[Cet article a été publié en juin 2020 dans : le-blog-de-jean-pierre.com]
Rutebeuf (13ème siècle), trouvère (poète du nord <> troubadour poète du sud) compositeur de « dits » (histoires), de « mystères » (théâtre), est surtout connu aujourd’hui pour La complainte Rutebeuf, mise en musique et interprétée par Léo Férré (sous le titre Pauvre Rutebeuf), et de nombreux autres chanteurs (Marc Ogeret, Joan Baez…).
Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Le vent je crois les a ôtés
L’amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta (…)
Cette première strophe de la Complainte (l’intégralité se trouve facilement sur Internet) pour :
1 – la problématique de l’impuissance, du désarroi, face à ce qui pourrait être la fatalité, le « pas de chance », le « c’est comme ça », « on n’y peut rien ».
2 – les sons et les harmoniques de la construction poétique.
Les deux indissociables dans la lecture..
1- Le poème (la complainte a la dimension tragique du destin) présente le narrateur comme dépossédé du pouvoir d’agir dans ses rapports d’amitié, perdue en dépit de l’intensité (tant) de son investissement physique (tenus) et affectif (aimés) pour la conserver. L’épicentre est le vent, métaphore d’une force invisible malintentionnée contre laquelle on ne peut rien. (cf. ci-dessous le poème de Verlaine).
2 – Si l’on compare : a - Que sont devenus mes amis ? (prose) et b- Que sont mes amis devenus (poésie – pas de ponctuation) :
a- la question porte sur sont devenus (auxiliaire être + participe passé pour former le passé-composé) qui est l’épicentre.
b- la question ou exclamation se dédouble et porte à la fois sur sont et sur devenus :
- sont, séparé du participe, sonne d’abord comme le verbe être, et que sont comme un qui sont : « que sont mes amis » apparaît fugitivement comme un possible épicentre.
- devenus prend une dimension nouvelle puisque il est/devient alors l’épicentre, sans que disparaisse le premier. Un peu comme ce qui se passe par exemple dans les fugues à plusieurs voix de Bach.
Autrement dit :
a- on attend une réponse précise : le signifié (le sens, très clair, de la question) fait disparaître le signifiant (la construction) qui n’a pas de fonction esthétique.
b- l’interrogation/exclamation est une expression de la problématique (amour/amitié s’en vont et on n’y peut rien) dont la réponse est « dans le vent » (cf. Bob Dylan). Le signifié est modifié/enrichi par les harmoniques (vibrations autour de la note, ici l’interrogation/exclamation) créées par la dissociation de l’auxiliaire et du participe.
3 – Amour, masculin au singulier et féminin au pluriel, est aussi féminin au singulier chez La Bruyère, Molière, La Fontaine, Racine… La poésie qui utilise les mots comme des éléments musicaux peut les modifier librement.
Morte est une rime dite « féminine » (le –e final ne se prononce pas mais se laisse entendre) caractérisée par la résonance qui prolonge le vers tout en conservant les quatre syllabes (l’a/ mour/ est/mort(e)), comme « empor/te » et « por/te » pour les huit syllabes (cf. sonne l’heure / je demeure dans Le Pont Mirabeau) : résonance qui fait écho celle du rapport amitié/amour.
Les emporta, est une rime dite masculine : pas de résonance, un sont mat, c’est fini.
***
Chanson d’automne
Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone
Tout suffocant
Et blême quand
Sonne l’heure
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure
Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà
Pareil à la
Feuille morte
(Poèmes saturniens)
Verlaine aimait les vers impairs pour ce qu’ils permettaient de non fini, de résonance :
De la musique avant toute chose
Et pour cela préfère l’impair
Plus vague et plus soluble dans l’air
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
(Art poétique)
Chaque strophe de Chanson d’automne est composée de deux structures de 11 syllabes chacune terminée par une rime féminine (automne, monotone, heure, pleure, emporte, morte) qui entraîne au-delà de la 11ème syllabe, sans aller jusqu’à l’alexandrin (vers classique – Corneille, Racine, Molière… – de 12 syllabes aux structures paires).
Même problématique de la mauvaise étoile, du destin, même procédé d’écriture, à six siècles d’intervalle, dans des sociétés (Moyen-âge, fin du 19ème siècle) qui sont très différentes.
Pas les hommes.