Culture...ou cruauté

« L’histoire mondiale est le progrès dans la conscience de la liberté »

Introduction à la philosophie de l’histoire- Hegel


A l’instar de la liberté le temps est un bien trop précieux pour laisser à d’autres ou à des abstractions le soin de définir toutes les modalités pratiques de son écoulement. Autrefois rythmé par les saisons, les éléments, les rites, us et coutumes, le capitalisme a réussi le tour de force de prétendre avoir extrait les humains d’un temps cyclique et éternel propre à une mentalité dépassée. Dans les démocraties de supermarché c’est le travail des agences publicitaires d’inventer des concepts marchandises pour tenter de sublimer et de promouvoir l’existant, l’hégémonique, le mode de vie capitaliste et les rapport sociaux qui vont avec.

Pour qui a pu déjà tenter d’exercer sa liberté en choisissant volontairement de ne plus travailler, il n’est finalement nul autre expérience aussi intéressante que de se réapproprié en partie son existence. Le travail, comme son absence, a pris une place toujours plus importante dans le mode de vie médiatisé par la valeur d’échange. C’est un mode de socialisation devenue hégémonique et incontournable pour qui souhaite jouir plus ou moins convenablement de sa brève existence.

Cette expérience du retrait, outre les désagréments qu’elle est susceptible de causer, ouvre des questions quelques peu abyssales pour qui souhaite regarder plus loin que le bout de son nez. Si je ne m’appartenais pas auparavant quel genre de chose pouvais-je bien être. Mais si j’étais malgré tout bien conscient d’avoir été plus qu’une matière inerte Je restai sur ma faim qu’en à mes interrogations initiales. Je ne pouvais me contenter d’une réponse approximative. Que pouvais-je être d’autre qu’une simple forme, certes animées, mais par une « volonté » autre que la mienne, peut-on par ailleurs parler d’une volonté lorsqu’elle ne fait que se mouler dans des us sociaux lui préexistant et dont tous les tenants et aboutissants semble lui échapper. Un corps et un esprit soumis sans véritable conscience de la liberté. La seule liberté qui m’étais octroyée débutait quand prenait fin ce moment de la journée nommé travail. Mais a bien y réfléchir la qualité de cette partie « libérée » de la journée était fortement tributaire des conditions sociales qui m’était faites à l’intérieur de ce temps contraint sur lequel je n’avais pour ainsi dire aucune prise.

Être contraint malgré soi, n’est-il pas contraire aux principes de liberté, une contradiction, une déchirure que l’on porte en soi.

A qui et à quoi pouvais-je bien appartenir auparavant si ce n’est à une société qui au final me privait de ma liberté. Cette société très particulière n’exerce-t-elle pas finalement une violence intolérable à l’égard de tous ses membres, sans exception, en les écartelant, en les morcelant de l’intérieur. Qu’est-ce qu’être soi-même, est-il possible tout simplement de l’être lorsque nous vivons sous une tel contrainte.

Si la liberté c’est la conscience, la perception que l’on peut en avoir, conscience de soi et de la souveraineté que nous devons alors exercés sur l’usage de notre temps sont indissociables à l’exercice de cette liberté. Exercer sa liberté c’est exercer une action en phase avec une temporalité, un rythme qui nous est propre, une liberté qui ne peut et ne dois en aucun cas être imposée de l’extérieur, que ce soit de manière autoritaire ou à travers des abstractions économiques comme c’est malheureusement le cas aujourd’hui.


C’est bien plus que des objets ou des services que nous fabriquons dans les institutions du travail que sont les entreprises, c’est aussi la rétribution monétaire qui permettra d’accéder ne serait-ce qu’aux biens de premières nécessités. Quelque soit l’utilité du travail que nous effectuons, sa rétribution monétaire n’est possible qu’à la condition que les produits de ce travail, les marchandises, quelles qu’elles soient par ailleurs, rapportent plus que n’a coûté leurs conceptions. Tous les faits et gestes à l’intérieur des institutions du travail sont exclusivement orientés en fonction de cette finalité abstraite et vitale qui est de rembourser l’argent investis, de créer plus de valeur que celle investi initialement.

Notre existence se trouve réduite à devoir satisfaire des bilans comptables d’entreprises et de nations se proclamant majoritairement adepte de la liberté individuelle et, qui plus est de la démocratie. Ces démocraties proclament même que chaque hommes et femmes peuvent choisir leur avenir, leur destin. Nous nous épuisons au service d’abstractions économiques que nul n’est capable de maîtriser. Les administrateurs politiques et intellectuels se satisfont béatement de n’en gérer que les conséquences sociale, sans même imaginer possible ne serait-ce que de discuter des racines du problème, faisant de la défense du mode de vie capitaliste, tel que j’essaie de le décrire dans sa profondeur existentielle , un préalable à toute discussion.

La modernité à l’intérieur de la civilisation capitaliste est toute renversée, tout est à l’envers, le matérialisme grossier et les progrès scientifiques donnent le ton aux corps sociaux. Certains d’entre nous exigent des autres qu’ils s’adaptent à cet état de fait au nom d’un progrès dont nous ne savons plus à quoi il sert vraiment et d’une modernité dont nous avons du mal à comprendre le sens, la finalité.

La modernité devrait-être dans l’élasticité même des rapports sociaux. Si parler de modernité à un sens, elle ne doit pas se résumer aux matérialismes grossiers et aux progrès scientifiques. C’est en fonction de rapports sociaux plus souples, plus directes, plus respectueux des uns et de autres que doit s’articuler la production des biens nécessaires à la satisfaction de nos besoins et non l’inverse.

Mais si les pratiques et les conventions sociales d’aujourd’hui sont restent gravées dans le marbre alors rien ne pourra vraiment changer. A nos incompréhensions, à nos demandes d’explications, à nos indignations et à nos réprobations légitimes face aux multiples désastres en cours répondrons inlassablement des lois toujours plus sécuritaires, le dédain, l’ignorance crasse, un moralisme de caserne, la violence, les détonations des grenades de dés-encerclements, le bruit sourd des matraques sur les crânes, les cris de ceux que l’on expulse, défigure et l’étouffement des voix de ceux qu’on enferme.

Les crises, la concurrence ne peuvent qu’accentuer l’importance de cette finalité abstraite, produire plus d’argent que celui investi ou créé, et ces conséquences mortifères. Nul liberté autre que de permettre de gagner plus d’argent, de valeur, d’une manière ou d’une autre, ne peut véritablement exister à l’intérieur du travail. Malgré les formidables efforts des équipes de DRH et des agences de communication, le travail reste le lieu même de la négation de notre humanité, de notre dépossession initiale. A l’intérieur de la start-up, du bureau, de l’usine, même si nous pouvons accepter plus ou moins docilement, inconsciemment, notre aliénation, nous ne nous appartenons pas, nous sommes au service d’une cause qui ne nous appartiens pas en propre, d’une logique qui bien qu’omniprésente nous est étrangère.

Avoir le sentiment d’appartenir, de faire « corps » avec avec notre environnement proche n’est possible que si nous sommes en capacité de définir nous même les modalités pratiques, concrètes de nos existences, individuellement et/ou plus collectivement.

Malheureusement la pensée qui a nourrit l’avènement des démocraties marchandes occidentale, ce monde administré (1) ne semblent guère capable d’effectuer le pas de coté qui pourrait s’avérer salvateur.

L’autorité tant réclamé par certain ne fera que distendre un peu plus des rapports sociaux déjà très dégradés. Toute action, toute mise au pas, à l’égard du corps social qui aura comme objectif de maintenir par la force, de pérenniser les rapports sociaux institués actuels, historiques, ne participera qu’à nous maintenir dans des logiques autodestructrices.

Si nous pensons encore que la culture, ce n'est pas un mode de vie "particulier". Que la culture c'est la somme des expériences sociales individuelles et collectives. Que la culture c’est l’ensemble des connaissances acquises par l’humanité à travers ces histoires, son histoire. Si nous pensons qu’il est urgent de nous extraire de la crise de la culture, tel quelle peut être définie par des penseurs comme Annah Arendt et Théodor W. Adorno.  il est alors temps d’envisager assez sérieusement de nous émanciper de cet existant...de cet ÉTAT...là...ici. Il est temps de nous extraire des rapports sociaux actuels...à l’intérieur desquels…


...littéralement…Nous étouffons….toutes et tous

 

(1) p9, Note sur Adorno et le sauvetage de la métaphysique. Introduction de Métaphysique, concept et problèmes – Théodor W. Adorno – Edition Payot-rivages- Critique de la politique sous la direction de Miguel Abensour.

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