Crimes d'Etat au Mexique: au-delà du sensationnel, article de Ludovic Bonleux

Alors que le président  mexicain Peña Nieto, les dirigeants du PRI, du PAN et du PRD (de droite à gauche...) tentent à grand renfort de communiqués mensongers de noyer le poisson et de cacher leurs responsabilités dans l'enlèvement et le massacre de 49 étudiants de l école normale rurale d'  Ayotzinapa, l'EZLN, quelques journalistes honnêtes et l'historien Ludovic Bonleux font le point... On pourrait rappeler que le terrorisme d'Etat déployé au Mexique s'inspire depuis longtemps des méthodes enseignées depuis la "Bataille d'Alger" par certains officiers supérieurs de l'armée française. N'oublions pas le documentaire de Marie-Monique Robin, intitulé "Les escadrons de la mort"

1/ Communiqué du Comité Clandestin Révolutionnaire Indigène – Commandance Générale de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale

Mexique.

Octobre 2014;

Aux étudiants de l’école Normale “Raul Isidro Burgos” de ayotzinapa, Guerrero, Mexique.
A la Sexta nationale et internationale
Aux peuples du Mexique et du Monde:

Soeurs et frères
Companeras et companeros:

Aux étudiants de l’école Normale de Ayotzinapa, Guerrero, Mexique, et à leur famille, camarades de classe, Maitre-sse-s, et ami-e-s, nous voulons seulement vous faire savoir que:

Vous n’êtes pas seul-e-s
Votre douleur est notre douleur
Notre est aussi votre digne rage

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Aux companeras et companeros de la Sexta au Mexique et dans le monde nous les appelons pour qu’ils se mobilisent selon leurs moyens et modes, en soutien à la communauté de l’école Normale de Ayotzinapa, et pour la demande d’une vraie justice.

-*-

Comme EZLN nous nous mobiliserons aussi dans la mesure de nos possibilités, la journée du 8 octobre 2014, avec une marche silencieuse, en signal de douleur et de rage, à San Cristobal de Las Casas, Chiapas, à 17 heures.

DEMOCRATIE!
LIBERTE!
JUSTICE!

Depuis les montagnes du Sud-est Mexicain

Pour le Comité Clandestin Révolutionnaire Indigène – Commandance Générale de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN)
Sous Commandant Insurgé Moisés

Mexique, Octobre 2014, En l’année 20 du début de la guerre contre l’oubli



TraductionparEspoirChiapas

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2/ ÉTAT DU GUERRERO – Des "desaparecidos" aux "levantados",

un demi-siècle de disparitions forces

Mercredi 08 octobre 2014, Ludovic Bonleux pour (Lepetitjournal.com/mexico)

Alors que les médias mexicains et internationaux s'affolent sur la disparition, et certainement l'assassinat, d'une quarantaine d'étudiants dans l'Etat du Guerrero, Le Petit Journal de Mexico revient sur l'histoire de cette région avec un article de Ludovic Bonleux, historien et documentariste qui s'intéresse à la région depuis plus de 10 ans. Retour sur l'histoire du Guerrero et décryptage de cette violence malheureusement "presque" ordinaire.

Le 26 septembre dernier, six personnes, dont au moins deux étudiants de l'école normale rurale d'Ayotzinapa (1), ont été tuées par des membres de la police de l'Etat du Guerrero dans la ville d'Iguala. Les policiers, accompagnés d'hommes en civil, ont tiré sur plusieurs véhicules qui, pour la plupart, se rendaient à Mexico pour commémorer le massacre de centaines d'étudiants par l'armée en 1968.

Aucune version ne corrobore le fait qu'il y ait eu affrontement, les étudiants n'étaient pas armés. Personne n'a même osé le faire croire, chose pourtant courante. La même nuit, une cinquantaine d'entre eux "disparaissaient" sans laisser de trace, "levantados" comme on le dit aujourd'hui au Mexique, un terme qui a remplacé le "desaparecidos" des années 70.

Deux semaines plus tard, 43 restaient introuvables. Le 4 octobre, suite aux témoignages de certains jeunes gens ayant échappé à leurs ravisseurs, la même police du Guerrero a retrouvé une fosse commune dans laquelle gisait une trentaine de cadavres calcinés et montrant des signes de torture. Bien que deux prétendus sicaires aient déjà avoué avoir perpétré le massacre (sous la torture?), la société civile est actuellement dans l'attente des tests d'ADN qui pourraient confirmer l'identité des suppliciés.

Il ne fait plus vraiment de doute aujourd'hui que les étudiants disparus, venant d'une école réputée pour sa radicalisation, aient été assassinés et, au préalable, torturés. Rappelons-nous du séquestre de masse du 30 septembre 2010, lorsque 20 touristes du Michoacán furent enlevés à Acapulco (à cause des plaques d'immatriculation de leurs voitures, Acapulco étant à cette époque aux mains d'un cartel concurrent de celui de la Familia, basé au Michoacán). Leurs corps ont été retrouvés quelques mois plus tard... dans des fosses communes. 

"Desaparecido" 

Ce terme signifiait, il y a quarante ans: enlevé, torturé, dépecé... une tactique qui permettait à la fois de se débarrasser d'activistes gênants et, plus que tout, de faire peur à ceux qui voudraient s'opposer à ceux qui, à l'époque, étaient au pouvoir en Amérique Latine: des régimes autoritaires et anti-communistes. Ceux qui faisaient "disparaître" étaient appelés à l'époque paramilitaires, il s'agissait de troupes irrégulières, entraînées aux Etats-Unis ou par des agents de la CIA.

"Levantado"

Aujourd'hui on utilise plutôt le terme "levantado", moins connoté politiquement, il est utilisé pour décrire un enlèvement, le plus souvent suivi de tortures et du dépècement du corps. Donc, vous l'aurez compris, la même chose. Mais la grande différence c'est, qu'aujourd'hui, les "levantados" n'ont rien à voir avec la politique, ils peuvent être n'importe qui, des hommes d'affaires, des touristes, des jeunes filles, des bébés...

Depuis dix ans, il y en a eu, sur le territoire national, près de 30.000 selon les sources officielles, mais certaines sources multiplient ce chiffre par cinq voire par dix ! Rappelons qu'en Argentine, la dictature militaire a fait "disparaître " 25.000 personnes environ. Soit un sixième de moins que le nombre admis par le propre Etat mexicain et douze fois moins que les chiffres des activistes les plus alarmants (2) ! Ceux qui s'occupent de "levantar", eux, ne sont plus appelés paramilitaires, mais "narcos"... Beaucoup ont été entraînés par l'armée et la police, certains d'entre eux l'ont même été aux Etat-Unis ou par des agents des services spéciaux américains (3). 

Le cas Ayotzinapa est original car il tient des deux. "Ayotzinapa", cette école a une histoire, et pas des moindres... c'est là qu'a étudié le guérillero Lucio Cabañas, le Che Guevara mexicain! 

"La Guerre Sale"

Retour aux années soixante. A cette époque, le pays connaissait la "dictature parfaite", la "dictamolle" de l'autoritaire Parti Révolutionnaire Institutionnel. Le Guerrero était en proie à de nombreux conflits politiques. Les "cívicos" menés, entre autres, par le professeur Genaro Vázquez, voulaient plus de démocratie et réussirent à destituer le gouverneur après que sa police eut tiré sur la foule à Chilpancingo en 1960.

Les nouvelles élections menèrent au pouvoir un nouveau gouverneur qui fit, de nouveau, tirer sur la foule à Iguala en 1962. Genaro Vázquez fut emprisonné puis s'évada et prit le maquis. Entre temps, en 1967, les sicaires aux ordres des propriétaires terriens (et donc des dirigeants du parti) avaient tiré sur la foule des "copreros" (4) à Acapulco, la douce station balnéaire que l'on voulait utiliser comme symbole de la modernité, du progrès, de la consommation et, à l'occasion, de la démocratie.

La même année, non loin de là, à Atoyac, la police tire sur la foule une nouvelle fois et c'est un professeur rural, qui, cette fois, prend les armes contre l'Etat. Un certain Lucio Cabañas, qui avait été formé à l'école normale rurale d'Ayotzinapa. Son mouvement de guérilla, bénéficiant d'une base certaine, fit flancher le gouvernement.

Les autorités mexicaines utilisèrent alors une technique déjà rodée en Algérie par Bigeard et ses sbires et qui avait fait ses preuves: la disparition forcée. Il s'agissait de faire disparaître le plus possible de monde, qu'ils soient guérilleros ou pas, afin de faire taire ces voix qui se levaient contre la toute puissance du parti et, surtout, contre les inégalités sociales. Cette guerre de contre-insurrection est connue au Mexique sous le nom de "Guerre Sucia", "la Guerre Sale".

Pour la période s'étalant de soixante-sept à 1982 dans la seule région d'Atoyac, environ 600 personnes sont considérées comme "disparues", sur un total de 2000 pour le Mexique. Très peu de corps ont été retrouvés au jour d'aujourd'hui. On tenta, mollement, de juger les responsables dans les années 2000 mais la FEMOSPP, le bureau spécial inauguré en grande pompe par le président Fox, ne retrouva aucun des responsables pourtant bien identifiés et disparut sans laisser de traces... exactement comme les jeunes gens qu'il était sensé réhabiliter.

La place était libre à l'impunité: "Pourquoi donc s'inquiéter?" ont dû penser les apprentis tortionnaires des années 2000. "Personne n'a fait justice pour les actes commis auparavant, faisons-nous plaisir donc! Rien ne nous arrivera!".   

 

Plusieurs massacres depuis les années 80

La menace communiste avait disparu et le calme était enfin revenu fin des années 80. On arrêta, pour un temps, de s'en prendre aux populations locales. Mais les évènements de 1994 ravivèrent les mémoires: L'EZLN s'était soulevée au Chiapas et, au Guerrero, les paysans se rassemblaient dans une organisation aux visées sociales autant qu'écologistes, la OCSS (5). Le 28 juin 1995, 17 paysans étaient exécutés par la police du Guerrero, la tristement célèbre "Motorizada", non loin de la ville de Coyuca de Benítez au lieu-dit Aguas Blancas. La police ne se gêna pas pour "semer" de armes sur les cadavres, afin de faire croire à un affrontement.

Un an plus tard, une nouvelle guérilla, l'EPR (5), faisait son apparition dans la région, jurant de venger les victimes du massacre. De 1998 à 2003, on compte environ 600 assassinats politiques et disparitions à caractère politique au Guerrero, la plupart des victimes étant des membres du PRD, de la OCSS et des membres présumés de l'EPR et des autres groupes armés opérant dans la région. Il faudrait rajouter à ce triste panorama les dizaines de prisonniers politiques et les exilés.

La "narco-violence"

A partir du milieu des années 2000, la violence due au narco-trafic a augmenté en intensité: têtes coupées, corps démembrés, tortures, disparitions en masse... l'histoire recommençait... mais désormais tout le monde pouvait être "levantado", du plus riche au plus pauvre, pour un regard mal placé, pour un chisme... La violence s'était étendue à toutes les strates de la société, elle s'était, en quelques sortes, démocratisée... et Acapulco, la capitale économique de l'Etat, est devenue l'une des villes les plus violentes au monde. Fait marquant, on arrêta un jour un des leaders du cartel du CIDA, une sanguinaire cellule de sicaires. Ce leader avait pour nom Tarín.. il était le fils d'un des frères Tarín, les tristement célèbres assassins qui travaillaient dans les années soixante-dix pour le major Acosta Chaparro et qui avaient pour mission de torturer et "éliminer" les opposants. On retrouva des centaines de cadavres sous les fondations de l'hôtel Mayan Palace à Acapulco... des activistes, des délinquants qui gênaient et... des gens comme vous et moi qui passaient par là. 

Mais pourquoi donc Ayotzinapa? 

Les dix dernières années, les assassinats politiques n'ont pas cessé au Guerrero, ils ont simplement été camouflés par la guerre entre narco-trafiquants. Les militants locaux l'affirment, quand l'un d'eux est arrêté par la police ou l'armée, il est souvent remis à des sicaires qui se chargent de le torturer, de rendre son corps méconnaissable et de l'enterrer dans une fosse commune.

Les jeunes gens de l'école normale d'Ayotzinapa dérangent, ils revendiquent l'héritage révolutionnaire de Lucio Cabañas et, bien plus, ils sont attachés à un monde agricole qui a été complètement sinistré par les traités de libre-échange et la culture des stupéfiants. Déjà, deux étudiants avaient été tués par la police de l'Etat, en 2011, à Chilpancingo. Ajoutons à cela le "mauvais exemple" des polices communautaires qui, sur une base de bénévolat, luttent efficacement contre la délinquance et ses alliés dans la police... et la date anniversaire du massacre du 2 octobre 1968. Tout porte à croire que l'on ait voulu faire un exemple... un message à destination des étudiants du Guerrero mais aussi de tous les Mexicains. Mais un message qui viendrait de qui? 

Alors que les médias mexicains se vantaient encore il y a quelques semaines que leur pays enverrait des casques bleus appuyer les interventions de l'ONU, il semblerait que tout ce bruit n'ait servi qu'à masquer des pratiques qui, aujourd'hui encore, un demi-siècle après la "Guerre Sale", ont toujours cours.

Notes :

(1) Ecoles normales rurales: écoles rurales fondées à l'époque du président Lázaro Cárdenas, où étudient les jeunes gens issus des campagnes avoisinantes.(2) Selon le think tank CIDAC, la guerre qui sévit au Mexique aurait fait, entre 2006 et 2012, 300,000 morts et disparus, la majorité étant des clandestins originaires d'Amérique Centrale. http://m.tu.tv/videos/300-mil-desaparecidos-y-90-mil-muertos-e (3) Les fondateurs du groupe des Zetas étaient des militaires mexicains entraînés à la guerre de contre-insurrection par les services spéciaux américains.

(4) Copreros:  Producteurs de noix de coco

(5) OCSS: Organización Campesina de la Sierra del Sur aujourd'hui démantelée. En 2013 encore deux de ses anciens dirigeants ont été assassinés.

(6) EPR: Ejército Popular Revolucionario, guérilla marxiste présente dans les états de Guerrero, Oaxaca, Puebla, Morelos, México et DF


Pour en savoir plus:

A lire:

Maribel Gutiérrez, Violencia en Guerrero, Editorial La Jornada Ediciones . México, 1998.

Armando Batra, Guerrero Bronco, ediciones Era, México, 1996

Carlos Montemayor, La Guerra en el Paraíso, Debolsillo, México, 1997

Sur Internet:

Canal 6 de Julio, La masacre de Aguas Blancas,(vidéo)

Noticias Tierra

FUNDEM: Fondation qui regroupe des parents de disparus de la guerre contre le narco-trafic

http://fuundec.org/tag/fundem/

AFADEM: Association de parents de disparus de la "Guerre Sale"

http://www.omct.org/es/network/america-region/mexico/m40/

source::

http://www.lepetitjournal.com/mexico/accueil/actualite-mexique/196280-etat-du-guerrero-des-desaparecidos-aux-levantados-un-demi-siecle-de-disparitions-forcees

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Ayotzinapa, l'école militante des étudiants disparus

L'école normale d'Ayotzinapa que fréquentaient les étudiants mexicains disparus est connue pour être un foyer de contestation politique. Ses élèves ont à cœur de changer le système. Beaucoup viennent d'en payer le prix fort


Juan Diego Quesada, 11 octobre 2014, El pays

Pour être admis à l'école de formation des maîtres d'Ayotzinapa [Etat de Guerrero], les étudiants doivent passer un examen et se soumettre à une déclaration de ressources. Bernardo Flores, fils de paysan, n'était propriétaire que d'une maison en pisé avec un toit de planches et d'une vieille jument. Il remplissait donc les conditions de pauvreté requises par l'établissement.

Son envie d'être instituteur dans l'une des communautés rurales de cette région montagneuse en a rapidement fait un élève modèle. El Cochi, comme l'appellent ses amis, fait partie des 42 étudiants disparus, enlevés par la police municipale d'Iguala, noyautée par des groupes mafieux mexicains.

Un terreau idéal pour des jeunes politisés

L'école normale d'Ayotzinapa est adossée à une petite route secondaire, à trois heures de Mexico. Les étudiants, issus en majorité de familles qui cultivent le maïs et les haricots, étudient et vivent ensemble. Les décisions concernant la gestion de l'établissement sont prises au cours d'assemblées où chacun vote à main levée et où le discours révolutionnaire est la norme. Sur les murs, des affiches font la promotion du mouvement ouvrier et paysan. "Le berceau de la conscience sociale" peut-on lire sur une affiche à l'entrée. L'extrême pauvreté, la violence et la corruption endémique qui sévissent dans l'Etat du Guerrero, dans le sud-est du Mexique, forment un terreau idéal pour des générations de jeunes très politisés, soucieux de changer le système.

Le 26 septembre dernier, une centaine d'étudiants de première et deuxième année ont pris deux bus pour aller à Iguala, à un peu moins de 100 km par la route. Les étudiants ont pour habitude de s'approprier bus et conducteurs quand ils veulent se rendre quelque part. "Ces véhicules sont au service du peuple", justifie un membre de la direction de l'établissement.

"Ils ont fait feu sur un copain"

Ce jour-là, ils s'étaient rendus à la gare d'Iguala pour obtenir trois autobus supplémentaires et ils ont été interceptés par la police municipale dès la sortie de la ville. Les étudiants en tête du convoi sont descendus du bus pour demander aux policiers de les laisser passer. "Quand nous avons essayé de déplacer leur voiture, ils ont commencé à nous canarder", raconte l'un des élèves. Les policiers ont ouvert le feu et tué deux d'entre eux, un autre étudiant a été blessé à la tête. Plus de 40 étudiants ont été arrêtés (dont El Cochi) et les autres ont réussi à s'enfuir par les collines.

Un jeune au crâne rasé, comme tous les étudiants de première année, raconte que les policiers ont tiré de sang-froid. "Ils ont fait feu sur un copain presque à bout portant. La balle lui est entrée dans la mâchoire et lui a explosé la tête. Il était méconnaissable. Ils ont continué à tirer et nous avons pris la fuite comme nous avons pu. Nous étions cernés par des voitures de police, des policiers, et j'ai même vu des gens en civil."

"Tais-toi connard. Mêle-toi de ce qui te regarde"

Il a passé une partie de la nuit caché chez une dame qui a bien voulu lui offrir asile, et à l'aube il s'est présenté au commissariat avec d'autres élèves pour réclamer la libération de ses amis. "Tais-toi connard. Mêle-toi de ce qui te regarde", lui a lancé un policier pour couper court à ses protestations. José, qui souhaite garder l'anonymat, s'est ensuite rendu à la morgue afin d'identifier l'un des corps. L'étudiant était défiguré : on lui avait lacéré le visage au cutter et arraché les yeux.

Le dimanche soir, les proches des disparus, des hommes de condition modeste ainsi que des femmes avec des enfants en bas âge, se sont réunis afin de se mobiliser face à la "passivité des politiques". "Ils doivent nous les rendre vivants, lance un homme." "C'est la faute du gouverneur de Guerrero, ajoute un autre." "Il faut faire un coup d'Etat".

Ces hommes et ces femmes se disent convaincus que les 28 cadavres trouvés dans une fosse d'Iguala par les autorités ne sont pas les corps de leurs enfants. Une spécialiste argentine de l'identification des corps travaille en ce moment avec les légistes mexicains.

Il ne perd pas espoir de le revoir vivant

L'histoire de la lutte des étudiants de Ayotzinapa ne date pas d'hier. En décembre 2011, deux étudiants avaient été assassinés pour avoir manifesté le long d'une route. Deux immenses portraits de ces jeunes, érigés en martyrs de la lutte sociale, sont affichés sur l'une des façades de l'école. Fidèle à la tradition de la lutte armée, courante dans la région, cette école a souvent nourri un vivier de guérilleros. A quelques mètres des portraits, un autel avec un Christ et un San Judas Tadeo [Saint Jude-Thaddée, saint patron des causes désespérées qui fait l'objet d'une grande dévotion au Mexique] veille sur les disparus.

Quand le père de El Cochi a appris que son fils avait disparu, il a abandonné son champ et n'a pas hésité à faire cinq heures de route pour se rendre à Ayotzinapa. Selon les éléments de l'enquête, la carte électorale de son fils a été retrouvée tachée de sang dans l'un des autobus pris pour cible par la police. Pourtant, personne n'est capable de lui dire où se trouve ce document. L'agriculteur a le pressentiment que son fils est vivant. Il l'imagine apeuré et affamé dans un taudis où ses ravisseurs le retiendraient prisonnier. Mais il ne perd pas espoir de le revoir vivant.

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