(articles publiés en mars 2021 dans le-blog-de-jean-pierre.com)
1 -
Une campagne électorale – on ne dit pas campagne « politique » – est un affront consenti à l’intelligence et à la raison. Non parce qu’elle se sert d’affects (ceux que visent à provoquer l’enveloppe lyrique et le contenu exacerbé des critiques et des promesses), mais parce que le candidat et l’électeur jouent, de connivence, à faire semblant de croire que ces affects sont de l’ordre de la rationalité.
Les enregistrements des campagnes antérieures révèlent, durement parfois, les procédés de ce jeu devenu, avec le temps, burlesque, sinon affligeant.
Ce qui la rend possible et audible dans le temps où elle se déroule, est l’insatisfaction chronique de notre condition ramenée ici à son expression infantile et traitée comme telle.
A la demande Je veux tout et tout de suite et je veux entendre que c’est possible répondent entre autres, Yes we can (B. Obama), Ensemble tout est possible (N. Sarkozy) Le changement c’est maintenant (F. Hollande), La France doit être une chance pour tous (E. Macron).
Tel est le dialogue de type enfant / parent, sous la forme caricaturale, entre ceux qui veulent plus d’ « objets » et celui qui veut plus de pouvoir, les uns et les autres déterminés par l’équation capitaliste commune.
Cette parenthèse de quelques semaines du « tout est possible » pour une métamorphose magique du réel, autrement dit ce moment de régression infantile nécessaire à ce qu’on appelle "expression démocratique du suffrage universel" repose sur la même confusion entre population (lieu des affections) et peuple (lieu de la pensée politique). Le pouvoir héréditaire et la dictature en diffèrent en ce sens qu’ils veulent asseoir cette régression dans la durée sinon l’immortalité.
Les meetings (les plus remarquables sont ceux des E.U.) réunissent les partisans/croyants pour un moment de transcendance de pacotille. En 2017, E. Macron avait endommagé ses cordes vocales en hurlant d’absurdes « en même temps » qui avaient soulevé un enthousiasme (littéralement = être sous l’emprise d’un dieu) qui confinait au délire collectif. Avait-il fini par se convaincre lui-même qu’il était, sinon un dieu, du moins un héros (état intermédiaire entre les hommes et les dieux, comme Héraclès / Hercule) ?
L’inéluctable déception post-électorale n’est pas due comme on le dit à la confrontation de l’exercice du pouvoir au réel, mais à cette confusion initiale ainsi jouée. capable de réaliser un treizième « travail » ?
L’élection passée, l’élu et son adversaire battu jouent alors le jeu de l’apparence de la dialectique : le premier utilise le registre de l’adulte raisonnable raisonnant pour un possible d’où est exclu le tout et présenté désormais comme le seul réel aménageable à la marge, l’autre celui de la contestation de ce possible dans lequel il va tenter de réintroduire progressivement le tout qui sera repris par tous les candidats, chacun selon ses talents, cinq ans plus tard.
Tel est, en gros, le scénario de la campagne électorale qui, en période « normale », met en jeu les acteurs des partis politiques.
Il en va tout autrement en période de dépression.
Ce qui est le cas aujourd’hui.
2 -
Face à ce que représentent le FN/RN et sa candidate, l’attitude électorale pertinente consiste à les maintenir en-dehors de l’univers politique dans lequel ils jouent avec les outils de la politique, et dont ils ne font pas plus partie qu’un enfant jouant à l’adulte fait partie de l’univers adulte.
La décision de l’abstention au second tour (si la candidate FN/RN y parvient) au motif du refus du vote négatif est donc inappropriée et, au sens littéral, irresponsable.
Il ne s’agit pas non plus de voter contre le RN/FN, mais de signifier, en votant pour l’autre candidat, quel qu’il ou elle soit, qu’on reste dans le champ du politique.
Cette analyse ne peut être entendue que si l’on substitue au voter pour ou contre quelqu’un ou au voter pour ou contre quelque chose, un voter pour ou contre ce qui produit l’équation capitaliste structurante (être = avoir plus) réalisée depuis maintenant deux siècles dans les formes économiques, sociales, financières et industrielles que l’on sait.
En d’autres termes : du point de vue de la philosophie politique, que le candidat soit de « gauche gestionnaire réformiste » ou de « droite gestionnaire conservatrice », le cadre reste le même : les seules différences tiennent aux ajustements économiques et sociaux internes en relation avec le rapport privé/commun. Le Front Populaire (1936) et le programme du Conseil National de la Résistance (1944) sont là pour nous rappeler que ces différences peuvent être considérables pour la vie quotidienne.
Pour autant, le système continue à fonctionner avec sa logique propre et le processus de dysfonctionnement global s’accentue, quelle que soit la couleur des élus, comme nous le constatons aujourd’hui : courses aux profits par tous les moyens, aggravation des inégalités nationales et internationales, immigrations et crimes de désespérance, détérioration de l’environnement, mutation climatique, dépression planétaire, populisme (dans le sens infantilisme), replis identitaires, en particulier ce que j’appellerais le « malaise de maturité » (un sondage indique que le FN/RN serait le vote majoritaire des trentenaires) lié sans doute à une absence de perspective de développement économique « classique », notamment d’emplois pérennes.
C’est ce que signifiait « bonnet blanc et blanc bonnet » (formule reprise par Jacques Duclos – candidat du parti communiste arrivé juste derrière Alain Poher – centre droit – et Georges Pompidou – droite –, les deux candidats du second tour de la présidentielle de 1969) dans un temps où la révolution socialiste/communiste (assurée « aux couleurs de la France ») apparaissait comme un possible.
Aujourd’hui, ce possible ayant disparu et l’idée de la révolution dont je parle étant non encore assez émergée (quelques voix commencent à se faire entendre), le seul choix possible concerne la nuance du bonnet.
S’il est indispensable de déposer un bulletin dans l’urne, c’est que nous sommes « embarqués », et croire qu’on peut rester sur la rive pour voir passer le bateau de la société participe de la même irresponsabilité littérale : la vitesse du bateau et le pilote ont leur importance, même si l’on préfèrerait l’océan plutôt que l’impassibilité du fleuve. S’abstenir revient à ouvrir la porte du champ politique au FN/RN avec la fascination pour le « jusqu’où peut aller le jeu de l’apprenti sorcier ? » dont est connue la réponse.
De même, « on choisit au premier tour, on élimine au second » n’a pas plus de sens que les deux bonnets de 1969.
Faute de révolution proposée, il ne nous reste, pour le premier tour, que la gestion lucide, active, des affects, ne serait-ce que dans notre discours aux autres.
Pour le second, si la nuance du bonnet n'est plus l'enjeu du vote, la sauvegarde du politique.
3 –
La campagne électorale contient le problème de l’incarnation politique : est-elle une nécessité, et en quoi, ou bien n’est-elle que le signe du jeu des affects évoqué plus haut ?
En d’autres termes, est-il possible d’imaginer un discours politique sans un visage ?