Jean Souvestre
Larvatus prodeo
Abonné·e de Mediapart

7 Billets

0 Édition

Billet de blog 15 févr. 2016

La question du voile islamique : une perspective historique

Dans le contexte politique actuel la question du voile islamique a pris une importance et une sensibilité considérable. L'objectif de ce texte est de mettre en œuvre un éclairage du point de vue de l’histoire de la religion musulmane, en partant du texte même du Coran et de sa tradition religieuse en tant qu’ils fondent la pratique du port du voile.

Jean Souvestre
Larvatus prodeo
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La question du voile islamique : une perspective historique

 « O quel pouvoir ont les humains de se forger des mythes ! »

                                                                                                                Freud

Dans le contexte politique actuel, la question du voile islamique a pris une importance et une sensibilité considérable, on pourrait presque dire inversement proportionnelle à celle des débats sur les enjeux sociaux concernant la crise du capitalisme : licenciements, précarité, pauvreté, conditions de travail, etc. Nous aboutissons donc au paradoxe suivant : on n’a jamais autant parlé du voile qu’actuellement, y compris dans l’histoire des sociétés musulmanes elles-mêmes. Il nous semble que ce fait n’est pas fortuit mais le produit à la fois d’un climat xénophobe contre les étrangers et les musulmans français et d’une montée d’un sentiment religieux et identitaire musulman dans les populations issues de l’immigration maghrébine, qui semble en être par beaucoup de côtés le double inversé. Le port du voile se répand donc en France comme dans le monde musulman. La question devient particulièrement problématique quand des jeunes femmes se voilent au nom d’un choix personnel, voire du féminisme. Ce texte ne vise pas à répondre de manière complète à cette question, ce qui impliquerait de mettre en jeu une analyse sociologique et d’histoire religieuse et politique du temps présent. Son objectif est seulement de mettre en œuvre un éclairage du point de vue de l’histoire de la religion musulmane. Une des pistes pour s’orienter sur cette question complexe est en effet de partir du texte même du Coran et de sa tradition religieuse en tant qu’ils fondent la pratique du port du voile[1]

Le voile dans le Coran

Traditionnellement dans la littérature musulmane, le port du voile a pour fonction de cacher certaines parties du corps dont la vue est susceptible d’éveiller les passions et les appétits charnels de la personne qui regarde et, en dernière analyse, de la mener à commettre le crime de « fornication » que le droit pénal musulman condamne très sévèrement. Ces parties du corps sont restreintes pour les hommes mais s’étendent au corps entier pour les femmes ou du moins, le plus souvent, le corps à l’exception du visage, des mains et parfois des pieds. Cette « pudeur » qui doit pousser la femme à cacher sa « nudité » renvoie donc au statut féminin d’objet du désir de l’homme qui apparaît comme un prédateur potentiel. Le danger de fornication ne renvoie pas à une possible relation homme-femme, mais au comportement de l’homme troublé, on pourrait presque dire possédé, par les charmes féminins. C’est cette possession qui le rend dangereux et peut mener à la « fornication », conçue on le verra non comme une atteinte éventuelle à l’intégrité de la femme mais à l’honneur du mari et, plus, à l’ordre divin. L’homme y apparaît donc comme actif et potentiellement agressif et la femme comme entièrement passive.

De plus, il faut noter que cette « nudité » qui doit être protégée du regard varie en fonction de son statut social et religieux. Le voile est obligatoire dans le droit musulman pour les femmes musulmanes nubiles de condition libre. Pour les femmes esclaves, relativement nombreuses dans l’histoire des sociétés musulmanes (le Coran, comme la Bible, admettant l’esclavage), la « nudité » à cacher est beaucoup moins étendue. Les esclaves féminines concubines étaient en effet conçues comme un « objet » d’appropriation beaucoup moins exclusif par les hommes que les femmes de conditions libre. En effet un autre homme que le mari pouvait avoir des relations sexuelles avec ces esclaves concubines sans que cela tombe sous la qualification de fornication. Ce point de droit renvoie sans doute à la pratique du « prêt » des esclaves concubines par le mari-propriétaire à d’autres hommes, c'est-à-dire à des formes d’échange de femmes entre hommes qui se rapprochent de la prostitution plus ou moins ouverte, pratique courante dans les sociétés connaissant l’esclavage.

Ainsi ce passage du verset 33 de la sourate 24 : « Ne forcez pas vos femmes esclaves à se prostituer pour vous procurer les biens de la vie de ce monde alors qu’elles voudraient rester honnêtes. Mais si quelqu’un les y contraignait… Quand elles ont été contraintes, Dieu est celui qui pardonne, il est miséricordieux ». L’interdiction est bien hésitante.C’est le verset 59 de la sourate 33 qui est le plus précis sur le port du voile : « O le prophète ! Dis à tes femmes, à tes filles, et aux femmes des croyants de relever leurs [jalâbîb, terme traduit par manteau ou ample châle] sur elles ; on les reconnaîtra mieux et elles ne seront pas offensées ». Le texte coranique donne donc comme signification au port du voile un signe de reconnaissance, distinctif, des femmes musulmanes, et un moyen de se protéger des offenses des hommes à leur égard.

Pour certains historiens, le voilement des femmes était une innovation musulmane en Arabie centrale au 7e siècle. Le Coran, héritier de la Bible, aurait ainsi adopté avec un certain zèle un usage répandu autour de la Méditerranée et dans le Proche-Orient ancien. Il aurait eu au départ une signification religieuse en tant que signe distinctif des musulmanes, mais aussi sociale puisque les femmes concubines esclaves musulmanes étaient interdites  du port du voile, contrairement aux femmes musulmanes libres. Il est vrai que dans le Coran les règles sexuelles concernant les esclaves ne sont pas identiques à celles des libres, du fait de leur condition réifiée. Car le voile signifie la place de la femme : du côté du privé, du caché. La femme ne peut se montrer découverte que devant les hommes avec qui elle a des liens de parenté interdisant le mariage, ainsi que devant les esclaves, les simples d’esprit qui n’ont pas d’attirance pour les femmes et les jeunes enfants, c'est-à-dire tous les individus avec qui elle ne peut (théoriquement) avoir de relation sexuelle. Les femmes, « gardiennes de ce qui est caché », sont invitées à se couvrir et donc à paraître peu en public. Seules les femmes âgées, qui n’éveillent plus le désir chez les hommes, peuvent ignorer ces prescriptions et encore, à la condition de cacher leur beauté (24, 60). Ainsi la question du voile nous semble renvoyer à la conception, nullement spécifique à l’islam, de la femme comme objet pour la vue de l’homme.

Il semble significatif de ce point de vue que la tradition musulmane elle-même décelait dans le port du voile une contradiction dans le statut de la femme : la femme doit se voiler pour se préserver du regard des autres hommes mais en même temps est censée être qualifiée pour un certain nombre d’activités publiques et extérieures comme le commerce. Or, il est impossible de commercer à visage caché, d’où, pour certains savants, la limitation de ce qui doit être caché chez la femme. La pensée islamique était à la recherche d’un compromis entre le port du voile et la réclusion d’une part, la vie publique et le dévoilement de l’autre.  

Le Coran ne présente donc pas littéralement le voile comme un signe de soumission de la femme, ni à Dieu ni aux hommes. Et ce contrairement au Nouveau Testament qui, dans la première épître de Paul aux Corinthiens [1 Cor 11, 9-10], lui donne le sens de « sujétion » des femmes aux hommes (les femmes devaient selon Paul se taire lors des assemblées des premiers chrétiens). Toutefois, en se fondant plutôt sur le verset 31 et de la sourate 24 et sur de nombreux hadith (dits du prophète), les savants ont le plus souvent traité ce sujet sous un angle presque exclusivement éthique, et l’éthique musulmane, plus que son système légal, intronise la primauté de l’homme sur la femme.

Rapports hommes/femmes et sexualité dans le Coran

Le Coran produit en effet un discours très fourni sur les rapports hommes/femmes. Comme dans la Bible, la femme procède de l’homme, ce qui marque son infériorité. En effet, c’est l’homme en premier qui a reçu le discours de la Loi divine, même s’il s’agit de questions strictement féminines. De manière générale, la séparation de l’humanité en deux sexes opposés mais complémentaires est une contradiction fondamentale, que seule la religion peut « résoudre ». Les rapports sexuels sont donc fondamentalement placés sous le signe de l’interdiction, à l’exception du mariage ou du concubinage. Il y a en effet un lien étroit entre sexualité et impureté physique. Les versets 43, sourate 4, et 6, sourate 5, prescrivent explicitement de se purifier à l’issu de l’acte sexuel si l’on doit procéder à la prière obligatoire. Les juristes musulmans se sont profondément divisés au sujet de savoir quelle était l’origine de l’impureté : contact entre les deux corps, coït ou éjaculation. Toujours est-il que la sexualité est contradictoire avec la sacralité et qu’elle rend le corps impur, souillé. Les rapports sexuels ne relèvent donc en aucun cas d’une liberté individuelle qui n’est pas pensable dans ce cadre, mais d’une pratique ritualisée, qui doit recevoir une légitimité religieuse pour ne pas perturber la Loi divine.  

Dans le cadre de cette ségrégation sexuelle les relations sexuelles hors mariage (et du concubinat) religieux tombent dans le domaine de la faute, du péché et sous le coup d’interdictions extrêmement lourdes. En effet, la chasteté est au cœur de la morale sexuelle coranique. Si elle doit être partagée par les deux sexes, elle est attendue beaucoup plus de la part des femmes et apparaît comme particulièrement louable chez les hommes. Il apparaît dans un verset du Coran où il est question de cote de mailles prémunissant contre le danger que la racine du terme « chasteté » renvoie à l’idée de préservation et de protection, comme si l’acte sexuel était fondamentalement conçu comme un acte de violence de l’homme sur la femme.

A plusieurs reprises dans le Coran il est question du dévoilement des parties honteuses en relation avec le mythe de la chute d’Adam et Eve. Après avoir mangé des fruits de l’arbre interdit, leur nudité, plus exactement leurs parties honteuses leur sont dévoilées. Autrement dit, même si le Coran ignore l’idée de péché originel, il n’en reste pas moins qu’il associe la honte aux organes sexuels, à la nudité du corps et à la sexualité en général. On peut noter qu’ Eve n’est jamais nommée directement ; elle n’est pas présentée comme responsable de la tromperie d’Adam par Satan, comme dans les littératures juive et chrétienne. C’est seulement dans le Hadith, qui a beaucoup emprunté à ces deux sources, qu’elle se transforme en arme entre les mains de Satan. Chaste, la femme doit être pudique, c'est-à-dire avant tout baisser son regard devant les individus prohibés : la police du regard est une préoccupation permanente. De tout cela, il ressort avec force que les règles qui s’appliquent aux femmes sont plus sévères et plus contraignantes que celles en relation avec les hommes.

Le Coran s’en prend ainsi particulièrement à l’adultère et sans doute aussi aux relations prénuptiales ; il vilipende également l’homosexualité[2]. Dans un premier temps, comme dans la Bible hébraïque (Lev 20, 10, et Dt, 22, 22), l’adultère, conçu comme un crime, ne peut être que le fait des épouses. Même si plusieurs versets (4, 25 et 5, 5) ne manquent pas de fustiger le comportement immoral des hommes, notamment avec les esclaves, l’idée d’un adultère des hommes ne semble pas encore avoir vu le jour à cette époque. Il s’agit certes d’un délit commis au détriment du mari, mais en raison du champ sémantique du terme, qui l’associe au péché et au Démon, il acquiert la valeur d’une faute également religieuse. La peine prévue pour l’épouse est la réclusion à perpétuité dans le domicile conjugal, peine peut-être empruntée à la législation byzantine.

Puis, dans une deuxième partie du Coran (essentiellement la sourate 24, dite « La lumière »), la femme adultère est désignée par un terme technique dont l’origine sémitique signifie « prostituée ». Le caractère religieux du crime d’adultère est renforcé et vient en second dans la hiérarchie de la gravité après celui d’«associationnisme », c'est-à-dire d’idolâtrie et de polythéisme. Il le demeurera dans la loi islamique telle qu’elle sera fixée définitivement après le 9e siècle de notre ère, et reste un des trois principaux motifs d’application de la peine de mort. Parallèlement, la peine s’étend aux hommes. Selon le verset 2 de la sourate 24, les deux complices sont sous le joug du même châtiment : recevoir cent coups de fouet. La peine de flagellation est inspirée par la loi juive (Lév 19, 20-22) qui applique ce châtiment à l’esclave adultère[3].

Il n’est point question de lapidation dans le Coran, mais pourtant toutes les familles religieuses de l’islam soutiennent cette punition pour l’individu adultère, marié ou ayant déjà été marié. On invoque parfois l’influence juive pour justifier l’adoption de la lapidation par la loi islamique afin de punir l’adultère, mais il semble qu’à l’époque de la naissance de l’islam le judaïsme a déjà abandonné cette législation. Il est possible qu’il s’agissait alors pour les juristes musulmans d’opposer une prescription biblique aux usages des juifs de leur époque, comme la preuve à la fois d’un égarement de ces derniers et de la rectitude de l’islam, comme continuateur de la religion monothéiste des origines, celle d’Abraham. Il semble en effet clair que les différents monothéismes ont joué entre eux le jeu des variations sur le même thème pour affirmer à la fois leurs points communs et leurs différences[4].

La division entre sexes est conçue comme hiérarchique : « Les hommes ont en charge [ou autorité] sur les femmes ». L’explication est double : « en raison de ce que Dieu a accordé comme précellence aux uns sur les autres et de ce qu’ils dépensent de leurs biens ». L’homme est en effet le propriétaire des biens du foyer et l’on verra qu’y compris le mariage est conçu par certains aspects comme un salaire donné à la femme. La suite du verset concerne l’attitude altière de la femme à l’égard du mari, dans les relations sexuelles en particulier. Il est recommandé à l’homme dans ce cas de rétablir progressivement son autorité : exhorter, se détourner dans le lit et finalement frapper, « de manière légère » précise la Tradition. L’homme doit rester le maître au lit sous peine de mettre en danger l’ordre social et divin. Ici comme ailleurs, il semble que l’acte sexuel apparaisse comme un rituel dont la fonction est de signifier dans la conjonction des corps les rôles sociaux attribués à chaque sexe. Un autre passage du Coran met en scène une révélation faite au prophète qui marque la différence de statut entre l’homme et la femme et oppose cette attitude altière à celles des femmes pieuses « obéissantes, gardant ce qui est caché comme Dieu l’a gardé », autrement dit préservant l’intimité du couple. Pour désigner les femmes, le Coran recourt en particulier au terme « épouse » (comme en français le terme « la femme de »), mais qui a aussi le sens générique de « femme ». Là aussi la terminologie semble significative.

Contrairement à la tradition chrétienne, le divorce est permis, mais seul l’homme peut en prendre unilatéralement la décision, non la femme. Ce fait s’éclaire quand on considère la question des « dots ». Celles-ci sont présentées comme un don que l’homme offre à son épouse en échange du don qu’elle lui fait d’elle-même. Il serait donc plus exact de parler de don nuptial. Celui-ci est aussi appelé un salaire que l’homme doit à son épouse en échange du plaisir qu’elle lui procure, ou encore une obligation. L’homme mécontent de son épouse peut la répudier. Sous sa forme la plus simple, la répudiation consiste en une formule que l’époux dit à sa femme : « tu es désentravée ». Le premier sens de ce terme a partie liée avec les dromadaires : lorsqu’on défait les pattes de l’animal des cordes qui l’empêchent de trop s’éloigner du campement, il est « désentravé ». Aucun témoin n’est nécessaire et la répudiation prend immédiatement effet. L’époux n’est pas tenu de justifier son acte. Autre disposition révélatrice, si le bien qu’il lui a promis lors de la conclusion du mariage ne lui a pas encore été donné, il doit s’en acquitter si la répudiation est confirmée, mais si le mariage n’a pas été consommé, la femme n’a droit qu’à la moitié du bien. Enfin il faut mentionner le « mariage temporaire » (ou dit « de jouissance ») contre rétribution matérielle, prévu dans le Coran, que l’islam sunnite a refusé mais qui est toujours pratiqué en islam chiite. Il semble donc bien que l’on se trouve dans le cadre de ce que les historiens et anthropologues appellent volontiers le « mariage par achat », c'est-à-dire le don de la dot en échange du contre-don de la femme. Cet échange scelle alors une alliance éventuelle entre deux familles.

L’anthropologue Claude Lévi-Strauss expliquait que les sociétés humaines se structurent en fonction de la manière dont les hommes échangent entre eux les femmes, les biens et les informations. Comme toutes les sociétés patriarcales, la société musulmane traditionnelle est une société où la femme apparaît donc essentiellement comme un objet d’appropriation privée et d’échanges entre les hommes. De même dans le Décalogue de la Bible, les Dix commandements hébreux, la femme est présentée comme une sous-catégorie des propriétés de l’homme, avec les enfants, les esclaves, la maison, les champs et les bêtes des troupeaux, qu’il faut là aussi tenir hors de portée des envieux[5]. Dans cette structure symbolique et sociale, le voile semble agir comme un rappel de la condition réifiée de la femme.


Voile islamique et subjectivité

Le cas de la religion musulmane apparaît donc significatif d’une recherche de sens qu’il est difficile de considérer autrement que comme une aliénation de sa propre personne. Le verset 18 de la sourate 45 stipule ainsi : « Nous t’avons mis sur une sharî’a de commandement, suis-la et ne suis pas les passions de ceux qui ne savent pas ». Les différentes acceptions du terme sharî’a dans le lexique religieux classique renvoient à l’idée de chemin, de voie tracée par le Législateur, c'est-à-dire Dieu. La sharî’a, la voie divine, devient une loi religieuse contraignante pour le musulman, du moins dans son acception conservatrice. Le verset 48 de la sourate 5 affirme : « C’est la Voie évidente […], un chemin, une route à suivre »[6]. Ce chemin est fait de devoirs, de prescriptions, et donc de châtiments[7]. En effet le ton général du discours coranique est souvent impératif et la manière qu’adopte son locuteur pour s’adresser à ses destinataires établit entre lui et eux un rapport de soumission et d’obéissance – une relation de maître (rabb) à esclave (‘abd). Le terme islam lui-même signifie « soumission », et la première qualité religieuse du musulman est sa soumission à une divinité qui est hors d’atteinte de la compréhension humaine[8]. L’Heure du Seigneur ne peut-elle advenir à n’importe quel instant, punissant du feu de la Géhenne les incroyants ? 

Ainsi : « la venue de l’Heure est comme un clin d’œil ou peut-être plus bref encore, car Dieu est puissant sur toutes choses ». (16, 77). En avertissant les hommes de l’approche du jour de la Résurrection, le Coran leur ordonne de craindre Dieu, de lui obéir, en un mot de se soumettre à lui, afin d’éviter les châtiments de l’enfer (6, 14-15). Cette foi en un Dieu unique et au jour de la Résurrection doit guider la vie entière de celui qui se soumet. La venue de l’Heure est présentée comme le rendez-vous des pécheurs (44, 40), quand toutes les dettes se régleront et la vengeance divine s’abattra sur les coupables. Ce n’est qu’avec l’arrivée soudaine de l’Heure que les pécheurs regretteront de ne pas y avoir fait attention (6, 31).

Le Coran comprend en outre de fréquentes descriptions des peines infernales réservées aux damnés, qui tournent notamment autour de l’image du feu. Le feu investit l’ensemble de l’espace infernal, le transformant en un abîme igné dont les parois sont formées d’un rideau de flammes (18, 29). Celles-ci s’étirent en outre horizontalement en longues colonnes qui se renferment sur les damnés (104, 8-9), tant et si bien qu’ils ne réussiront pas à repousser « le feu ni de leurs visages, ni de leurs dos » (21, 39). Un tel feu n’épargne rien : ses combustibles favoris sont la pierre et la chair humaine, il rôtit les damnés (salâ, sallâ ou aslâ) en leur brûlant la peau, laquelle sera remplacée chaque fois qu’elle sera « cuite à point » (nadijat ; 4, 56). Il pénètre également dans leurs viscères et leur arrache les membres.   Le Dieu de l’islam apparaît donc largement comme un Dieu terrible, magique et vengeur. 

Le christianisme catholique n’offre t il pas des caractéristiques similaires, quand saint Augustin, le grand penseur du christianisme médiéval en Occident, se définissait volontiers comme « l’esclave de Dieu » devant s’incliner devant ses mystères[9]?

Dire que le voile islamique est un symbole ne doit donc en aucun cas à notre avis conduire à penser que son importance est négligeable. Ce serait ignorer combien les sujets humains (et pas seulement les croyants, loin de là) peuvent être prisonniers de leurs propres symboles. Car les symboles ne relèvent pas non plus d’un choix purement individuel. Les symboles religieux échappent en effet au contrôle de l’individu : bien au contraire ils sont des signes sociaux dont le réseau l’enserre et le contraint. Certes, en tant que symbole, le voile islamique est polysémique, et peut servir d’« écran d’affichage » à de multiples significations, y compris, il n’y a pas lieu d’en douter, une revendication de dignité dans un climat de xénophobie et de racisme de plus en plus pesant. Mais il ne faut pas oublier qu’il renvoie à un réseau de significations, à une « sociologique », un discours sur le monde et la société. Le voile est un élément compris dans une totalité signifiante. Cette vision religieuse du monde n’est pas un ensemble abstrait d’idées, mais peut structurer profondément, à un niveau inconscient, les mentalités et les comportements quotidiens. L’anthropologie a montré de manière convaincante nous semble-t-il, depuis Marcel Mauss et Claude Lévi-Strauss, combien les symboles religieux ont une « efficacité » contraignante sur les sociétés qui les ont produits. Claude Lévi-Strauss en particulier a aussi montré comment les mythes religieux peuvent connaître au fil de l’évolution historique des réorganisations, comment ils peuvent être « bricolés », et réinterprétés. Mais il insiste sur l’idée selon laquelle la matrice fondamentale du mythe, sa structure, reste permanente (synchronique), par-delà les variations diachroniques[10]. Le discours religieux sur le monde n’est donc pas la création ex nihilo d’un individu, selon son « libre arbitre » (notion dont la psychanalyse nous a appris à nous méfier fortement) mais une tradition séculaire de nature sociale, l’héritage d’un passé lointain.

Friedrich Engels expliquait comment, comme dans une chambre obscure, le mouvement historique apparaît à la conscience des hommes la tête en bas. La conscience immédiate des hommes et des femmes, loin d’être un guide sûr, peut en effet mener au contraire à quelque servitude volontaire. C’est que la pensée n’est pas un pur instrument rationnel, libre et souverain à la manière du cogito cartésien, mais est le plus souvent déterminée par des structures inconscientes, des mythes, dont il est extrêmement difficile pour le sujet de l’inconscient de se dégager. Il paraît donc nécessaire de mener une réflexion pour éclaircir ce paradoxe apparent : comment, dans les conditions de la modernité actuelle les fantômes du passé deviennent décidément de plus en plus envahissants.


[1] Ce travail a été réalisé pour l’essentiel à partir du Dictionnaire du Coran, sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi, Editions Robert Laffont, Paris, 2007. Voir aussi A. Miquel, L’Islam et sa civilisation, Armand Colin, Paris, 2004.

[2] Le terme coranique fâhisha qui désigne l’homosexualité est le même utilisé pour l’adultère. De surcroît, selon plusieurs juristes, le châtiment pour l’homosexuel est également la lapidation. L’homosexualité est une telle abomination que Dieu ne posera pas les yeux sur le coupable ; quand les homosexuels s’unissent le Trône de Dieu tremble : la terre, le ciel, le sol et le toit hurlent de colère et réclament vengeance.

[3] Il faut aussi noter au sujet de l’adultère que la société musulmane traditionnelle devait être une société de surveillance mutuelle très forte des musulmans entre eux, visant à établir un ordre moral islamique. En effet, selon le verset 4 de la sourate 24, tout individu qui lancera une accusation contre une femme sans être en mesure de produire quatre témoins crédibles sera condamné pour accusation calomnieuse : il devra subir 80 coups de fouet, presque autant que l’auteur d’un adultère. L’extrême sévérité de la peine s’explique sans aucun doute par la volonté de prévenir les fausses accusations qui mettraient en danger l’ordre social.

[4] Toutefois les attitudes du christianisme d’une part et de l’islam de l’autre semblent avoir été très différentes par rapport à la matrice commune judaïque. Rupture d’avec le ritualisme judaïque d’un côté, retour à un monothéisme intransigeant de l’autre.

[5] Un autre élément semble plaider nettement dans ce sens: c’est la question des houris. Parmi les délices paradisiaques que le Coran promet à ceux qui craignent Dieu figurent les houris, qui sont de très belles jeunes femmes aux seins arrondis (78, 33) et au regard chaste (37, 48 ; 38, 52 ; 55, 56). Elles sont bonnes, belles (55, 70) et aimantes (56, 36). Elles vivent en outre retirées sous leurs tentes (55, 72), d’où une peau blanche et brillante ainsi qu’une pureté comparables à l’œuf d’autruche caché ou encore la perle cachée. Ni homme ni djinn (démon) n’a jamais touché ces vierges (56, 36) avant que Dieu ne les donne pour épouses à ceux qui l’auront craint. Elles se distinguent cependant des jeunes filles terrestres puisque Dieu les a créées parfaites et qu’elles sont d’égale jeunesse (38, 52 ; 56, 36 ; 78 ; 33). Enfin, les élus auront beau leur faire l’amour, leur virginité se trouvera chaque fois reconstituée. La question des houris est très discutée, certains historiens en faisant un symbole religieux, un peu comme les commentateurs chrétiens ont parfois présenté l’amour sensuel dans le Cantique des Cantiques comme un ensemble d’allégories mystiques. Toutefois de nombreuses sociétés musulmanes dans le monde et dans l’histoire ont accordé foi à cette idée dans le sens le plus littéral du terme.

[6] Il est intéressant de noter qu’un des fleurons de la science et de la technologie arabe médiévale, l’astrolabe, avait comme une des ses principales fonctions de permettre de repérer la direction de La Mecque, de la même manière que les « boussoles-qibla », ainsi que celle de déterminer les heures de la prière. On retrouve l’idée d’une direction à suivre qui doit permettre de s’orienter. Le rapport à la nature est médiatisé par les schèmes coraniques.

[7] L’historien orientaliste André Miquel notait ainsi combien dans l’islam la Parole divine est suivie du châtiment. Nombre de passages du Coran témoignent de ce schème fondamental de la pensée islamique, notamment celui de Loth (Lût), avec le châtiment divin de l’extermination pour son peuple pratiquant la fornication et l’homosexualité, thème repris de la Bible hébraïque.

[8] L’affirmation selon laquelle l’islam ne connaît pas de clergé semble contestable. Tout d’abord, l’islam chiite a développé un clergé extrêmement fourni qui a été d’une importance majeure dans l’histoire de l’Iran jusqu’à nos jours. Ensuite l’islam sunnite n’a pas été une religion qui met l’individu en relation directe avec le texte coranique. En effet, l’idée s’est rapidement imposée que le pouvoir de la sharia, ou discours religieux contraignant, était absolu. La diversité des actes humains, du plus anodin au plus lourd de conséquences, relève de la sharia, et il appartient aux légistes de la communauté de la découvrir, de la préciser et de l’étendre. Cette conception entraîne une hiérarchisation fondamentale de la société musulmane. Il y a d’un côté ceux qui ont pour obligation d’interpréter la sharia (le corps des légistes et l’élite cultivée) et de l’autre l’immense majorité des profanes qui sont astreints à l’avis des premiers.

[9] De la même manière saint Paul se définissait comme « esclave du Christ ». Il faut d’ailleurs noter que pour la théologie musulmane, du moins dans son acception largement majoritaire, le port du voile comme toutes les pratiques explicitement prescrites dans le Coran ne sont pas des sujets susceptibles d’une compréhension humaine, et encore moins d’un débat démocratique ou rationnel. Les commandements divins n’ont pas du tout à être justifiés du point de vue d’une utilité ou d’une rationalité humaine, ils sont des prescriptions gratuites, arbitraires de Dieu, qui relèvent donc d’un mystère divin qui ne peut être discuté. La matrice de ce discours théologique est donc fondamentalement autoritaire. De ce point de vue là aussi, les parallèles avec la religion catholique ne manquent pas. On connaît la locution célèbre « Credo quia absurdum ».

[10] Un personnage du film de Claude Chabrol La Fleur du Mal expliquait à sa petite-fille que « le temps n’existe pas, tu verras ; c’est un présent perpétuel ». L’histoire des idéologies montre que des idéologies anciennes peuvent resurgir avec force quand les conditions historiques favorisent ce retour. 

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Fausse rétractation de Takieddine : sur la piste d’un « cabinet noir » au service de Sarkozy
L’enquête sur l’interview arrangée de Ziad Takieddine révèle les liens de plusieurs mis en cause avec le clan Sarkozy et leur volonté de « sauver » l’ancien président, mais aussi ses anciens collaborateurs, Brice Hortefeux et Thierry Gaubert, également mis en examen dans l’affaire libyenne.
par Karl Laske et Fabrice Arfi
Journal — Terrorisme
Les confidences du commissaire des services secrets en charge des attentats du 13-Novembre
Le commissaire divisionnaire SI 562 – le nom de code le désignant – a dirigé la section chargée des enquêtes judiciaires liées au terrorisme islamique à la DGSI, entre 2013 et 2020. Il offre à Mediapart une plongée inédite dans les arcanes du service de renseignement.
par Matthieu Suc
Journal — Justice
À Marseille, des juges font reculer l’incarcération à la barre
L’aménagement de peine, par exemple le bracelet électronique, prononcé dès le jugement, est une possibilité qui n’avait jamais décollé avant 2020. Mais à Marseille, la nouvelle réforme de la justice et la volonté d’une poignée de magistrats ont inversé la tendance. Reportage en comparution immédiate.
par Feriel Alouti
Journal — Politique
Violences conjugales : le jugement qui condamne le candidat LREM Jérôme Peyrat
Investi par la majorité présidentielle malgré sa condamnation pour violences conjugales, l’ancien conseiller d’Emmanuel Macron continue de minimiser les faits. Mais le jugement rendu en septembre 2020 par le tribunal correctionnel d’Angoulême note que Jérôme Peyrat a « adapté sa version » aux stigmates, physiques et psychologiques, constatés sur son ex-compagne, ayant occasionné 14 jours d’ITT.
par Ellen Salvi

La sélection du Club

Billet de blog
Un poète palestinien : Tawfik Zayyad
Cette poésie simple, émouvante, populaire et tragique a circulé d'abord sous les tentes des camps de réfugiés, dans les prisons avant d'être lue, apprise et chantée dans toute la Palestine et dans tout le monde arabe.
par mohamed belaali
Billet de blog
La comédie des catastrophes
Au Théâtre de la Bastille, le collectif l'Avantage du doute dresse un hilarant portrait de la société contemporaine pour mieux en révéler ses maux. De l’anthropocène au patriarcat, de la collapsologie aux comédiennes mères ou non, du besoin de tendresse des hommes, « Encore plus, partout, tout le temps » interroge les logiques de puissance et de rentabilité par le biais de l’intime.
par guillaume lasserre
Billet de blog
La chanson sociale, comme levier d’empowerment Bernard Lavilliers en concert
Dans la veine de la chanson sociale française, l’artiste Bernard Lavilliers transmet depuis plusieurs décennies la mémoire longue des dominés, leurs souffrances, leurs richesses, la diversité des appartenances et propose dans ses narrations festives et musicales. Balzac disait que «Le cabaret est le Parlement du peuple ». En quoi la chanson sociale est-elle un levier de conscience politique ?
par Béatrice Mabilon-Bonfils
Billet de blog
La clique de « Kliniken » vue par Julie Duclos
Quinze ans après Jean-Louis Martinelli, Julie Duclos met en scène « Kliniken » du dramaturge suédois Lars Noren. Entre temps l’auteur est décédé (en 2021), entre temps les guerres en Europe ont continué en changeant de pays. Immuable, la salle commune de l’hôpital psychiatrique où se déroule la pièce semble jouer avec le temps. Troublant.
par jean-pierre thibaudat