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Billet de blog 25 janvier 2026

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Molière – Les Femmes savantes (4)

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Traiter de « mépris les sens et la matière » est donc le signe d’une perturbation qui rappelle le discours religieux hostile à tout ce qui n’est pas l’âme et dont l’histoire nous a appris et nous apprend encore la nature des pathologies qu’il peut recouvrir du manteau de la pureté. On dirait aujourd’hui : Armande a un problème.

La question est de savoir lequel et en quoi il ne ressortit ni à la psychologie théâtrale ni à l’époque, autrement dit en quoi il nous concerne.

La référence qu’Armande veut imposer à Henriette est leur mère, référence à laquelle elle veut donner une dimension objective (« Que du nom de savante on honore en tous lieux ») et que l’injonction « Mariez-vous, ma sœur, à la philosophie » évacue aussitôt par son antithèse ridicule qui peut évoquer les fiançailles des moniales à Jésus.

La prétention et le radicalisme qu’elle confère à la philosophie,

                     « Qui nous monte au-dessus de tout le genre humain

                              Et donne à la raison l’empire souverain,

                               Soumettant à ses lois la partie animale,

                      Dont l’appétit grossier aux bêtes nous ravale (…) »

confirme l’existence du problème.

Molière utilise alors, en le retournant par l’ironie contre la croyance dont il et un des fondements, l’argument de la prédestination,  une manière de signifier – et c’est une pique envoyée au cartésianisme qui dissocie l’âme et le corps – la vanité du dialogue « croyance contre croyance »  :

                  « Le Ciel, dont nous voyons que l’ordre est tout puissant,

                      Pour différents emplois nous fabrique en naissant ;

                           Et tout esprit n’est pas composé d’une étoffe

                         Qui se trouve taillée à faire un philosophe (…)

                       Ainsi , dans nos desseins l’une à l’autre contraire,

                           Nous saurons toutes deux imiter notre mère,

                            Vous, du côté de l’âme et des nobles désirs,

                         Moi, du côté des sens et des grossiers plaisirs ;

                           Vous, aux productions d’esprit et de lumière,

                      Moi, dans celles, ma sœur, qui sont de la matière »

L’ironie : Henriette fait semblant de faire de la discrimination essentielle de l’âme et du corps son propre idéal, mais en éliminant le jugement moral (= je me réjouis d’être ravalée au rang d’une bête) elle signifie qu’il est pour elle – et pour tous ceux qui refusent la discrimination – une absurdité.

Après qu’elle aura rappelé à sa sœur qu’elle doit son existence au fait que leur mère n’était pas seulement mariée à la philosophie – un argument de réalité qu’elle étire, toujours sur le mode ironique, jusqu’à la provocation,

                 Et ne supprimez point, voulant qu’on vous seconde [imite]

                          Quelque petit savant qui veut venir au monde.

commence le récit, via une question/exclamation d’Armande qui renonce à convaincre :

                             Je vois que votre esprit ne peut être guéri

                              Du fol entêtement de vous faire un mari !

                  Mais sachons, s’il vous plaît, qui vous songez à prendre ;

                       Votre visée au moins n’est pas mise à Clitandre ? 

Voilà le problème.

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