Sur la relation maître-esclave chez Heidegger

Que signifie l'idée heideggérienne selon laquelle les maîtres peuvent tomber dans l'esclavage en vertu du fait même qu'ils possèdent des esclaves et règnent sur eux? Que serait une société heideggérienne?

Le plus grand esclavage consiste à être à son insu dépendant de ses propres esclaves, et mené par eux comme à la baguette. Heidegger, Réflexions VII-XI, 1938-1939, page 137. (Cahiers noirs 2).

L’esclavage n’est pas, chez Heidegger, réductible à un statut, à un « code ». L’intérêt de cette question est de permettre la mise en exergue du fait que, pour Heidegger, il s’agit de concevoir le peuple allemand en tant que peuple-maître absolu. L’œuvre de Heidegger est une contribution à la « libération » du peuple allemand cela étant entendu comme la purification de l’allemanité – ou de la vraie et authentique humanité -  de toute trace de servitude. Et, pour cela, il ne suffit pas d’être un maître et non un esclave. Là où Hegel reconnaissait à l’esclave la capacité de produire un savoir et, à terme, de soumettre le maître par ce savoir qu’en tant qu’esclave il était encouragé à produire Heidegger conçoit l’esclavage de manière plus large. Il le détermine à l’endroit de tout savoir pour autant que celui-ci est nécessairement savoir de l’étant et, comme tel, nécessairement oublieux de l’être.

L’esclavage heideggérien c’est cela même : de n’être que préoccupé par l’étant et d’être conséquemment fermé à la question de l’être et à la méditation de son sens.

Le maître, en tant que possesseur d’esclaves, ne peut être qu’intéressé au premier chef par les buts auxquels il soumet ses esclaves. Mais, dans la mesure où ces buts concernent nécessairement l’étant, le propriétaire d’esclaves est aliéné dans ses buts et cela d’autant plus qu’il s’est mis dans la situation de ne pas souffrir d’avoir à les poursuivre. Ses esclaves souffrent pour lui. De ce point de vue, protégé de la souffrance par ses esclaves, le maître subit de cette manière un « plus grand esclavage ». Il s’enchaîne, en déléguant les tâches pénibles à ses esclaves, aux buts auxquels il les soumet. Dans certains cas le maître peut même, dans l’obligation de pouvoir se glorifier d’avoir des esclaves, de mettre en avant des buts qui peuvent forcer sa propre nature. Aspirerait-il à les abandonner que son statut de propriétaire d’esclaves le rappelle à l’ordre.

Là où Heidegger se situe à l’extrême-droite est qu’il conçoit un rapport à l’étant qui ne peut que nous éloigner de la possibilité d’apercevoir la lumière de l’être. Le peuple allemand, notamment en vertu de sa langue – c’est la seconde langue de l’être après le grec – a vocation à s’ouvrir à l’être et à sa vérité. Les juifs, en revanche, sont voués à ne pouvoir que s’aliéner – tout en corrompant les allemands – dans la seule considération de l’étant. Ils sont fondamentalement esclaves même quand ils sont maîtres.

La relation maître-esclave constitue donc elle-même un esclavage. L’esclave peut mettre fin à ses jours. Il peut s’évader et gouter aux difficultés de la vie libre. Bercé par la facilité de son existence le maître est quant à lui porté à n’éprouver jamais le désir de se libérer des liens de maîtrise qui l’enchaînent aux buts auxquels il soumet ses esclaves. Ceux-ci souffrent pour son corps mais l'esprit du maître est préoccupé par les buts et aliéné de ce fait dans l'étant. 

Si tel est bien le cas chez Heidegger que serait alors une société heideggérienne ? La population souveraine, allemande, ne serait ni esclave ni maître. Règnerait-elle alors sur des populations asservies qui seraient, quant à elles, divisées en maîtres et en esclaves ? Certains camps de concentration, qui employaient des supplétifs « étrangers » pour assurer le gardiennage et la répression, en sont-ils l’hideuse ébauche ? Que serait au juste, cependant, une économie heideggérienne si la population souveraine tient à la plus grande distance possible les buts que cette économie poursuit ? Suffit-il, pour les "bons maîtres", d'être prévenus qu'ils peuvent tomber dans l'esclavage en tant que maîtres? Ce serait alors une bonne raison, pour eux, de lire Heidegger. 

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