Entre technophilie et « modèle Amish » : le tout 5G objet de discorde.

Phrase provocatrice relevant d’une rhétorique d’un champion de la modernité, le Président Macron se dresse face à des opposants à la 5G « rétrogrades de l’ancien monde », rejetant toute idée de progrès technique et partisans du modèle « Amish ». Une nouvelle fois, l’intelligence collective est mise de côté, sur un sujet qui cristallise les enjeux de notre siècle.

Entre technophilie et « modèle Amish » : le tout 5G objet de discorde Entre technophilie et « modèle Amish » : le tout 5G objet de discorde

L’objectif sera d’équiper 10 500 sites d’ici 2025. En traitant d’Amish les opposants à la 5G, le Président Macron a éludé la question de la 5G, dans un progressisme et une technophilie naïve. Un moratoire sur la 5G avait pourtant émergé comme une proposition de la Convention Climat, cette assemblée tirée au sort et ayant travaillée – à la demande du président – sur des mesures à proposer aux français, pour lutter contre le changement climatique. Pourtant, le mardi 29 septembre se sont donc ouvertes les enchères de 11 blocs de bandes de fréquence, évalués à 70 millions d’euros chacun, pour lesquelles Orange, SFR, Bouygues et Free devront s’affronter.

Dans le contexte actuel, la question de la 5G – comme d’ailleurs celle relative au développement de toute nouvelle technologie d’ampleur – devrait être soumise à une équation simple : quel est son rapport coûts / bénéfices ? Est-ce que la 5G apportera plus qu’elle ne coutera à notre société ? Et en l’occurrence, la balance est négative.

Du flou des bénéfices…

Tout d’abord, les bénéfices sont très incertains. En matière technologique pur, son débit devrait être 10 fois supérieur, pour un coût en énergie multiplié par 4 (car un besoin de maillage en antenne plus important). A cela il faut ajouter le coût énergétique des terminaux, serveurs et éléments de réseau. Un bénéfice environnemental douteux pour une augmentation de la compétitivité de la France. Cependant, la 5G sera déployée en priorité dans des zones qui bénéficient déjà de la 4G et de la Fibre, avec des vitesses et une efficacité qui permettent aujourd’hui à toutes les entreprises - dont de nombreux fleurons technologiques mondiaux comme Airbus, Thalès, Dassault - d’être compétitifs. Sont ciblés les grandes villes, les lieux de transport, et les zones industrielles.

Les défenseurs de la 5G insistent sur le risque de se faire vassaliser par les autres pays, si la France venait à prendre du retard en la matière, encore plus dans des secteurs d’avenir comme la télé chirurgie, les voitures autonomes, smart city, internet des objets (IoT) et l’industrie 4.0. Une entreprise choisirait de ne pas investir en France, du fait du manque de 5G ? C’est une fois de plus incertain du fait du faible poids de ces secteurs en France (inexistence d’acteurs mondiaux dans ce secteur), et des bénéfices réels mais marginaux attendus (meilleure vitesse de téléchargement, haute-qualité de streaming, etc). Enfin, il faut considérer le délai de mise en route de 5G, qui devrait être de l’ordre de plusieurs années.

... A des coûts certains

A côté de cela, les coûts eux sont clairement identifiés : tout d’abord, le coût environnemental de son déploiement sera très important du fait d’un « effet d’empilement », compte tenu de l’existence concomitante des réseaux 2G, 3G, 4G, et Fibre. Il faut d’ailleurs noter que ces deux derniers sont encore très loin de mailler le territoire, et encore en cours de déploiement dans les zones « blanches », ces déserts numériques qui enclavent les territoires, et marginalisent toute une partie de la population française. Les opérateurs investissent progressivement - à reculons - ces territoires en matière de 3G et de 4G et de nombreuses collectivités territoriales – notamment des départements ruraux – ont d’ailleurs soutenu ce mouvement via des dizaines de millions, pour pallier aux manquements de l’Etat et du secteur privé.

Ensuite, la 5G aura de nombreux effets rebond, c’est-à-dire effet pervers : un récent rapport de The Shift Projet projette une augmentation de 2% de toute la consommation d’électricité du pays à terme. De l’aveu même de Huawei, la consommation d’électricité d’une antenne 5G représente 300 à 350 % de celle d’une 4G, sachant qu’il faut plus d’antennes pour la 5G. Ensuite, l’ensemble du parc téléphonique actuel devra être remplacé.

Enfin, son coût financier sera important pour les opérateurs (Orange, SFR, Free, Bouygues), avec un risque de report sur les consommateurs (un chiffre autour de 2 milliards d’euros est évoqué du côté du gouvernement, en matière de recettes attendues à terme). Des risques existent aussi en matière de souverainetés économique et numérique, la 5G étant dominé par les géants de la téléphonie chinois et américains, ainsi que leurs entreprises d’objets connectés. Les opérateurs français devront donc se tourner vers ces équipementiers étrangers pour lancer leurs réseaux 5G, le risque étant de subir une nouvelle fois, un espionnage économique.

Une seule question : quelle société souhaitons-nous ?

La balance coût / bénéfice ne penche pas pour la 5G, elle ne milite pas pour son déploiement en particulier au regard des déficiences actuelles du maillage téléphonique : combien de citoyens n’ont pas aujourd’hui accès, ne serait-ce qu’à la 4G et à la fibre ? Nos gouvernants devraient plutôt avoir à cœur d’assurer l’égal accès, à tous les français, aux services numériques si essentiels, à l’heure où l’objectif est une dématérialisation de toutes les procédures administratives d’ici à 2022.

Dans ce contexte, une réflexion sur l’usage doit être amorcée : est-ce que la voiture autonome ou un frigo connecté au smartphone sont des enjeux essentiels, à l’heure de la lutte contre les défis climatique, économique, social et politique ? Quand le Président Macron affirme « qu’évidemment, on va passer à la 5G », en tordant « le cou aux fausses idées », il reflète l’échec malheureux de la fuite technologiste actuelle : l’innovation devrait être réfléchie en concordance avec les enjeux contemporains, et non sacralisée comme telle. Face à la high-tech toujours plus énergivore, peut-être serait-il intéressant de s’intéresser aux low-tech, moins gourmandes en énergie, pour tendre vers l’enjeu essentiel pour nous : retrouver de la sobriété.

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