La problématique de ce que l’on appelle aujourd’hui « féminisme » est directement abordée par Molière dans Les Précieuses ridicules, puis dans L’École des maris, L’École des femmes, enfin dans Les Femmes savantes.
En réalité, le statut de la femme est un thème récurrent de la littérature, pour au moins une raison : jusqu’à une date relativement récente, elle est écrite quasi exclusivement par les hommes, ce sont eux qui édictent les lois, et comme ils vivent avec des femmes qui manifestent de diverses manières qu’elles ne sont pas réductibles au statut qui leur est imposé, ils en rendent compte en particulier dans les œuvres que nous appelons d’art.
Au 17ème siècle, le « féminisme » – j’emploie le mot malgré son anachronisme – s’est exprimé dans le salon et sous la plume (entre autres, Artamène ou le grand Cyrus, Clélie) de Madeleine de Scudéry, en particulier dans le registre du langage, autrement dit de la préciosité dont Molière se moque dans Les Précieuses ridicules.
Exemples :
Dans la scène 6, la servante Marotte annonce une visite à sa « précieuse » maîtresse Magdelon.
Marotte : Voilà un laquais qui demande si vous êtes au logis, et dit que son maître vous veut venir voir.
Magdelon : Apprenez, sotte, à vous énoncer moins vulgairement. Dites : "Voilà un nécessaire qui demande si vous êtes en commodité d'être visibles."
Dans la scène 9, la même Magdelon formule ainsi sa demande à son domestique d’apporter des sièges : « Vite, voiturez-nous ici les commodités de la conversation. »
La pièce aurait été oubliée, comme les autres, si Molière avait réduit la préciosité à une simple question de langage, autrement dit s’il n’avait pas compris qu’elle était le signe d’une question plus sérieuse et grave.
C’est en quoi Les Femmes savantes ne sont pas – comme certains le disent – une critique du féminisme (pas plus que Tartuffe n’est une critique de la fausse dévotion et de l’hypocrisie), mais l’exposition, dans le mode qui n’est pas toujours comique, loin de là, de ce qui produit des formes de langage et d’attitude d’apparence ridicule.
La pièce est écrite en alexandrins – vers de 12 syllabes – et elle comprend 4 actes.
La première scène du 1er acte met en scène deux sœurs, Armande et Henriette, surprises au milieu d’une conversation :
Armande
Quoi ! le beau nom de fille est un titre, ma sœur,
Dont vous voulez quittez la charmante douceur,
Et de vous marier vous osez faire fête !
Ce vulgaire dessein vous peut monter en tête !
Henriette
Oui, ma sœur.
Armande
Ah ! ce « oui » se peut-il supporter,
Et sans un mal de cœur saurait-on l’écouter !
Henriette
Qu’a donc le mariage en soi qui vous oblige…
Armande
Ah, mon Dieu ! fi ! [interjection de mépris, de dégoût]
Henriette
Comment ?
Armande
Ah, fi ! vous dis-je
Ne concevez-vous point ce que, dès qu’on l’entend,
Un tel mot à l’esprit offre de dégoûtant !
De quelle étrange image on est par lui blessée !
Sur quelle sale vue il traîne la pensée !
N’en frissonnez-vous point et pouvez-vous, ma sœur ;
Aux suites de ce mot résoudre votre cœur ?
Henriette
Les suites de ce mot, quand je les envisage,
Me font voir un mari, des enfants, un ménage ;
Et je ne vois rien là, si j’en puis raisonner,
Qui blesse la pensée et fasse frissonner. (…)
Tout est là.