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Billet de blog 24 janvier 2026

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Molière – Les Femmes savantes (3)

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Tout est là : l’objet de la pièce n’est pas d’ordre sociologique (la conception du mariage selon les critères du système aristocratique que Molière critique par ailleurs et avec force) mais, par le biais du rapport au corps, philosophique, et le discours qu’il oppose à celui de la transcendance religieuse est celui de l’immanence matérialiste.

Armande oppose à la douceur de la virginité la vulgarité de la relation sexuelle à laquelle elle réduit le mariage (« Sur quelle sale vue il traîne la pensée ») et Henriette lui oppose une représentation paisible du couple et des enfants.

La sociologie rappellerait le mariage arrangé, le viol de la nuit de noces,  la psychologie expliquerait le dégoût d’Armande par cette réalité brutale, et le féminisme taxerait Henriette au moins de naïveté confondante, au pire de complicité d’un système de soumission de la femme réduite à un objet.

Ce qui contrarie cette lecture est le langage.

Le discours d’Armande (réduite à une exclamation permanente) est celui de la passion significative d’une aliénation, celui d’Henriette celui de la maîtrise significative du choix.

Le paradoxe est là : dans un contexte (aristocratie/bourgeoisie) où la jeune fille ne dispose pas de liberté, celle qui refuse le mariage (connotation de liberté) a le langage de la sujétion, celle qui revendique le mariage (connotation de sujétion) a celui de la liberté.

Paradoxe si le discours de Molière était une critique de contingence, ce qu’il n’est jamais, mais une analyse clinique de l’être humain.

Au début de la première scène, il nous indique donc quel sera le discours de sa pièce (les éléments du récit seront précisés un peu plus loin) : Armande est la représentation théâtrale d’une difficulté humaine majeure, celui d’Henriette en est l’antithèse.   

Il précise ainsi :

                                                     Henriette

                         Et qu’est-ce qu’à mon âge on a de mieux à faire

                             Que d’attacher à soi, par le titre d’époux,

                          Un homme qui vous aime et soit aimé de vous,

                                Et de cette union, de tendresse suivie,

                            Se faire les douceurs d’une innocente vie ?

            Ce nœud [union] bien assorti, n’a-t-il pas des appas [charmes] ?

                                                     Armande

                         Mon Dieu, que votre esprit est d’un étage bas !

                         Que vous jouez au monde un petit personnage,

                          De vous claquemurer aux choses du ménage,

                        Et de n’entrevoir point de plaisirs plus touchants

                         Qu’un idole d’époux et des marmots d’enfants !

                   (…) Songez à prendre un goût des plus nobles plaisirs,

                            Et traitant de mépris les sens et la matière,

                       À l’esprit comme nous donnez-vous tout entière. »

D’un côté, via le choix de l’amour, l’expression de la totalité de la vie (corps et esprit), de l’autre, via le déni du choix de l’amour,  la mutilation par le rejet du corps .

Le récit, qui commence juste après, va proposer une intrigue qui permettra de comprendre ce qui conduit à ce rejet mutilant,  comment se déclenche le processus du malheur – en l’occurrence celui, tragique, d’Armande.  

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