PARLONS DU NUCLEAIRE, STOP AU TABOU

Tous ceux qui se veulent écologistes dans le monde politique ou médiatique n'ont à la bouche que les énergies renouvelables, la gestion locale, la sortie du nucléaire. "Le nucléaire, cette folie" à dit Nicolas Hulot. Je ne crois pas qu'on pourra s'en passer.

L’illusion des énergies renouvelables.

Sous l'influence des écologistes, la gauche, sauf le PC, s'est ralliée à l'étendard de la sortie du nucléaire, ou au moins à une sortie partielle. La France paie cher actuellement, et nous fait payer sur nos factures d’énergie, la construction d'éoliennes et de panneaux solaires qui ne réduisent en rien les émissions de GES puisque notre électricité est nucléaire et hydraulique donc sans émissions. Eoliennes et panneaux sont fabriqués en Chine au prix d’une consommation de charbon polluante bien souvent. La décarbonation à réaliser d’urgence chez nous concerne l'agriculture, les transports, le logement et l'industrie et elle n’a absolument pas commencé malgré les discours et les réunions mondiales à grand spectacle. Cela n’aura rien de facile ni d’indolore.

Le slogan le plus courant dans le grand public et chez les hommes politiques est qu'il faut viser 100% d'énergies renouvelables or c’est une impossibilité pure et simple. Explication:

Quelles sont ces ENR? L’hydraulique en premier, qui fournit 12% de notre électricité connait peu de possibilités d’extension aujourd’hui. Ce qu’on appelle pompeusement la biomasse consiste à brûler du bois et des végétaux, c’est extrèmement limité. Reste l’éolien et le solaire qui sont des sources intermittentes. Le facteur de charge de l'éolien est de 21 ou 22% en France, un peu moins en Allemagne. Cela veut dire que tout se passe comme si une éolienne ne produisait en moyenne qu’un jour sur 5. Le "foisonnement", ainsi nomme t-on les apports complémentaires d’une région à une autre, n'apporte guère de solution, les vents de l'Atlantique soufflent partout en même temps sur l'Europe. Le facteur de charge du photovoltaïque est, lui plus bas, de 10 à 15% selon les régions.

Remplacer une centrale thermique ou nucléaire par des ENR demande donc de stocker de l'énergie pour plusieurs jours quand il y a du vent ou du soleil. Si ce stockage devait remplacer certains jours une centrale du type de Fessenheim, que l’on vient d’arrêter, il faudrait qu'il débite 1800 MW (mégawatts = milliers de kilowatts)! Ne parlons pas de stockage par batteries, avec la meilleure technologie actuelle il n'y a pas assez de lithium sur terre pour faire les millions de batteries nécessaires, le seul stockage de cette taille est hydraulique - STEP: stockage d'énergie par pompage. Il se trouve qu’un stockage pouvant délivrer une telle puissance existe, il est unique, c'est le plus grand d'Europe, le barrage de Grand'Maison en Isère, un chantier qui a duré 8 ans, un lac de 220 hectares, un dénivelé de 926 mètres entre les lacs supérieurs et inférieurs. Il sert à stocker pendant les heures creuses l’énergie produite par des barrages au fil de l’eau et des centrales nucléaires afin de restituer presque 80% de cette énergie aux moments de forte demande. On n'est pas prés de réaliser le même!

De toute façon pour alimenter ce stockage pendant le court temps de fonctionnement d'éoliennes il faudrait pouvoir produire 5 fois la puissance moyenne, soit 9000 MW, pour le solaire c’est pire. Un calcul simpliste dit qu’il faudrait ou bien 300 kilomètres carrés utiles de panneaux photovoltaïques ou bien une rangée d'éoliennes de 3 MW chacunes sur 2000 km de long! Le vent et le soleil sont des énergies très diffuses, heureusement pour notre santé, mais il faut les "collecter" sur d'immenses surfaces pour avoir des puissances significatives.

Comme il doit bien y avoir des ingénieurs compétents à l'ADEME ou chez les verts, ils doivent savoir qu'on ne peut pas remplacer une seule centrale nucléaire par des ENR. Or même en étant très sobre en énergie on souhaite évidemment que le métro et les usines puissent fonctionner quand il n'y a pas de vent et qu’il ne fait pas soleil, sortir du nucléaire ne peut donc se faire qu'en construisant des centrales thermiques. L'Allemagne avait choisi le charbon et la lignite, horreurs écologiques, et va s'orienter vers le gaz naturel fourni par la Russie.

Sortir du nucléaire c'est obligatoirement construire des centrales à gaz naturel et limiter un peu leurs émissions de gaz à effet de serre (GES) quand il y a du vent avec énormément d'éoliennes en appoint.

. Le lobby allemand des éoliennes est très actif en France parait-il, et ça arrangerait bien aussi Général Electric de construire des centrales gaz à cycle combiné....

En attendant le démarrage de l'EPR de Flammanville l'EDF va être fragilisée par l'arrêt de Fessenheim. Cet arrêt n’avait aucune justification technique et n’était pas préconisé par l’Autorité de Sureté Nucléaire. C’est pour permettre un pur accord politicien de François Hollande et du PS avec EELV que la décision a été prise.

Sortir du nucléaire sans augmenter gravement nos émissions de GES n'est simplement pas possible. On a tout à fait le droit de choisir cela parce qu’on a trop peur du nucléaire, qu’on le craint plus que l’effet de serre, encore faudrait-il le dire, il faudrait l’expliciter et ne pas raconter des mensonges! Je dis des mensonges parce que ce que je viens d’expliquer est tellement simple à calculer, les ordres de grandeur sont tellement évidents que beaucoup de gens le savent. On accordera le bénéfice du doute à des personnalités politiques qui n’ont pas de formation scientifique ou technique, l’ENA ne forme pas des ingénieurs certes! Quant au grand public il est sous informé, depuis Fukushima le sujet est tabou.

 

Pour l’avenir possible du nucléaire.

Douze pays travaillent sur des modèles de réacteurs de 4ème génération, consommant 100 fois moins d'uranium peu enrichi ou consommant du thorium, "brûlant" les déchets les plus problématiques, moins dangereux. Le gouvernement actuel vient d'arrêter le projet Astrid qui était notre contribution à cette recherche. Il serait pourtant urgent de tester quelle est la meilleure technologie d’avenir, thorium? Sels fondus? Haute température? Les chinois vont sans doute tout essayer, le gouvernement français vient de décider que ça ne pressait pas de s’en inquiéter.

Quant au projet ITER concernant la fusion nucléaire et non plus la fission, on ne saura pas si l’installation de Cadarache fonctionne vraiment selon les attentes avant 2040 ou 2050. Si c’est le cas, ce qui est loin d’être sûr, la création d’une filière industrielle qui en découlerait ne pourra pas avoir lieu avant la fin de ce siècle ou le début du suivant. Bien trop tard pour remplacer nos centrales de troisième génération ou pour contribuer au combat contre le réchauffement climatique.

 

 

Sureté nucléaire.

Disons un mot de Fukushima et des accidents de centrales nucléaires. Ce qui peut arriver de plus grave est la perte totale de contrôle et la fusion du coeur du réacteur. C’est arrivé trois fois dans un monde où il y a 211 centrales et 457 réacteurs.

Three Mile Island, Pennsylvanie, 1969, sur un incident banal de soupape les opérateurs font des erreurs d’interpétation et de conduite. Le coeur a fondu sans percer la cuve ni l’enceinte de confinement. Pas de conséquence sanitaire chez l’exploitant ni à l’extérieur. A la suite de cet accident la philosophie de conduite, les méthodes et stratégies en cas d’incident ont été modifiées dans le monde entier.

Tchernobyl, Ukraine, 1986. Une technologie obsolète, des défauts de concetion majeurs, pas d’enceinte de confinement général. Le chef d’exploitation fait réaliser un test des systèmes de secours dans des conditions de fonctionnement non autorisées à la conception. Après l’explosion, (la température a décomposé l’eau en hydrogène et oxygène), sur le millier de personnes ayant travaillé sur le site les premier jours il y a eu 28 décès sur 134 personnes présentant les symptômes d’irradiation. Les retards dans la distribution d’iode ont causé des cancers de la thyroïde dont 9 enfants ont décédé. Chez les 600000 personnes intervenues en tout comme «liquidateurs» ensuite on ne mesure pas de surmortalité évidente mais c’est un sujet de polémique. 250 000 personnes ont été évacuées d’une zone de 300000 hectares.

Fukushima, Japon, 2011. Un séisme fait déclencher trois réacteurs en fonctionnement, 51 minutes plus tard le tsunami déferle, une vague de 15 m,deux fois plus haute que ce qui avait été imaginé à la conception, balaie les prises d’eau, les groupes de secours, les pompes, empêchant le refroidissement des réacteurs. Les coeurs ont fondu, percé les cuves mais les enceintes de confinement ont tenu. Les explosions ont répandu des matières radioactives, une zone de 20 km a été évacuée en urgence. L’OMS ne recense pas de victime de la radioactivité, les victimes dans la populations sont dues à la panique de l’évacuation, au stress. La zone contaminée est petit à petit décontaminée depuis et habitée de nouveau.

Cet historique des trois évènements fait dire aux partisans du nucléaire que c’est la source d’énergie la moins meurtrière et de loin, comparée aux morts du charbon et aux guerres du pétrole. D’autant que Tchernobyl fut quelque chose de très particulier.Ce n’est pas faux mais passe sous silence les zones contaminées, inhabitables un certain temps et la question des déchets.

 

Les déchets, sujet lui aussi passionnel.

Le projet d’enfouissement profond à Bure des déchets de forte activité et de moyenne activité à longue durée de vie succite des combats avec des associations. Techniquement, la géologie nous a enseigné l’histoire des sols sur des millions d’années, les prévisions sur un millier ou deux d’années n’est pas très problématique. Les déchets de haute activité français créés depuis le début de cette industrie ne font que 1500 mètres cubes et tiendraient dans une grosse maison individuelle. Ceux de moyenne activité c’est 45000 m3, il faudrait un bel immeuble (!), ceux de plus faible activité resteront en surface.

Un autre destin toutefois avait été envisagé par les pères de notre industrie nucléaire, grâce aux surgénérateurs, réacteurs à neutrons rapides succédant à nos réacteurs actuels, on pourrait créer une économie circulaire des matières, les déchets des uns servant de combustible aux autres. On parle de «fermer le cycle». Ainsi Superphénix consommait du plutonium et de l’uranium appauvri et les expériences étaient en cours pour transmuter les déchets à longue durée de vie comme les actinides mineurs. L’arrêt de Superphénix par le gouvernement Jospin, fin 1998, pour des raisons purement électoraliste d’alliance avec les verts, a mis un coup d’arrêt à l’avance française dans cette industrie. Des réacteurs de technologie similaire sont toujours opérationnels en Russie et en Chine.

Heureusement pour les spécialistes, le Projet Astrid capitalisait sur l’expérience de Phénix dans le cadre du «Forum International Génération IV», réunissant dix pays depuis 2001 pour expérimenter les meilleurs systèmes apportant plus de sureté, infiniment moins de consommation de ressources naturelles, le «brûlage» du plutonium et des déchets à longue durée de vie, moins coûteux à construire, etc. Dans ce cadre 6 modèles ont été choisis.

En 2019 le gouvernement français a décidé d’arrêter le projet Astrid, disant qu’il n’était pas urgent avant la deuxième moitié du siècle d’investir dans cette technologie! Comme il faut courament 20 ans pour développer une telle technologie et 20 ans de plus pour construire des unités industrielles ça laisse rêveur. Des scientifiques se sont vigoureuseent élevés contre cet abandon.

Des réacteurs conçus sur le même principe qu’Astrid, neutrons rapides, fluide caloporteur sodium, RNR-NA, sont actuellement en construction en Inde et en Chine.

 

En conclusion,

- L’opinion publique française vit sur un mensonge: il serait possible de remplacer les centrales nucléaires par des énergies renouvelables, c’est faux. Impossible pour une seule centrale, alors 19!

- Depuis vingt ans les gouvernements français ont laissé se dissiper le leadership historique de notre pays dans le domaine de l’industrie nucléaire et la compétence des industriels (cf. Les ennuis de l’EPR) et services publics.

Au moment où il va falloir radicalement diminuer notre consommation de combustibles fossiles je pense que ce sera un handicap très dommageable et très coûteux.

- Si l’on veut utiliser les ENR intermittentes intelligemment il faut développer des stockages d’énergie. D’une part des step, ne serait-ce qu’en modifiant des barrages existants et pas en les vendant au privé comme le gouvernent veut le faire sur demande de la commission européenne. D’autre part en faisant de l’hydrogène «vert» par électrolyse de l’eau. Là aussi l’état vient de décider que ce n’était pas un investissement prioritaire pour cette première moitié de siècle, alors que l’Asie et l’Allemagne misent énormément sur cette filière! En dehors des Step et de l’hydrogène les éoliennes et le photovoltaïque sont des dépenses inutiles. Cet argent serait mieux utilisé en subventionnant massivement l’isolation des bâtiments et des pompes à chaleur à la place des chaudières. J’aurais tendance à dire que la France a tout faux.

Malheureusement, s’il y a alternance politique et si la gauche revient au pouvoir, le PS aussi bien que LFI ont tout faux également sur ces sujets, sans parler des verts....

 

 

JPM Valady 02 05 2020

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.