Au temps suspends donc ton vol

Au temps, suspends donc ton vol !

Les moines font recette. Je ne parle pas seulement du filmsur les dernières heures desmoines de Tibéhirine, non les « hostelleries monastiques » refusentdu monde. On s’y bouscule et pas seulement les retraités retardataires, quiveulent régler leur montre spirituelle et combler en peu de temps les annéesd’oubli de leurs principes religieux et souvent des principes tout court. Lescadres sup’ s’y ruent la soixantaine passée avec la même fougue que pour lesformations de leurs riches heures de managers comblés et autres stages de combat rapproché en entreprise. Ah,l’école du pouvoir dans les tranchées des Codir’ déchaînés ! C’est simpleaprès le départ de la vie active, c’est le mysticisme ou le golf !

Il n’y a pas que les retraités, à suivre Arte, la Croix, lesNews et même Libé, il y a les jeunes qui cherchent leur route, en fin descoutisme ou de puberté tardive, avant de renoncer aux voies du Seigneur, quisont de plus en plus impénétrables. Et il y a les éternels agités du bénitier,les abonnés à la bonne parole, qui vont au monastère comme on va en cellule deperfectionnement. Confidence faite par un de ces bons apôtres du petitséminaire spirituel auto diagnostiqué: « le plus dur c’est de se tairependant une semaine »…

Ça y est on touche au profane. Car notre société accélèretout. On n’a pas le temps de commencer que c’est déjà fini. Et qu’il fautrecommencer. Alors ce qui séduit dans les monastères de nos grands pères, c’estce fameux silence, cette lenteur, cette frugalité. Vivre de peu, lentement etdans le calme. Il faut comprendre nos retraités qui chantaient commeBrassens : « mourir oui, mais de mort lente »…très lente, on ale temps. Et où peut-on acheter du temps et de la lenteur ? Dans lesmonastères. Ou dans la discipline personnelle, mais c’est moins facile qu’avecdes coachs, même encapuchonnés.

Tout le monde condamne la folie du vivre vite, le vide duvite. Il faut faire vite, mais on ne sait plus pourquoi, comme cette vieillepersonne qui vous double à la caisse du supermarché, comme le fait de revenirvite d’une promenade. Pendant des années je fus courtisan professionnel enentreprise. Je n’avais ni horaires, peu de contraintes et pourtant je me rasaisvite, m’habillais vite pour aller vite (bonjour la goujaterie au volant) versun travail qui ne me demandait pas grand chose. Bref, j’étais drogué au vite,piqué au vite. Pour rien, pour faire comme les autres, avoir l’attitude dequelqu’un d’occupé, de préoccupé, d’attendu (lire important). Conditionné auvite, dans les habits du vide. A la fin de cette activité, je fus plus libre demon temps (sic), mais il m’a fallu plusieurs mois de déprime, de dépression,pour quitter cette pression inutile, absurde comme pour ces voyages en lignesintérieures où le temps d’accès à l’aéroport, d’attente et de fouille est pluslong que celui du déplacement. Et si nous révisions notre carte du temps ?

Il m’a fallu reprendre une activité de recherche (sur lechangement) pour me retrouver, avec l’aide de deux amis, dans le vraitemps : « le tien, le mien, celui qu’on veut notre », comme lechante Aznavour.

Alors, prenez votre temps, ne vous laissez pas voler votretemps. C’est votre bien le plus précieux, car il sert à faire tout le reste. Ets’il faut passer par l’hôtellerie monastique, pourquoi pas ?

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