A Claude Louzoun

 

A CLAUDE,

Je souhaite apporter ici auprès de sa famille le témoignage de notre peine de la disparition de Claude et de notre fierté d’avoir partagé tant de choses avec lui. Je le fais au nom de l’Union Syndicale de la psychiatrie et du CEDEP mais aussi de tous les amis des collectifs : les 39, Pratiques de la Folie, Non à la politique de la peur et Mais c’est un Homme.

Claude s’en ai allé. Après la disparition de Robert Castel c’est à nouveau une perte considérable et douloureuse pour ceux qui pensent et tentent de pratiquer une utopie concrète.

J’ai connu Claude au Syndicat de la Psychiatrie dans les années 70, avant que celui-ci devienne l’Union Syndicale de la Psychiatrie, union et assemblage de pratiques désaliénistes aussi bien dans l’exercice public que privé dont la psychanalyse, la psychothérapie institutionnelle, l’anthropologie critique et l’utopie du secteur étaient la boîte à outils. Est-ce une surprise que nous nous soyons retrouvés par la suite dans les notions d’accueil et d’hospitalité et dans celle vitale d’émancipation ? La question n’a d’autres réponses que les créations de notre histoire commune traversée par les enthousiasmes de mai 68. Cette histoire est loin d’être simple. Elle a eu ses malentendus, ses conflits, ses moments de colères mais elle est toujours restée liée à la question de l’humaine altérité et des évolutions de la société. Nos militances passaient par des partis inscrits dans l’histoire de la pensée socialiste, et Claude et moi nous en étions sortis face aux impasses de ces organisations, ce que notre ami commun Pierangelo appelle des « révolutionnaires autonomes ». Enfin, c’est à voir !

 Nous nous sommes retrouvés au moment de l’association ACCUEIL avec Ginette Amado puis dans la fondation du CEDEP à la fin des années 80. Pour dire les choses comme ça, nous étions engagés dans la même galère : s’émanciper de l’aliénisme et de ses contempteurs modernes qui tendent à ce que toute innovation et ouverture ne les fassent jamais fondamentalement changer de place. Avec Claude nous n’arrêtions pas de changer de place, au point de ne plus toujours savoir où nous mettions les pieds. C’est cette aventure vivante qui a rapproché notre engagement réciproque.

Mais les nuages s’amoncelaient dans ces institutions de la psychiatrie qui devenaient une entreprise managée avec ses codes budgétaires et ses références neuroscientifiques tendant à mortifier toutes nos créations. La résistance à ce cours par la défense du secteur, de la psychanalyse, des apports de la sociologie critique a renforcé nos liens d’amitiés. Nous avons pris l’habitude de déjeuner ensemble tous les 15 jours, dans des bistrots de ce haut rue de la Roquette, près de cette place Gambetta qui a toutes les caractéristiques d’un carrefour. Nous y avons échangé, pensé, élaboré, disputé, à partir de nos pratiques réciproques la moindre éclaircie. C’est là que nous avons élaboré le manifeste « Non à la politique de la peur » paru dans le journal Le Monde, entièrement de l’écriture de Claude.

La maladie de Claude, le cœur était atteint, a été un moment de fraternité pour dépasser le pessimisme qui souvent le traversait. Nous avons parlé de la mort de nos pères, des réussites et des échecs de la vie, de nos rebondissements, de nos liens avec le mouvement de désinstitutionnalisation italien et de nos amis européens. Récemment encore nous animions une sensibilisation à la psychiatrie d’un collectif d’avocats, où nous avions choisi de le présenter à travers des situations vécues commentées. C’est la dernière fois où nous nous sommes vus.

Claude, mon ami, mon camarade, comme tu vas nous manquer ! Certes le voyage va continuer avec nos souvenirs, nos pensées, notre affection. Mais une page va prendre fin pour en ouvrir d’autres mais toute notre peine sera qu’elle sera sans ta présence généreuse. Nous la rendrons vivante en continuant notre engagement.

 

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