Rappel : l’humour – selon Bergson – consiste à décrire le réel comme s’il était l’idéal (en tant que représentation rêvée du monde) et, à l’inverse, l’ironie à décrire l’idéal comme s’il était le réel. Expression calme de la dénotation neutre pour l’humour, plutôt lyrique de la connotation pour l’ironie, agressive.
La question première concerne l’identification de cet idéal puisque c’est lui qui détermine tout le reste – il constitue la prémisse majeure, le plus souvent implicite, du syllogisme raciste.
Ainsi, « Ceux dont il s’agit [les esclaves africains] sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête » (Montesquieu - De l'esclavage des nègres - L'Esprit des lois - XV,5) présuppose un idéal blanc. Selon qu’on le partage ou non, l’humour de la phrase sera ou ne sera pas perçu, et s’il l’est, il ne produira pas le rire, non seulement à cause des conséquences historiques mais encore de la prégnance du présupposé.
De même, le titre médiatique fréquent « Le crime a été commis par un étranger, un immigré etc. » n’est ni formulé ni perçu comme de l’humour à cause de l’identification étranger/immigré à danger/menace de même nature que le présupposé du racisme.
L’un et l’autre exemples rappellent que l’humour et le tragique se tiennent par la main : la réplique « Et alors ? » aux deux énoncés, la seule pertinente, ne va pas de soi.
L’idéal d’Armande est un idéal négatif de mutilation – essentiellement le rejet de la sexualité – qui la conduit à construire un discours [discrimination de l’âme et du corps, mépris du corps] qui lui rende supportables les conséquences du déni du réel objectif [l’être humain est corps et esprit/âme].
Sa question/exclamation « Votre visée [cible] au moins n’est pas mise à Clitandre ? », contradictoire avec cet idéal négatif qui ne se préoccupe pas des hommes sinon pour les repousser, informe d’un intérêt pour Clitandre. Si le spectateur n’est pas encore informé de sa nature, il devine très bien ce qu’il peut être.
Henriette
Et par quelle raison n’y serait-elle pas ?
Manque-t-il de mérite ? Est-ce un choix qui soit bas ?
Comme celle à laquelle elles répondent, les trois questions sont oratoires – Armande et Henriette connaissent les réponses – signe qu’elles concernent un objet à la fois complexe et pénible.
Henriette fait comme si elle ne le connaissait pas. Elle joue donc à ignorer l’idéal négatif de sa sœur et propose un objet de contournement : les qualités de Clitandre.
L’ironie, fondée ici sur la connaissance qu’ont les deux sœurs du réel (une relation amoureuse, maintenant terminée, entre Armande et Clitandre), consiste à évoquer l’idéal, à la fois objectif et banal – les critères qui déterminent une relation, en l’occurrence avec un homme – et à faire comme s’il était aussi celui Armande ainsi poussée dans ses retranchements.
Armande
Non ; mais c’est un dessein qui serait malhonnête,
Que de vouloir d’une autre enlever la conquête :
Et ce n’est pas un fait dans le monde ignoré
Que Clitandre ait pour moi hautement [ouvertement] soupiré.
Voilà donc l’objet réel : Armande a été aimée par Clitandre, elle ne l’est plus (ait soupiré*) mais elle ne le reconnaît pas (vouloir d’une autre enlever la conquête). * Le verbe fait partie du langage amoureux qui met le corps à distance et donne une idée de la nature de la relation.
Henriette
Oui ; mais tous ces soupirs sont chez vous choses vaines,
Et vous ne tombez point aux bassesses humaines ;
Votre esprit à l’hymen renonce pour toujours,
Et la philosophie a toutes vos amours ;
Ainsi, n’ayant au cœur nul dessein pour Clitandre,
Que vous importe-t-il qu’on y puisse prétendre ?
Mode dominant* de l’ironie : l’idéal d’Armande est présenté (principalement sous la forme négative : vaines, vous ne tombez point, renonce, n’ayant nul dessein) comme le réel qu’il n’est donc pas.
*La reprise quasiment mot pour mot du discours d’Armande est aussi de l’ordre de l’humour fondé sur une description du réel qu’elle a expliqué à Henriette, mais le fait qu’elle sache que sa sœur sait, donc que l’une et l’autre connaissent le réel objectif (la relation) et que le spectateur le sache, donne la priorité à l’ironie d’autant plus acérée qu’elle touche au cœur de la souffrance.
Armande va tenter de s’en sortir par deux échappatoires : elle sera le sujet de la première, Clitandre celui de la seconde.