Le rôle de la eSanté dans la guerre contre les Bactéries tueuses

2015 peut être considérée comme l’année officielle de la déclaration de guerre mondiale aux bactéries résistantes ou BMR (bactéries multi-résistantes). C’est l’OMS, en 2014 qui a donné le coup d’envoi avec la publication du « premier rapport sur la résistance aux antibiotiques : une menace grave d’ampleur mondiale (1)». Ce rapport, le premier du genre à l’échelle mondiale, a établi que cette menace est désormais une réalité dans chaque région du monde, et que tout un chacun, quels que soient son âge et son pays, peut être touché. L’OMS a demandé aux gouvernements d’engager sans tarder de nouvelles mesures. Tous les pays sont en effet concernés, qu’il s’agisse des moins riches, enregistrant de nouvelles résistances de souches de tuberculose ou de parasites résistants aux antipaludéens, ou des plus riches qui ont à faire face à l’émergence de nouvelles souches redoutables. La tuberculose multi résistante a été identifiée dans 92 pays et le risque est devenu global avec la croissance du trafic aérien. Dans toutes les régions du monde, la fréquence des infections par des bactéries résistantes aux antibiotiques augmente et les infections courantes telles que les infections urinaires par exemple peuvent désormais être difficiles à traiter et provoquer plus souvent une infection du rein, voire une septicémie. Des maladies telle que la gonorrhée pourrait ne plus être soignable d’ici peu. Les termes de SARM, NDM, CRE désignent désormais des bactéries tueuses qui pourraient nous ramener à l’époque noire de l’ère pré-antibiotique de la médecine. Si rien n’est fait, une simple biopsie ou une banale intervention chirurgicale, comme la pose d’une prothèse de hanche, pourrait devenir dangereuse voire mortelle. Ainsi, le nombre d’hospitalisation pour complications infectieuses après biopsies de prostate a été multiplié par 4 en 20 ans en Ontario. Il concerne désormais 4% des patients contre 1% en 1996 et, dans bon nombre de cas, on retrouve des BMR.


SI rien n’est fait, dans 30 ans les BMR pourraient tuer autant que le cancer

En Angleterre, une étude de la Rand Corporation, réalisée à l’initiative de la « Task Force » anglaise réunie sous l’égide du NHS et dirigée par un économiste avec le soutien de la fondation Wellcome Trust, a estimé que, d’ici 30 ans, si rien n’était fait, la résistance aux antibiotiques serait directement responsable d’une mortalité annuelle équivalente à celle du cancer. En Europe, on enregistre bien une croissance du nombre de décès déclarés liés à une BMR mais de nombreux experts s’accordent pour penser que le taux de déclaration est nettement insuffisant et que ce chiffre est en réalité loin de représenter la réalité. Des chiffres de 2007 faisaient état d’un nombre de décès dus aux BMR de l’ordre de 25.000 et de 2,5 millions d’hospitalisations évitables. Aux États-Unis, après la remise d’un rapport sur les risques de l’antibiorésistance (risque médical, économique, pour l’agriculture, pour la sécurité nationale), la Maison Blanche a proposé un plan d’action et demandé le doublement du budget consacré à la recherche dans ce domaine. La « stratégie nationale de lutte contre l’antibiorésistance bactérienne » a fixé comme objectif le développement de système de veille et d’alerte unique, ou «One-health surveillance » agrégeant et coordonnant les données médicales, de santé publique, alimentaires et liées à l’environnement (2) . En France, la Ministre de la santé, Mme Marisol Touraine, a récemment chargé le Dr Jean Carlet, président de l’Alliance mondiale contre le développement des bactéries multi-résistantes (AC2BMR ou WAAR en anglais) d’une mission qui doit déboucher sur des propositions d’actions permettant de réduire la consommation d’antibiotiques de 25% d’ici 2016. La lettre de mission mentionne le besoin de développement de solutions par les éditeurs de logiciels métiers . (3)

Les apports de l’informatique médicale

L’amélioration continue de la connaissance des infections acquises dans les lieux de soins est indispensable. Les infections nosocomiales acquises à l’hôpital ou à l’origine de complications et d’hospitalisations à partir des soins primaires doivent également bénéficier de développements informatiques spécifiques. Ce domaine est relativement bien développé dans les pays avancés dont la France, notamment grâce à l’action des CLIN (Comité de Lutte contre les Infections Nosocomiales) et la mise en œuvre de plans nationaux avec l’implication déterminante des associations de patients et notamment du LIEN.
Le changement des comportements de prescription représente un autre thème où l’informatique de santé va s’avérer déterminante. L’introduction de système d’aide à la décision ou de processus de validation des prescriptions d’antibiotiques est l’une des pistes envisagées. C’est celle qui nécessiterait l’adaptation et donc le développement de modules spécifiques équipant les solutions de dossier patient informatisé utilisés par les médecins de ville ou les médecins hospitaliers. Mais l’apport de l’eSanté doit également englober les solutions supportant par exemple l’éducation thérapeutique, l’accès au dossier du patient, et l’ensemble des solutions qui contribuent à faire reculer la iatrogénie comme l’illustre le « partenariat pour les patients » américain qui a permis d’enregistrer un premier vrai recul depuis 15 ans . (4)
Le sujet de la surveillance renforcée des risques sanitaires et de l’épidémiologie mérite une attention particulière. À l’occasion du lancement par le ministre des finances anglais du fonds d’utilité publique anglais baptisé « Fleming », Jim O’Neill, son président, a appelé de ses vœux une coopération internationale avec les leaders du secteur de l’informatique et avec les éditeurs de logiciels afin de pouvoir disposer de standards et normes communs . (5)


Big data et Open Data pour la surveillance étendue

C’est effectivement pour la surveillance sanitaire que l’intégration des données a le plus de sens mais celle-ci devrait intéresser à terme la pratique médicale, notamment avec la prise en compte de données épidémiologiques, géographiques et aussi avec les perspectives ouvertes par le génotypage des bactéries. Ainsi, aux États-Unis, une équipe de recherche en santé publique a pu superposer des cartes géographiques localisant des exploitations d’élevage intensif de porcs et celles de l’incidence des infections cutanées dont les complications ont pu justifier une hospitalisation (les données médicales des dossiers de 450.000 patients suivis par une organisation de soins intégrés de Pennsylvanie, le Geisinger Health Systemsont été analysées (6) ). L’origine d’une souche résistante de staphylocoque (SARM) a pu a été tracée grâce au séquençage génétique des bactéries trouvées dans le lisier utilisé pour l’épandage des champs situés à proximité des sites d’élevage intensif. Les chercheurs ont émis l’hypothèse que des bactéries pourraient être transportées par le vent ou par le ruissellement et venir contaminer les habitants de villages proches, ce qui pouvait éventuellement expliquer le taux de croissance de +34% par an des infections cutanées par SARM constaté dans la région. Rappelons qu’aux États-Unis, exprimée en tonnes, l’agriculture consomme 80% des antibiotiques et que si de nombreux pays, dont la France, ont mis en place des mesures pour un usage raisonné, la situation internationale reste extrêmement préoccupante (7). Le « traçage » des bactéries retrouvées dans la viande est également possible grâce aux nouvelles techniques du séquençage. Ainsi, une autre équipe américaine étudie la relation entre l’augmentation du nombre d’infections urinaires par la plus fréquente des BMR actuelles, E.Coli, et sa présence dans la quasi-totalité des viandes de volaille consommées dans ce pays (8). Les chercheurs ont proposé de reconnaître et coder le diagnostic de FUTI - Foodborne Urinary Tract Infection - en français « Infection Urinaire d’Origine Alimentaire ».


La eSanté : une composante indispensable d’un plan global

Il est intéressant de souligner que pour ces quatre initiatives (OMS, États-Unis, Angleterre, France) l’informatique de santé est considérée comme indispensable pour engager la lutte contre les infections par bactéries multi résistantes. Elle doit permettre de remplir les objectifs, qu’il s’agisse de la « relance » de la recherche et de la production d’antibiotiques et le recours plus fréquent au séquençage, des incitations diverses et notamment la perspective de nouveaux modèles d’affaires touchant le médicament et bien sûr, pour commencer et sans attendre, pour faciliter un usage plus raisonné des antibiotiques existants qu’il s’agit de préserver, voire désormais de sauver (9), ou encore pour pouvoir disposer des nouveaux outils de surveillance. Dans ce contexte, la reconnaissance de l’importance des solutions informatiques et donc de la eSanté dans la réussite de l’indispensable mobilisation internationale, mérite d’être soulignée et saluée.

 

Jean-Pierre Thierry, médecin de santé publique, membre du Cercle Numérique et santé

Publié en ligne le 14 Avril sur le site du Cercle Numérique et Santé. http://www.cercle-decideurs-sante.fr/ressources/les-ressources/409-international-le-role-de-la-esante-dans-la-guerre-contre-les-bacteries-tueuses.html

 


(1) http://www.who.int/mediacentre/news/releases/2014/amr-report/fr/

(2) https://www.whitehouse.gov/sites/default/files/docs/carb_national_strategy.pdf

(3) http://www.actusoins.com/261183/une-taskforce-sur-lantibioresistance.html

(4) http://www.cercle-decideurs-sante.fr/ressources/les-ressources/363-vue-d-ailleurs-securite-des-patients-et-mortalite-evitable-les-premiers-resultats-encourageants-15-ans-apres-le-diagnostic-initial.html

(5) “Budget 2015: Fleming Fund to fight drug-resistant infections”; Financial Times, 18 mars 2015. Le fonds Fleming est doté d’un budget initial de 195 M£ (268 M€). http://www.ft.com (accès payant).

(6) Casey L et Coll. “High-Density Livestock Operations, Crop Field Application of Manure, and Risk of Community-Associated Methicillin-Resistant Staphylococcus aureus Infection in Pennsylvania”. JAMA Intern Med. 2013;173(21):1980-1990.  http://www.ncbi.nlm.nih.gov/entrez/eutils/elink.fcgi?dbfrom=pubmed&retmode=ref&cmd=prlinks&id=24043228

(7) Une étude Internationale récente rapporte que l’utilisation des antibiotiques dans l’élevage pourrait augmenter de 67% au niveau mondial et mettre en péril l’efficacité des antibiotiques. « Antibiotic effectiveness imperiled as use in livestock expected to increase 67 percent by 2030 » http://www.princeton.edu/main/news/archive/S42/73/84I79/index.xml?section=topstories
Van Boeckel et coll « Global trends in antimicrobial use in food animals »A paraitre dans PNAS Avril 2015.
http://www.pnas.org/content/early/2015/03/18/1503141112.abstract

(8) Nordstrom L, Liu C. Price L. “Foodborne urinary tract infections: a new paradigm for antimicrobial-resistant foodborne illness”. Front. Microbiol., 06 March 2013 http://journal.frontiersin.org/article/10.3389/fmicb.2013.00029/full

(9) Voir notamment la déclaration de l’association AC2BMR/WAAR http://www.ac2bmr.fr/index.php/fr/declaration-waaar

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