Cahuzac : retour en com

Boxe Cahuzac

"Un paria", "un homme traqué", "renié par ses propres amis" mais un "homme debout".
Voilà comment il nous a été présenté hier, dans tous les médias : par des voix feutrées qui ralentissent subitement leur débit pour l'évoquer solennellement, à la radio ou à la télévision ; avec des mots choisis, ciselés, doux et non tranchants, dans les écrits des journaux de papier ou de Toile.

Jérôme Cahuzac était de retour, mais malgré toutes ces précautions, ces presque amabilités pour parler de lui, on n'y a pas cru. Pas cru à cet homme dévoré par le remords, écrasé par la culpabilité, roulant sans but la nuit au volant de sa voiture, de la Bretagne au bassin d'Arcachon. Pas cru à l'homme aux yeux rougis et picotés par les larmes du désespoir qui doit tourner les talons, les épaules voutées, la tête rentrée dans le cou, comme un enfant envoyé au coin par sa maîtresse d'école, quand la pharmacienne, le reconnaissant, refuse de lui délivrer les médicaments dont il a besoin. Pas cru qu'il ait dormi dans sa voiture, recroquevillé en chien de fusil, les genoux dans la poitrine, respirant de façon saccadée, les bras couvrant sa tête à la merci des coups et des flashes aveuglants des paparrazzi qui rôdent autour de lui. Pas cru à celui qui doit déménager tous les deux jours pour échapper à la pression et à la vindicte populaire.


Cahuzac, l'homme traqué, l'homme blessé, l'homme renié ? Pas cru une seconde à l'histoire que nous ont vendu ses conseillers en communication, grâce à l'entretien exclusif qu'il a donné à un journaliste ami de la Dépêche du Midi, et reprise ad nausaeam par la presque totalité des médias français ce 11 avril.

Comme il est raconté perfidement dans la presse, ce sont d'anciens proches de Stéphane Fouks, vice-président d'Havas Worldwide, qui écrivent désormais l'histoire de Jérôme Cahuzac. Ces "communicants" qui, depuis 2002 conseillent avec la même constance dans les résultats négatifs, les leaders successifs de la gauche (Lionel Jospin en 2002, DSK avant les présidentielles de 2012 et jusqu'après l'affaire du Sofitel). Ceux-là même qui, en apothéose de cette technique improbable du  storytelling, nous avaient tristement régalés le 18 septembre 2011 (voir la vidéo).

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Ce soir-là, la France entière est suspendue à son écran de télévision, elle retient son souffle : Dominique Strauss-Kahn va parler, revenir sur ce qui s'est réellement passé dans sa chambre, le 14 mai précédent, au Sofitel de New-York ! Son intervention a été annoncée urbi et orbi depuis une semaine, on nous promet un beau spectacle, un nouveau DSK et, qui sait ? peut-être des révélations sulfureuses, des aveux contrits… Et nous assistons en direct à une piètre comédie…


Certes, Dominique Strauss-Kahn est bien apprêté. Costume noir, cravate assortie, chemise blanche, sobriété assurée. Sa gestuelle, son regard, sa voix, sa coiffure sont à l'avenant : concise, profond, posée, lisse. Ces mots sont aussi choisis : "faute morale", regrets, consentement, etc. Mais ce retour sera sans lendemain. Trop convenu, trop attendu, trop faux. Les Français en ont fini avec DSK ce soir-là. Il en a trop fait. Le spectacle est fini. Rideau.

Vers un prochain round ?
Cahuzac n'a-t-il pas retenu les leçons de la fin de cette malheureuse et piteuse aventure communicationnelle ? Comment a-t-il pu se laisser convaincre qu'en accordant une interview dans un journal régional (loin des charognards parisiens) forcément  plus complaisant (mais pourquoi au fait ?), qu'en jouant le rôle de la victime, il se refera une virginité populaire ? Qu'en adoptant, dernière minute !, une attitude compassionnelle pour Pierre Moscovici ("Pauvre Pierre, je suis responsable de tout ça. Il n'a jamais rien su", comme le raconte le Parisien ce jour), il lavera ses mensonges passés ?...


Etrange calcul… A moins qu'il ne nous berne encore une fois : Cahuzac, l'ancien sportif, boxeur, sait encaisser les coups. Et les rendre. Et si l'on a pas cru à la victime Cahuzac bricolée hier, on croit au Cahuzac prêt à en découdre... Et pour le premier round de son retour, il est désireux de garder sa place de parlementaire, comme il le distille aussi dans son interview à La Dépêche du Midi. Pour lui, la députation reste une tribune d'où il souhaite lancer la contre-attaque.
Et alors là, gare : il saura lâcher ses coups !…


PS : dans ce mauvais feuilleton, nous retiendrons un épisode qui a beaucoup ému : la colère de Gérard Filoche sur LCI, le soir des aveux de Jérôme Cahuzac. A regarder pour apprécier la spontanéité non feinte...

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