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Chercheur en philosophie. Parmi les axes de recherche : les rapports entre la philosophie de Martin Heidegger et le national-socialisme.

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Billet de blog 12 janvier 2026

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Jean Hatzfeld, écrivain : « En détruisant Gaza, Israël détruit le judaïsme

Dans un entretien au « Monde », l’auteur d’une œuvre capitale sur le Rwanda distingue à Gaza les prémisses d’un génocide et craint qu’Israël ne renie les valeurs juives. Propos recueillis par Louis Imbert

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Ancien journaliste à Libération, pour lequel il a notamment couvert la guerre de Bosnie (1992-1995), Jean Hatzfeld est écrivain, auteur de six ouvrages majeurs sur le Rwanda (Dans le nu de la vie, Une saison de machettes, La Stratégie des antilopes, aux éditions du Seuil ; Englebert des collines, Un papa de sang, Là où tout se tait, chez Gallimard) qui s’attachent, par les témoignages des différents acteurs, à décortiquer les mécanismes à l’œuvre dans le génocide des Tutsi en 1994.

Que signifie aujourd’hui, pour vous, la destruction de Gaza ?

Je crains le pire, pour la première fois en Israël et en Palestine. Une menace pèse sur le peuple palestinien, qui est massacré, mais c’est aussi un renoncement d’Israël à ce qu’il a été. C’est une inflexion du destin de ces deux peuples, dans laquelle Israël peut s’autodétruire.

A quoi Israël renonce-t-il ?

Il renonce aux valeurs juives. En détruisant Gaza, Israël détruit le judaïsme. C’est une banalité de le dire, chaque juif peut s’emparer du judaïsme à sa façon, après interprétation des textes religieux, en croyant ou en athée. Pour moi, c’est une philosophie humaniste, c’est-à-dire, selon les mots d’un rabbin, l’aspiration de la collectivité humaine à vivre dans une dignité la plus parfaite possible.

Le judaïsme est l’héritage culturel des tribulations de ce peuple, bringuebalé et malmené pendant des siècles, qui met, par la force des choses, « l’autre » au cœur de sa pensée. Cet autre peut être juif, non juif, non juif ami, juif ennemi, ou non juif ni ami ni ennemi… En Occident, cette culture est peut-être la plus apte à concevoir une façon de vivre avec l’autre. Les juifs subissent quelquefois ce que les autres leur font, ils les combattent, mais ils vivent avec. Or, je crains que les Palestiniens n’existent plus, de manière générale, dans l’esprit des Israéliens.

Cela concerne-t-il tous les Israéliens ?

Ceux qui manifestent aujourd’hui contre [le premier ministre Benyamin] Nétanyahou exigent la libération des otages, ils s’opposent aux attaques du pouvoir contre les institutions israéliennes ou luttent contre la corruption… Mais « l’autre », le Palestinien qui est en train de se faire laminer, n’est quasiment jamais mentionné. Le 7 octobre 2023 nous a tous plongés dans un état de sidération. Il y a eu l’offensive militaire contre Gaza afin de détruire ce qu’il est possible de détruire, par les armes, des troupes du Hamas. Puis est venue la période de la vengeance compréhensible – une impulsion courante dans la guerre. On en arrive au printemps 2024 et, depuis lors, plus rien ne justifie l’écrasement, d’un point de vue militaire ou sécuritaire. Il devient vital de discuter et pourtant la destruction ne ralentit pas, au contraire.

Que pensez-vous des accusations de génocide portées contre Israël ?

On peut appeler ce qu’il se passe à Gaza un prégénocide. On n’assiste pas à l’extermination physique d’un peuple. Mais, quand on détruit les maternités, les écoles, les centres culturels, les lieux d’histoire, les clubs sportifs, les lieux de prière, de rencontre et de loisirs, d’un peuple, alors on détruit le cadre de son avenir. Lorsqu’on affame, assoiffe et épuise une population, que l’on la malmène du nord au sud dans un climat de panique durant dix-neuf mois, on l’astreint à un état de survie et d’humiliation. On lui interdit un état de vie. Quand on morcelle son territoire déjà clos, que l’on nie l’existence d’un peuple dans les discours, sauf pour le désigner comme l’incarnation du mal et lui promettre l’enfer, alors on crée toutes les conditions pour qu’un génocide soit possible.

Comme beaucoup de journalistes au Rwanda en 1994, vous n’imaginiez pas qu’un génocide puisse avoir lieu. Quelles leçons en tirer pour Gaza ?

Les situations ne sont guère comparables. Toutefois, avant le génocide des Tutsi au Rwanda, comme avant la Shoah, s’est installée pendant quinze à vingt ans l’idée qu’une communauté est de trop dans la situation. Cela est répété dans des discours politiques, dans les émissions, les blagues de café, dans des pièces de théâtre, tout le temps. Dans les deux cas, il a fallu la guerre pour que le génocide ait lieu.

Au Rwanda, dès décembre 1993, on évoquait un risque de génocide, mais on ajoutait toujours que cela n’arriverait pas. A Gaza, c’est la même chose. Nous ne pouvons présumer que quarante siècles de culture juive rendent un génocide impossible, ou nous rassurer en estimant que l’Occident veille. Or, j’ai appris cela au Rwanda : à un moment donné, l’escalade de la guerre peut tout accélérer et laisser chacun tétanisé devant l’événement.

Un affrontement entre Israël et l’Iran, ou la Syrie, pourrait suffire aujourd’hui pour basculer dans l’horreur absolue. Cela dit, que les autorités israéliennes franchissent ou non le seuil de l’extermination, elles ont d’ores et déjà endommagé l’âme du peuple palestinien et, par conséquent, celle du peuple israélien qui s’est montré complice par son refus ou son incapacité à voir et à réagir.

Vous vous rendiez en reportage à Gaza dans les années 1980. Quelle était alors la situation ?

Les gens oublient vite… Beaucoup s’étonnent : « Tu te rends compte de ce qu’ils ont fait le 7 octobre ? » Ils oublient que la haine a mûri pendant des décennies, dans la prison à ciel ouvert qu’était Gaza. Ce n’est pas comme si des miliciens égyptiens ou jordaniens avaient soudain foncé en Israël pour tuer et violer. Dans les années 1980-1990, j’ai connu Gaza enfermé, mais vivant. Il y avait quelque chose de possible. En tout cas de l’espoir.

Dix-neuf mois de guerre ont causé des dommages humains immenses. Les Gazaouis peuvent-ils encore se relever ?

Ailleurs, en Bosnie ou au Liban, au Vietnam, les gens sont parvenus à se requinquer après la guerre malgré les pertes, certains à une vitesse inattendue. On se remet toujours d’une guerre, même si les traumatismes persistent. Mais jamais d’un génocide. Si Gaza est aujourd’hui au seuil d’un génocide, c’est bien parce que l’enclave est à la limite de l’irréversible.

Elle a été écrasée trop implacablement ces derniers mois. Il y a une phrase d’une cultivatrice tutsi, qui m’a toujours interpellé. Au Rwanda, elle m’a dit : « Une personne, si son esprit a acquiescé à sa fin, si elle s’est vue ne plus survivre à une étape, elle s’est vue vide en son for intérieur, elle ne l’oublie jamais. Au fond, si son âme l’a abandonnée un petit moment, c’est délicat pour elle de retrouver l’existence. » Eh bien, je pense que cela risque de se produire à Gaza, pour ces gens qui sont dans une survie animale, chassés d’un coin à l’autre de l’enclave par l’armée, et niés par Israël.

L’armée israélienne planifie à présent de raser ce qu’il reste du bâti à Gaza. Est-ce une manière de « supprimer le problème » de la carte ?

[Le président américain Donald] Trump partage cette idée, quand il dit : « On va faire une station balnéaire à Gaza. » Il veut couvrir la zone de peinture blanche et construire un golf, un endroit joyeux… C’est une manière absurde d’effacer l’histoire, il n’y croit probablement pas lui-même. Mais l’idée demeure d’effacer tout ça. Et le visage souriant de Benyamin Nétanyahou à côté de lui est l’une des images les plus marquantes de toute cette histoire. Il rit de cette bêtise que son voisin a proférée, mais il dit tout à la fois que c’est une idée formidable. Effacer les traces du crime, pourtant, on connaît.

Comment la possibilité d’un génocide à Gaza vous interpelle-t-elle, en tant que juif, en France ?

La Shoah, comme le génocide tutsi, génère des doutes sur l’idée que chacun se fait de l’homme, de Dieu, des relations entre les hommes et, pour beaucoup, des relations entre l’homme et Dieu. Pour moi, le judaïsme doit être une philosophie qui permet de vivre avec ces doutes, d’inventer un pragmatisme perpétuel. Si la société israélienne n’est pas capable de stopper net la bunkérisation que lui propose Nétanyahou, si elle renonce à chercher un mode de cohabitation avec les autres, comme elle le fait aujourd’hui, si elle renie le fatalisme créatif avec lequel elle s’est constituée, elle risque fort de détruire ce qu’elle a voulu sauver.

En France, des personnalités juives ont récemment dénoncé la politique d’Israël à Gaza…

Oui, mais ces critiques ne vont pas très loin. Certes, la plupart exècrent cette politique israélienne d’extrême droite. La femme rabbin libérale Delphine Horvilleur, par exemple, la critique en se contentant de prôner l’amour du prochain, sans préciser ce que signifie cet amour. Au fond, la plupart des intellectuels juifs qui s’expriment publiquement affirment, comme Bernard-Henri Lévy, que tout passe d’abord par l’élimination physique du Hamas.

Ces personnalités participent à la construction d’une idée, d’un mythe, selon lequel, évidemment, les juifs vivront avec les Palestiniens, deux Etats verront le jour et tout le monde finira par bien s’entendre, mais à condition d’amputer d’abord la population palestinienne de son mal, qui est le Hamas. Mais ça ne marche pas ainsi, la vie ! Le Hamas dispose d’une branche armée, de miliciens, mais il ne se résume pas à une somme d’individus qui se seraient glissés dans une société. Ce prétendu « mal » s’est développé n’importe où, il est diffus, divers, nourri de haine ou de souffrance. Alors faut-il faire le tri dans chaque famille ? On ne peut pas envisager d’arriver avec des scalpels, de cureter un peuple de son mal, et après « vous allez voir, tout va bien se passer entre nous » ! On ne peut pas non plus envisager qu’un peuple incarne ce qu’il a de pire en lui. C’est une pensée plus qu’absurde, malsaine.

Comment affronter l’idée qu’Israël, né après la Shoah, devienne à son tour génocidaire ?

C’est une idée vertigineuse, intolérable à beaucoup de juifs qui ne veulent pas entendre prononcer ce mot. Les juifs sont porteurs d’une culture et d’une histoire. Les descendants de la Shoah ont un devoir d’éthique : un devoir de compréhension, d’attention à l’autre.

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