(article publié le 30/12/2020 dans le-blog-de-jean-pierre.com)
Noël permet aussi de combler les lacunes. Je n’avais pas lu Le mage du Kremlin, écrit (en 2021) par Giuliano da Empoli et publié (pour cause de covid) en avril 2022 – soit deux mois après l’invasion de l’Ukraine par la Russie – chez Gallimard.
La lacune est comblée : je l’ai trouvé au matin du 25 dans mes chaussures sagement disposées devant la cheminée. En réalité il m’a été offert le 24 au soir, mais dans l’hypothèse où de petits enfants liraient cet article, je préfère laisser croire au père Noël.
Ce roman a cette particularité de donner l’impression qu’il n’en est pas un en ce sens qu’à côté de personnages de fiction, il fait intervenir des personnes réelles – Vladimir Poutine, Boris Berezowski, Mikhaïl Khodorkovski, Edouard Limonov, Gary Kasparov, Serguei Prigojine… – dans des événements réels (guerre de Tchétchénie, révolution orange en Ukraine, élection de 2000, naufrage du sous-marin Koursk, rencontre de Boris Eltsine et Bill Clinton…).
Vadim Baranov, le narrateur (personnage de fiction inspiré d’une personne réelle), devient le conseiller le plus proche de V. Poutine dont il décrit l’accession au pouvoir et la philosophie politique.
Les lecteurs du blog connaissent l’analyse que je propose, en particulier de l’invasion de l’Ukraine, il y aura bientôt trois ans : en 1990, la décision responsable (dans le sens « réponse adéquate ») des membres de l’OTAN aurait dû être la dissolution de cette organisation construite pour répondre au Pacte de Varsovie disparu au moment de l’implosion soviétique. Son maintien était un discours irresponsable en regard de ce qu’aurait pu être une proposition à la Russie d’une discussion sur la construction de nouveaux rapports ouest-est – militaires notamment.
Les années de chaos qui ont suivi l’implosion ont fait émerger ceux qu’on appelle – de manière inappropriée – des « oligarques », en réalité des hommes prêts à tout pour s’approprier non directement le pouvoir politique, mais la richesse sous toutes ses formes et qui s’imaginaient pouvoir dicter la politique… comme d’autres le font dans les pays capitalistes… quand ils ne sont pas élus.
Giuliano da Empoli qui n’est ni russe ni conseiller de V. Poutine, mais italo-suisse – il enseigne à Science-Po Paris – imagine donc comment, face à cette « horizontalité » capitaliste sauvage de connotation occidentale, V. Poutine construit, de manière froide, calculée, la « verticalité » du pouvoir qu’il parvient à acquérir et à conserver en s’appuyant sur des « valeurs » patriotiques antinomiques de cette horizontalité honnie de ceux qui paient les pots cassés du chaos, autrement dit le « peuple ».
Au-delà de tous les renseignements qu’il a pu acquérir, l’auteur propose donc sa propre analyse qui met en évidence, et pas seulement en creux, la responsabilité occidentale.
La problématique ainsi proposée est celle du déclenchement d’un processus et dont la caractéristique principale est d’être occultée par les médias qui mettent généralement plutôt l’accent sur l’événement présenté comme sa propre cause (cf. le massacre du 10 octobre 2023 le plus souvent présenté comme le début de la guerre).
Le livre se lit d’une traite.
Une critique : l’auteur semble parfois donner raison à Poutine dans son combat contre l’avidité du capitalisme occidental dont il pense qu’il veut envahir la Russie, non par les armes, mais par la propagande politique, comme en Ukraine (révolution orange).
Ma critique ne porte pas sur ce point, mais sur l’absence de la problématique essentielle : le capitalisme industriel et financier occidental créé à la fin du 18ème siècle est un mode d’expression de l’équation capitaliste (être = avoir +) dont le pouvoir dictatorial (celui de Poutine) est un autre mode.
Corollaire : si, selon le point de vue prêté à Poutine, c’est la propagande occidentale qui est à l’origine de la révolution orange en Ukraine, qu’est-ce qui la rend si efficace qu’il doive envahir l’Ukraine pour se protéger ?