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Billet de blog 17 oct. 2010

Ressources humaines, inhumaines? Désolé pour ma tristesse

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Ressources humaines ? Inhumaines ?

Désolé, pour ma tristesse.

Mon père aimait une opérette au titre ambigu, « le pays du sourire ». On pouvait croire à une promesse touristique, mais le refrain était sans équivoque « Toujours sourire, le cœur malheureux… ». Terrible fatalité de la société du « Que du bonheur !»…Alors, il arrive qu’une phrase de plus pendant la curée, parachève la chute des illusions et de la volonté, à quoi bon…Même les arbres s’effondrent, alors que dire des plantes de terrains vagues, montées sans tuteur, avec peu de soin et pour seul horizon la barrière à franchir…

Je relis un mail envoyé à ma fille un mois avant d’être viré, j’étais dans un autre monde, sur une autre planète :

« Ici, il ne se passe pas de jour sans attaque contre le pouvoir qu’on me suppose et qu’en fait je n’ai pas. Mon isolement se traduit par des chevauchements d’un temps sur l’autre, celui du travail sur celui de la vie. Celui du paraître contre celui de l’être. Alors, dehors et dedans, et ici et là-bas, on se forge une carapace, mais elle se fend par les ouvertures émotionnelles de plus en plus nombreuses et les lassitudes se répandent en tristesse.

« Dans cette boite, il faut savoir quitter son naturel,ses vieilles habitudes de travail et ne pas vouloir convaincre les autres de la nécessité de travailler pour se fondre dans le sourire quotidien, ne plus être soi ou à soi (mais l’étais-je dans l’image que vous perceviez, vous mes proches, ma famille, mes amis ?) pour exister encore et un peu. On n’a jamais raison pour soi. Encore moins contre soi. Alors désolé d’accorder du sens aux mots de découragement et de ne plus savoir penser à autre chose qu’aux ambitions avortées et occasions manquées. Encore désolé pour ce monde triste, pour ma tristesse, mais ne désespère pas, les gens sont beaux quand on les regarde dans les yeux ».

Aujourd’hui, tout ça est loin et tant mieux (je mens peut-être encore un peu), alors je vais vous raconter quelques histoires, trucs et méthodes destinées à désespérer les porteurs de portables, qui chaque matin s’enfilent les couloirs du RER en regardant leurs pieds et la tête dans l’I Pod. Les murailles intérieures que nous avons empruntées aux Japonais dès le premier walkman, mais eux avaient appris à se servir de cet isolement dès la petite école, ne nous servent que de camisole émotionnelle.

Apprenons les signes, interprétons-les et comme l’écrivait Georges Darien dans le Voleur « si je fais un sale métier, j’ai un truc pour moi, je le fais salement ». Accordons cela au moins aux responsables des ressources vivantes et vitales. Pierre Labasse, un spécialiste de la communication interne (auteur de L’Intelligence desAutres, Dunod) rappelait dans ses séminaires que la notion, le concept ou l’identifiant Ressources humaines,comme on veut, avait été utilisé pour la première fois pendant la guerre duViet Nam.

Aujourd’hui, les paroles se libèrent, les témoignages affluent. J’écoute, je raconte et je tente d’aider mon prochain en décortiquant les recettes et les conduites à surveiller, en définissant modestement un art de la prudence au travail.

Alors, on commence avec un mot à la mode : projet. Quand vous voulez un rendez-vous avec votre banquier, ne lui dites pas « j’ai un problème », dites lui « j’ai un projet » et il vous recevra au plus vite, quand vous serez en face de lui, videz votre sac, mais pas avant. Mais quand un RH ou un supérieur hiérarchique vous glisse lors d’un entretien annuel ou pas: « t’as un projet ? », alors là ne répondez pas, mais armez vous, ça sent l’entourloupe. Vous êtes dans la cible. Vous imaginez quelqu’un d’assez bête pour dire à un de ses meilleurs collaborateurs, à celui dont il ne veut absolument pas se séparer, sourire à la Jack Nicholson et dents de requin en avant,« alors tu penses à autre chose qu’à moi ? ». Ce n’est pas crédible. Donc, quand j’entends le mot projet, je ferme la FM, pour paraphraser Jean Yanne.

Le mot projet est un indice, un signe, une alerte. Il faut vous méfier, vous armer, c’est le moment de prendre contact avec la concurrence, de chercher une autre voie et de prendre conseil auprès d’un juriste ou d’un avocat, ou d’enfin penser à ce que vous avez toujours voulu faire sans oser faire le saut, à qui vous vouliez être sans oser le dire. Ça sent le sapin. Alors, faites payer votre formation et l’addition.

La seule utilisation claire et franche de projet, c’est dans le retour à l’emploi, quand un consultant vous accompagne sur le chemin du travail, titre de l’excellent livre de Dominique Clavier et Annie di Domizio, Septembre Editeur, sur ces missions d’accompagnement vers la sortie du chômage, leurs contraintes et leurs réussites. Donc projet, oui, quand ils’agit de partir de l’avant, de retrouver du travail ou de réorienter sa carrière en toute connaissance de cause et de conséquences, et non lors d’un quelconque bilan d’activité, qui vous fera glisser dans l’enfer de l’exclusion à petit feu, comme par exemple la séparation à l’amiable, la convention pour accompagner votre soi-disant projet libéral et votre départ vers d’autres cieux que ceux de votre employeur.

J’ai recueilli une collection de témoignages sur des conduites à la limite de … l’acceptable ou de l’imprudence. En quelques lignes brossons la méthode utilisée par certains stratèges du recyclage de leurs salariés.

Phase 1 : sensibiliser l’heureux candidat, qui ne le sait pas encore. On lui met la pression, catégorie « peu de moyens pour de grands objectifs, déplacements nombreux, etc. » qui mettent sa vie privée ou son équilibre psychologique en jeu. Tous les coups sont permis, puisqu’il n’y a pas d’écrit. J’ai identifié une de ces techniques comme l’attaque des cavaliers autour de la Prisonnière du désert. Mais ici pas de John Wayne, votre chariot est ensablé et chaque collègue, qui y trouve son intérêt bien entendu, vous décoche sa flèche et la ronde n’arrête que lorsque vous craquez et là on vous donne une chance de vous refaire de vous « racheter »: « je te comprends, tu souffres, ah si tu avais un projet ! » vous lance votre hiérarchique ou votre RH préféré.

Puis, phase 2, on vous conduit vers des promesses de liberté, de contrats de sous-traitance en béton. On vous assurera bien entendu de quoi vivre mieux tout en travaillant (moins ?) et on sera là en cas deproblèmes, et puis vos clients vous aiment, tout comme la direction de votre entreprise, on veut vous permettre de vivre un projet, le votre, rien n’est plus beau que le développement de la libre entreprise. Alors, on danse et on signe une petite convention, on vous offre (avec votre Dif, faut pas exagérerquand même) un belle formation à la création d’entreprise, on vous donne les premiers clients « et j’espère que tu embaucheras des gens de ton équipe avec tout le travail qu’on a à te donner !». Et puis « tu passeras ta voiture sur ta boite, le salaire de ta femme…Bref, tout bénéf. Veinard ! ». Du La Fontaine revu et corrigé par MAD le grand manipulateur ou le serpent du Livre de la jungle « sssss sois tranquille sssss… ».

Les contrats arrivent, au début, puis la source se tarit.

Phase 3 : vous vous inquiétez. Réponse : « Ah, tu sais la situation n’est pas bonne, il faut d’abord nourrir nos équipes (sous-entendu, « ne sois pas un monstre, un ogre qui prend le pain de la bouche de ses anciens amis ») et puis tu sais que certains de tes contrats se sont révélés problématiques (toujours le doute insinué, glissé indirectement, en douce)… », c’est la partie culpabilisation. Le nerf de la manipulation et le bon vieux principe de base de la domination. Effet garanti.

Phase 4 : on vous comprend, on vous aide, on vous aime.Il faut neutraliser votre parole et obtenir votre silence, vous empêcher de nuire, pour que vous deveniez de plus en plus coupable dans votre tête et face à votre famille, car vous avez vos proches sous les yeux. « Ça ne me regarde pas (entendre : n’oublie pas que tu es à ton compte et que nous ton ancienne entreprise on n’a rien à se reprocher) mais je crois que tu as besoin de repos ou de te recentrer sur ton métier de base, de revoir ton fonctionnement (et en plus tu es incompétent ou pas capable d’être responsable de toi-même)… Bref, vous êtes coupable et l’artisan de votre ruine. Et du malheur de vos proches.

Vous vous posez, enfin, les bonnes questions : « Ai-je un engagement écrit et signé de sous-traitance ? Ah, c’est vrai j’avais confiance… ». Vous appelez vos clients, amis et anciens collègues, mais soit quelqu’un vous a devancé (devinez qui ?), soit vous vous heurtez à la lâcheté quotidienne de ceux qui ont peur ou au silence de ceux qui sont déjà dans l’oubli, inexorable.

Encore, un ou deux tours de robinet et on n’entendra plus parler de vous. Peut-être aux Prud’hommes. Mais ça on saura faire. C’est un métier. Et d’ici là, dans un, deux ou trois ans, le DRH aura pris sa retraite,ou de nouvelles missions ou découvert un autre actionnaire.

Alors, il ne vous reste que vos yeux pour pleurer, des pilules pour dormir et la recherche d’un emploi sans allocations chômage, sans protection sociale, ou si mince et à quel prix ! Alors, chien ou loup ? Comme dans la fable. Mais La Fontaine prévenait son lecteur, on appelait cela la morale.

Jean-pierre Quenez

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