L'anticorruption: parent pauvre de la police nationale

Je suis consterné. Plus de la moitié des fonctionnaires de l'Office chargé de la lutte contre la corruption ont signé récemment un communiqué dénonçant leurs conditions de travail. Il m’est difficile de rester insensible à cet appel et de ne pas réagir en soutien pour avoir consacré la presque totalité de ma carrière à lutter contre la corruption, ce mal endémique qui porte si gravement atteinte à notre fonctionnement démocratique et contribue à jeter le doute sur une classe politique, certes pas exempte de reproches, mais où tous ne sont pas pourris.

Je suis consterné. Plus de la moitié des fonctionnaires de l'Office chargé de la lutte contre la corruption ont signé récemment un communiqué dénonçant leurs conditions de travail. Il m’est difficile de rester insensible à cet appel et de ne pas réagir en soutien pour avoir consacré la presque totalité de ma carrière à lutter contre la corruption, ce mal endémique qui porte si gravement atteinte à notre fonctionnement démocratique et contribue à jeter le doute sur une classe politique, certes pas exempte de reproches, mais où tous ne sont pas pourris.

Dès les années 2000, alors en fonction au service qui allait devenir l’Office, j’ai demandé la création d’une structure digne de ce nom, dotée de moyens propres et adaptés à ses missions spécifiques qui lui faisaient défaut, une meilleure protection et une reconnaissance au sein de la police judiciaire.

Consterné, car c'est la première fois que je vois une motion interne émaner de fonctionnaires, jusque-là silencieux, qui revendiquent la reconnaissance de leur travail et demandent d’être soutenus dans leur métier. Arrivés à ce stade, ils ne peuvent qu’être désespérés. Désespérés de voir leurs revendications non prises en compte par une hiérarchie semble-t-il bâillonnée par un cabinet ministériel resté sourd à leur problématique, son intérêt étant plus politique que général. Désespérés de voir les syndicats, si propices (comme la direction de la police judiciaire) à intervenir aux moindres faits terroristes (jusqu’à en rajouter parfois), ne manifester guère d'attention à leur égard.

Chacun le sait. La corruption n'est pas une valeur marchande électorale, comme peuvent l'être le terrorisme et la sécurité ou comme le furent les stups. Rien d’étonnant alors que cette absence de volonté politique, et ce, quels que soient les gouvernements (en témoignent les diverses alternances) incite la hiérarchie à se détourner de sa mission au profit d’un plan de carrière quand d’autres font leur métier. Ce décalage entre la volonté affichée par les textes et le refus de mettre les moyens en place a fini par désespérer les enquêteurs pourtant chevronnés.

Plus encore. Les « petits désagréments » perdurent : bien que les fonctionnaires restent réservés, ils sont moins taiseux sur les pressions. Le communiqué fait état d’une Administration toujours plus rapide à rechercher les dysfonctionnements imputables aux fonctionnaires qu’encline à engager les audits pour évaluer leurs besoins. Pour ma part, j'ai été poursuivi cinq fois et mis en examen deux fois pour manquement au droit de réserve ou violation du secret de l'instruction, voire pour corruption – sous Guéant… qui fut condamné pour avoir pillé les frais d'enquête ! Il fallait oser ! Il n’y a pas de mystère : l’enquêteur suspecté, des moyens de misère, l’absence de soutien, rien de tel pour favoriser l’érosion des effectifs.

Quinze ans plus tard, rien ne semble avoir bougé. Les postes ne sont toujours pas renforcés, bien au contraire : on s’évertue à passer le fer pour lisser la spécificité de la mission afin de l’amalgamer à n’importe quel autre service de police. Dans le même temps, l’Intérieur crée au sein de la police nationale des services entiers de tortues Ninja, plus armées les unes que les autres, aux moyens toujours plus sophistiqués. Ces fonctionnaires sont rompus, pour ne pas dire repus, aux entraînements physiques journaliers, leurs postes revalorisés et primés. Mais toujours rien pour la Financière : la spécificité de ce parent pauvre, dont les résultats, contrairement aux autres services, ne sont pas là pour rassurer la population mais au contraire pour l'inciter à se détourner des urnes.

Rien d’étonnant alors qu’éclatent les cris exaspérés et indignés de ceux qui passent toujours après les autres, pour les avancements, les promotions, les décorations, les moyens matériels (roulants ou bureautiques), les conditions de travail – archaïques –, les locaux – exigus. Le besoin pressant de matériel des brigades financières est si basique qu’il est ridicule d’en dresser la liste. Et pourtant : dotation individuelle de calculatrice, computers spécifiques multimédias, scans mobiles, logiciels de reconnaissance d'écriture et de comparaison, base de stockage de données, portables connectés, etc. Les plus motivés s'équipent sur leurs fonds personnels.

Fini le temps des sorcières, mais on peut a minima jeter le discrédit sur un budget prioritairement établi au profit des services au fait de l’actualité sécuritaire, cette « sécurité d’actualité » qui permet d’entretenir et de jouer sur les peurs, se confond avec le politiquement correct, vente les mérites du résultat et assigne les responsables à des places promotionnelles. L’actualité sécuritaire, c’est la force solaire d’un gouvernement, celle qui irradie et attire.

La corruption est d’une tout autre nature. Son combat, c’est la force noire, l’arme à double tranchant. Elle effraie, jette le discrédit, voire l’anathème, sur la chose publique et l’homme politique. Elle pousse l’électorat vers l’abstentionnisme ou le vote extrême droite. Donner les moyens de la combattre, c’est reconnaître son existence. C’est se flageller.

Les chiffres le disent : à peine 1 000 fonctionnaires financiers pour 120 000 agents que compte la police nationale.

Si la corruption existe de tout temps, c’est aussi avec le plus grand mal qu’une affaire est menée à son bout. Pour ma part, j’ai connu les affaires Flatto-Sharon (du revenu immobilier à la garantie foncière), Boulin, Boussac, SODEG et SODERAG (Antilles), l'aspect financier des accords de Nouvelle Calédonie, celles des sociétés HLM, des bureaux d'études du PS et du PC, des avions renifleurs, du Crédit lyonnais, du Carrefour du développement, des emplois fictifs de la ville de Paris, des tribunaux de commerce, des faillites des banques Lacaze ou Rivaud et bien d'autres encore. Suffisamment pour savoir ce que sont les conditions de travail des enquêteurs et l’ignorance de leurs efforts par l'Administration. La France n'est pas classée vingt-troisième pays dans la lutte contre la corruption pour rien !

Ce n'est pas la police financière qui pue, mais la matière. J'invite les fonctionnaires à se blinder comme les collègues de la Crim se blindent contre l'horreur.

Le fonctionnaire de la financière est un agent à part dans la police nationale. Pour encore mieux comprendre la raison de ce communiqué, il faut aussi situer le cadre de son emploi.

Les techniques juridiques et comptables évoluent sans cesse, sont de plus en plus complexes, relèvent d'une ingénierie financière de plus en plus sophistiquée. La formation permanente nécessaire est généralement autodidacte, faute de moyens et de temps, et la suractivité du service ne laisse pas le temps de préparer les concours. Et, pour y avoir enseigné près de vingt ans l'investigation comptable, j’ai pu voir l’Administration recruter des gardiens de la paix surdiplômés afin de ne pas avoir à les rémunérer à leur juste valeur.

La pénibilité intellectuelle, le stress et les tensions liées aux affaires publiques, la disponibilité requise ne sont prises en compte ni pour les avancements, ni pour les gratifications, ni pour les compensations, contrairement aux autres services. Les visites médiatisées des ministres se font rarement aux services qui protègent les biens et encore moins à ceux qui s'attaquent au manquement des valeurs républicaines… sauf pour s'y retrouver en garde à vue !

À cela s'ajoute le mépris dans lequel les fonctionnaires sont tenus. Corvéables à merci, ils sont, par exemple, utilisés comme troisième homme par la Crim, alors qu’elle pourrait elle-même se charger des analyses bancaires. Soit ils ne sont pas sollicités lorsqu'ils devraient l'être, soit ils le sont lorsqu'ils ne devraient ne pas l'être, d'où le sentiment d'être sous-évalués.

Reste le problème de la double hiérarchie qui place la police judiciaire dans une position inconfortable au regard de la séparation des pouvoirs entre l'exécutif et le judiciaire. Dans certaines affaires dites « sensibles », un petit jeu de « loupés » est officieusement mis en place de telle sorte que l’information, qui ne doit pas quitter le service du directeur d’enquête, puisse remonter jusqu’au cabinet du ministre. Là, s’y pressent les fourbes venus s’assurer que « Monseigneur » a bien reçu leur lettre anonyme.

C'est contre l'intérêt que porte plus leur hiérarchie à l'information qu'à leur travail que ces enquêteurs semblent se soulever et, en croire le climat qui transpire, je devine que tout est resté figé.

Le changement espéré d'une gauche qui devait tout refondre, développer l’ascension sociale, s’engager dans la transparence, n'est pas venu et je doute malheureusement que ce communiqué qui engage ses signataires ne soit qu'un coup de pied dans la fourmilière. En tout cas, il est courageux !

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