aime toujours autant ces distributions de tracts à la gare du Mée à 6h30 le matin, ces journées de porte-à-porte, cette camaraderie sur le marché, ces heures passées en réunions à refaire le monde. Je vais même jusqu’à prendre plaisir (il faut parfois se forcer, je l’avoue !) à intervenir lors du conseil municipal du Mée-sur-Seine, commune populaire proche de Melun. Ces conseils sont le reflet, croquignolesque ou navrant c’est selon, de l’énergie folle qu’il faut déployer, encore et encore, pour porter la parole, essentielle, de l’opposition démocratique. Parole qui pourrait sembler vaine, quand tant de citoyens, par lassitude, par précarité, par sentiment d’abandon, baissent les bras face à l’esprit de coterie de trop de leurs édiles.

Cependant, j’y crois ! J’y ai cru, quittant mon poste à Matignon pour devenir tête de liste aux municipales, m’engageant tout autant dans la campagne d’Olivier Faure aux législatives que dans les campagnes municipales ou départementales.

Dans le camp des vainqueurs, dans celui des vaincus, gagnant sur mon nom propre, perdant sur mon nom propre, j’y ai toujours cru. Jusqu’au bout ! Presque jusqu’au bout…

Quand beaucoup prenaient la fuite, j’ai choisi de rester, mais aussi d’accepter le poste de 1er Secrétaire Fédéral du Parti Socialiste de Seine-et-Marne, alors qu’Olivier Faure devenait 1er Secrétaire National. Une tâche ingrate (difficultés financières, permanents fédéraux précédemment licenciés, perte colossale d’adhérents, image abîmée du parti…), une tâche selon moi nécessaire. Je suis resté par conviction, par loyauté, par une forme d’ambition (on n’est pas responsable, élu, par hasard !) mais aussi parce qu’on n’abandonne pas un navire qui prend l’eau. Je suis resté, surtout, par souci, par espoir de nous voir renaître, un jour futur, persuadé que nous devions fonctionner autrement, du sommet jusqu’à la base, et mettre nos paroles en actes, vraiment, dans le plus grand respect des militants, condition sine qua non pour espérer redevenir crédibles auprès des citoyens.

J’ai cru au programme de « Renaissance » porté par Olivier Faure. En particulier, j’ai voulu croire à sa volonté de changer nos pratiques. Je n’ai cessé de le porter, ce programme, auprès des militants de Seine-et-Marne. Oh, sans idéalisme béat (la tâche est immense) mais conscient d’un avantage, si je puis dire : l’ampleur de nos échecs récents nous obligeait, nous oblige à renverser la table. 

La tâche de 1erFédéral, bien qu’éprouvante, n’est pas sans bonheurs ! Arpenter la Seine-et-Marne, exprimer ses convictions, se faire houspiller (souvent), échanger, partager… Tenter de faire converger les énergies, accorder la même attention à tous, ne pas favoriser l’un au détriment de l’autre. Garantir la stabilité administrative et financière de la Fédération. Puis, c’est inévitable, faire face aux rancœurs, aux récriminations, aux égos blessés. Rester ferme sur les principes mais dialoguer, même titillé par un puissant désir de tout planter, surtout quand il s’agit de ‘se farcir’, pour la énième fois, tel élu narcissique et caractériel, personnage typique, à droite comme à gauche, de la comédie politique et humaine. Personnage néanmoins toxique, hurlant plus fort que tous, menaçant en permanence de convoquer la presse s’il n’obtient satisfaction sur le champ, puis s’érigeant en victime à l’instant d’écraser ses rivaux. Vous le sentez, je parle d’expérience !

Oh, je ne suis pas un bisounours et je connais la violence du combat politique ! Je sais qu’il faudrait ne pas y mettre d’affect. Cependant, je suis toujours surpris par sa perversité latente, et son inhumanité, lesquelles peuvent surgir à tout instant, au cœur d’un dispositif, d’un groupe qui ne cessent de prôner le respect de l’autre.

Comme tout un chacun, j’ai de nombreux défauts. Mais je suis un sentimental, et j’aime les gens. Du reste, j’ai pu voir l’effet révélateur d’une campagne électorale : alors, un groupe, soudé, chaleureux, fort de ses convictions, permet à certains d’exprimer le meilleur d’eux-mêmes. Des amitiés, sincères, durables, se nouent là. Il y a des femmes, des hommes, drôles, sensibles, généreux, issus de milieux divers, qui font de la politique ensemble et militent. Quelques-unes, quelques-uns, parmi eux, sont devenus mes amis. J’éprouve une vraie reconnaissance envers eux.

La politique, il va de soi, est le reflet de la société. Comme toute activité humaine. C’est un combat, certes, mais aussi une exigence éthique. Je n’en vois pas, sinon, l’intérêt. Le principal écueil étant de ne pas oublier cette exigence, au fil du temps, de l’ambition collective autant que personnelle, au fil des responsabilités… Au regard de mes proches, de ma famille, de ceux que j’aime et qui m’aiment, il n’y a que deux questions, très simples, qui vaillent pour moi : « Est-ce que je peux continuer à me regarder dans le miroir ? » Puis : « Le combat en vaut-il toujours la peine ? »

Lassitude, effet de l’âge ou de la morosité sanitaire, allez savoir, mes certitudes s’effritent depuis quelques mois. Pour une raison que j’identifie, mélange de tristesse et de déception, mais que j’ai longtemps choisi d’ignorer.

Aujourd’hui, oui, je constate, à mon tour, que le combat politique, le mien, celui du PS, me paraît soudain vain, que l’ancien monde a décidément la vie dure. Je vous l’accorde, je le savais déjà. Mais la politique, à haute dose, est une drogue dure qui envahit tout votre espace. Il faut une rupture majeure pour s’en détacher. Cette rupture a eu lieu, pour moi, il y a quelques semaines.

Rentrons dans le vif du sujet, d’une banalité navrante. Il s’agit de la collision habituelle entre pouvoir, ambitions personnelles (dont la mienne), valeurs mises en avant, pratiques réelles du pouvoir. Ceci à l’heure des Départementales et Régionales.

Un point, pour planter le décor : l’élaboration des listes de candidats, lors de scrutins à la proportionnelle (régionales, européennes…) peut s’avérer sanglante, et, de fait, l’est souvent. Les regroupements de listes entre deux tours, les tractations en vue de ces regroupements, les soudaines décisions du National, fondées du point de vue de celui-ci (à l’encontre souvent du local et donc des militants qui, sur le terrain, font le travail), bref tout ceci est à même de bouleverser l’ordre initial d’une liste, rendant alors inéligibles des candidats de valeur, parfois hébétés par ce qu’ils n’avaient vu venir. Du reste, la fusion des listes de gauche, au 2èmetour des élections régionales en Ile-de-France, vient de nous en donner un exemple saisissant : deux candidats LFI, sans attache locale, ont soudain surgi, en 2èmeet 3èmepositions, sur la liste seine-et-marnaise, assurant de ce fait leur élection. Ainsi va la politique en 2021.

Depuis plusieurs mois déjà, le PS, en Seine-et-Marne, œuvrait à identifier ses candidats (certains naturels, élus sortants ou non, d’autres nouveaux venus) pour les Départementales et Régionales. Cette quête interne est en soi un vrai casse-tête. Il faut tenir compte de nombreux équilibres, parfois contradictoires, humains, territoriaux, de compétence, d’engagement, de parité, de diversité… Je vous ferai grâce des tractations, parallèles, à mener localement entre futurs/possibles/éternels/sempiternels partenaires de gauche et écologistes, et le théâtre, ahurissant, qui se joue souvent là (dans lequel je tiens mon rôle !), théâtre de postures où parfois surgit une sincérité fortuite, mais dont la drôlerie et la mauvaise foi justifieraient à elles seules un roman.

En tant que 1er Fédéral, j’ai naturellement participé à l’élaboration des listes PS. A titre personnel, je m’étais ouvert auprès d’Olivier Faure, en juillet 2020, de mon intention d’être candidat, en position éligible, aux élections régionales. Il m’y avait encouragé. J’en étais heureux, tant par ambition personnelle que par goût pour l’action d’élu local, action dans laquelle je m’investis pleinement. Je savais aussi que les promesses n’engagent que ceux qui veulent y croire !

Je n’ai pas été candidat. Mon désir, au fil des jours, s’est fait de plus en plus ténu. Pourtant, les instances départementales de notre parti, à l’issue d’un vote démocratique, m’avaient placé en premier homme sur la liste…

Observons maintenant les faits : au fur et à mesure de l’élaboration de la liste régionale en Seine-et-Marne, nous avons reçu (pour les 1ères places évidemment) plusieurs candidatures, souvent poussées par le National, venant mettre en péril l’édifice lentement construit.

Oh, j’aurais pu trouver normal qu’un homme, qui n’avait jamais milité en Seine-et-Marne, en vienne à doubler la plupart des candidats du département. Oh, j’aurais pu garder le silence, face à certains élus qui rechignent à payer leurs cotisations mais réclament les meilleures places. Oh, j’aurais pu soutenir la candidature d’une autre élue, pourtant l’une des rares, ici, à ne pas avoir voté le soutien à Audrey Pulvar, laquelle briguait en notre nom la présidence du Conseil Régional. Oui, j’aurais pu…

Nous avons expliqué, à chaque fois, que cela posait problème. Parfois, même,  nous avons été entendus. Mais que d’énergie perdue !

Le 10 avril, nous avons adopté, en conseil fédéral, à une très large majorité, une liste diverse, équilibrée, faisant une large place à celles et ceux qui s’investissaient depuis plusieurs mois dans la campagne.

Or, le lendemain, la Fédération reçut un mail d’un membre du conseil fédéral, issu de la ville-centre de la circonscription d’Olivier Faure, mail proposant une liste alternative. Celle-ci rétrogradait, entre autres, les deux candidates issues de la diversité, la conseillère régionale sortante (que nous avions désignée tête de liste en Seine-et-Marne), et moi-même. Surtout, elle plaçait en 1ère femme de la liste une élue de Sénart (circonscription du 1erSecrétaire National), par ailleurs assistante parlementaire d’Olivier Faure.

Le seul dépôt de cette nouvelle liste eut pour effet de laisser la main au National… Pas besoin de vous faire un dessin !

A force, l’usure et la nausée s’installent. Je l’ai dit à Olivier Faure : je ne souhaite pas m’abîmer dans ces pratiques. 

J’aurais pu me taire, laisser rétrograder mes colistiers, par là-même sauver ma peau… On me l’a proposé.

J’aurais pu accepter tant de choses… Pourquoi donc ? A quel prix ? 

Non, je n’y arrive pas, je n’y arrive plus. Non, je ne pense pas que loyauté rime avec obéissance, a fortiori quand on vous demande d’aller à contre-courant de tout ce en quoi vous croyez, tout ce que vous défendez, tout ce que défend à longueur de déclarations la parole officielle du PS. 

Vous me direz : c’est humain, rien de nouveau sous le soleil, ça se passe ainsi partout ! Vous me direz : pourquoi l’ouvrir, alors que tu pourrais t’en aller gentiment, sans faire de vagues  

Si je l’ouvre, c’est en connaissance de cause. Certes, j’ai été blessé. Certes, je suis déçu. Mais je sais reconnaître l’ambivalence de mes sentiments, ne pas me laisser guider par une colère qui n’intéresserait que moi. Ça ne m’enchante guère d’écrire ces pages, croyez-le. Cela m’attriste, à vrai dire. Infiniment. J’en ai pleuré. Pourtant, je suis un grand garçon, j’en ai vu d’autres !

J’ai compris qu’il me fallait partir, que la rupture était consommée. A ce propos, je n’oublierai jamais la scène, en tous points sidérante, vécue le 2 avril au soir. Elle fut pour moi un signal fort. Comme je ne pliais pas, lors de la commission électorale fédérale en visioconférence, j’ai reçu, 20 minutes après le début de ladite commission, une volée de SMS, rudes, venus d’en haut. Le genre de messages, voire d’ordres, qu’un Seigneur enverrait à son vassal.

Je ne suis le vassal de personne. Personne n’est mon vassal. Point. 

Naturellement, le National a avalisé, à peu de choses près, la liste alternative des Régionales. Il n’y avait là aucun suspense[1] ! J’ai donc quitté mon poste de 1erSecrétaire Fédéral du PS de Seine-et-Marne, et j’ai retiré ma candidature aux élections. Je l’ai fait après avoir exprimé mes doutes, en transparence, auprès d’Olivier Faure. Il s’agissait pour moi d’un conflit de valeurs. Le respect des règles communes, le respect de la parole donnée, le respect tout court sont à la source de mon engagement. Ces principes, je voudrais juste que nous nous les appliquions à nous-mêmes. 

J’ai du reste peu d’illusions. Cette tribune, durant quelques jours, fera parler d’elle, peut-être, dans un petit milieu.

On dira, en interne, que mon attitude n’a pas de sens, et qu’un homme d’appareil, jamais, n’agit ainsi. Beaucoup, parmi nous, n’osent plus interroger le système. Ils semblent dans l’incapacité même de l’envisager. C’est à désespérer…-

On prétendra que je manque de réalisme, de sens politique, que je ne tiens pas suffisamment compte des rapports de force. On prétendra que la liste régionale (qui, finalement, n’a pas atteint les 10% au 1er tour en Seine-et-Marne !) devait faire la part belle aux territoires de force du PS. On prétendra que je sème la pagaille, après avoir fait fi de mes alertes, au motif que l’atermoiement, le report des décisions, finiraient par tout régler.

Ils prétendront que « le linge sale se lave en famille », ultime argument de ceux qui ne veulent rien voir changer.

Ils prétendront…

Est-ce bien là l’essentiel ?

Pardon de m’être attardé sur la cuisine interne du PS. Cuisine à mes yeux de plus en plus lourde, étouffante, et dénuée de générosité.

A cette histoire, il manque l’essentiel, en creux, cet essentiel absent qui fait que tout, au Parti Socialiste, semble ne jamais cesser de s’écrouler. A force de compromis, de manœuvres d’appareil, de consolidation des baronnies, d’entorses à nos principes, nous peinons à incarner des idées, fortes, susceptibles de nous mobiliser, puis de toucher les gens, de les inspirer à nouveau. Qu’y-a-t-il, en vérité, derrière la social-écologie que nous voulons incarner ? Sommes-nous capables de nous réinventer ?

Je n’en sais plus rien, pour être honnête. Mais je sais une chose, une seule. C’est que nous n’y parviendrons pas, si nos pratiques internes, indéfiniment, contredisent la parole qui est la nôtre. Nous le devons aux militants, ceux que je côtoie depuis tant d’années, qui s’investissent sans compter. Nous le devons surtout à nos concitoyens.

Il y a urgence !

Jean-Pierre Guérin

[1]L’élue de Sénart, assistante parlementaire d’Olivier Faure, fut d’ailleurs promue tête de liste départementale entre les deux tours. Elle est depuis lundi conseillère régionale…

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