Chronique des ressources humaines ordinaires, ou inhumaines?

Chronique desRessources humaines ordinaires, mais y en a-t-il des inhumaines ?

Je vous parle d’un temps qu’on ne veut plus connaître, celuides Ressources dites humaines. Y en aurait-il d’inhumaines ? Ancienconsultant, je me consacre maintenant aux personnes. Je les écoute, je note, jevous raconte. Toute vie est un récit, pas vrai ?

J’en profite pour vous livrer quelques trucs, ficelles ouprincipes qu’utilisent ceux qui vous dirigent et leurs conseils. Les salariésn’habitent ni sur Mars, ni sur Vénus. Il n’est pas nécessaire de recyclerquelques idées reçues, pseudo vulgarisations psy ou traités de manipulationcommerciale pour donner du sens au travail quotidien. Le parler faux et lepolitiquement correct, je dirais l’anesthésiant verbal, sont comme dans la vie.Quand votre N+1 vous dit « Rentre chez toi, prends ton temps, réfléchis,fais le point… », c’est comme dans un couple qui va se séparer, l’étape dela réflexion loin de chez soi… Méfiez-vous aussi de la petite interrogation,douce et sans importance : « Tu as un projet ? »…la sortieou la mobilité « imposée » ne sont pas loin. Cauchemar enentreprise !

Voici le premier papier de ma nouvelle vie.

Viré !

Bon, je suis là, dans le parking, devant ma voiture defonction. Je porte un petit carton gris : mes affaires perso. Pas grandchose. Quelques souvenirs, une bouteille d’encre, quelques brochures, mondisque dur externe, mes carnets denotes, des écrits divers. Il faut dire que la tendance au 0 papier n’est passeulement bonne pour l’écologie, elle fait gagner du temps et de l’énergie lors des départsprécipités, des virages à 360°.

Je regarde les murs bleuâtres du parking, je n’aurai plusl’haleine puante du gros ventilateur en ouvrant la porte de ma voiture, non deleur voiture. Il faudra que je la rende. Il est 19 heures, j’ai été reçu à17heures par ma N+1 ou « direct report » comme on dit aujourd’hui.

« Prends tes affaires, rentre chez toi et réfléchis auposte que tu souhaites » m’a-t-elle lancé, après m’avoir juste asséné quemon équipe « ressentait un vague malaise », après trois mois dans manouvelle fonction. Après trente ans de management, on est surpris. On tremble, maisc’est dehors qu’il gèle. Alors, on prend un petit carton de papier àphotocopies, qui traîne là entre les bouteilles de champagne de ce débutd’année festif et on charge les pauvres restes d’un passé qui fût brillant enquelques minutes. « Etre riche, c’est avoir des objets pauvres »était écrit en 68 sur une pub de la station Saint-Michel, où je prenais montrain de banlieue vers Juvisy. Le prix de la trahison de classe, c’est ce soir?

Je traverse le « plateau » dans un silence de mortsous les néons hospitaliers. Les membres de mon équipe, prévenus avant moi,sont déjà partis. La mise à mort fait peur, même si elle n’est queprofessionnelle. Une exclusion ça pue toujours, même si la victime ne dormirapas dans la rue.

Ça pourrait êtrepire !

Alors, on rentre chez soi et on ne sait pas quoi dire.Comment expliquer qu’on est passé en un mois des énormes bonus au malus de lamise à l’écart. On a pris un coup de vieux, surtout à quelques années de laretraite. Dans un premier temps le cercle de famille réagit parl’incompréhension et ces phrases destinées aux grands accidentés de la route :« tu pourrais avoir une grave maladie (sous-entendre cancer), t’être faitagresser. Il y a pire dans la vie que d’être consigné chez soi, dans l’attentede…De quoi au juste ? ».

En fin de semaine, ma patronne m’annonce qu’il serait mieuxpour moi que je n’assiste pas au Comité de Direction le temps de réfléchir à ceque je veux faire. Une nouvelle réunion et je propose trois postes quicorrespondent à mes compétences. « Impossible, dommage, ils sont prisdepuis peu. Ce n’est pas encore officiel, je vais bientôt l’annoncer, mais àtoi je peux déjà le dire mais garde ça pour toi !». On me reprochera plus tard de ne pasavoir accepté un de ces postes et donc d’avoir fait perdre de l’argent à laboite, qui a perdu des appels d’offres sur des marchés que je connaissais bien,mais ça on me le dira aux Prudhommes, un an et demi plus tard…

Mais pour l’instant, on me demande de rester chez moi, avecle statut enviable (selon certains amis) d’être payé à ne rien faire. Onannonce par mail, à tout le personnel, la fin de mes fonctions « pour desraisons personnelles ». Je consulte alors un avocat. Il écrit à ma patronnepour lui demander de définir mon poste et ma mission. Je suis convoqué,insultes, hurlements, violence dans le bureau fermé et sans témoin direct. J’ai,selon elle, trahi sa confiance enfaisant appel à un avocat. En sortant, les assistantes tremblent de la fureurentendue à travers cloisons et portes, elles ont blêmi comme des végétariensqui auraient assisté à une corrida avec mise à mort du taureau.

La technique del’édredon

Je marche dans une rue vide tout en croisant le flot destravailleurs de ce quartier d’immeubles de bureaux. Oui c’est le vide, le trounoir, je ne comprends pas. J’avais tout…tiens, je parle déjà au passé. C’est lapremière phase de « deuil » diagnostiquerait un consultant. Lelendemain, c’est le médecin et le début du Lexomil. Ça y est, j’ai la maladiehonteuse des virés : la dépression. La crise qui colle à la peau. Je mehais alors je m’en prends à mon entourage, mes proches, ceux qui vont devoir mesupporter. Phase deux.

Je suis chez moi, je vais du lit au bureau, et du bureau aulit, en passant par la bibliothèque et le zapping entre toutes les chaines du satellite.Je deviens incollable sur les réserves africaines et les cliniques des zoos.Chaque matin, je cherche les mails qui ne viennent plus. Dire qu’avant je meplaignais de « crouler sous les mails » que j’archivais parfois sansavoir le temps de les lire ou d’étudier leur contenu. Du jour au lendemain,plus rien. La mise en quarantaine va vite. L’oubli aussi. Le vide vas’installer pour deux mois. La technique de l’édredon, comme l’appelle mon amiDRH : pendant votre sommeil on remonte l’édredon sur votre tête et on vousétouffe doucement, lentement comme dans un mauvais film d’espionnage. Pas derisque, pas de réaction, les collègues ne voient rien, les clients n’apprennentrien, pas de dommages collatéraux, « ya rien à voir » ! Silenceon tue ! Pour paraphraser cette belle « Une » de Combat :« Silence on coule ! ». C’est la phase trois.

En attendant je tourne « comme un lion en cage »,entre des murs trop petits. Manque d’espace, rien à faire. Sortir le chien,regarder la boite à mails vide et ressortir le chien. On se met à l’aquarelle.

Cette inactivité forcée permet d’avoir le temps de perdreses repères, ses amis, ses clients. Une sécurité pour la boite et personne pourvous plaindre : un gros salaire à ne rien faire, pendant que les autrestriment sur leurs dossiers. Pendant ce temps, je me gave de National Geographicsur le satellite et je rends la vie impossible à ma famille. J’en crève.

Cette année-là ma fille a arrêtée ses études, pourtantexcellentes et ma femme est tombée malade.

Jean-Pierre Quénez

 

 

 

 

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