Une critique de "l'American Tech Scene"


 


Je reproduis ci-dessous une note de lecture que j’ai rédigée pour Inaglobal.fr, « la revue des industries créatives et des médias ». 

 

Le regard sans concession d’une ethnologue dans la Silicon Valley.

 

« The fundamentals of hypocrisy in Silicon Valley are that everyone says they want to change the world. And that’s true. They want to change the world from one in which they’re poor into one in which they’re rich ».

« L’hypocrisie originelle dans la Silicon Valley réside dans le fait que tout le monde dit qu’il veut changer le monde. Et c’est vrai. Ils veulent tous changer un monde dans lequel ils étaient pauvres pour en faire un monde qui les verra riches ».

 C’est cinglant et bien observé de la part d’Owen Thomas (journaliste free-lance spécialisé dans les technologies et ancien rédacteur de Valleywag), cité par l’auteur… Les nouvelles stars de la mondialisation et du web 2.0, qui travaillent pour Yahoo!, YouTube, Google, Twitter, Microsoft, Facebook et leurs pairs des startups navigant dans ce sillage doré, se prennent pour les super-héros de demain. En toute modestie, sans fausse arrogance, sûrs qu’ils sont de leur destin et de la rectitude de leur jugement pour y parvenir : bientôt ils connecteront tous les hommes et femmes de la planète grâce aux outils numériques créés dans leurs bureaux de la côte Ouest américaine. Ils amélioreront la condition de vie de chacun et, condition sine qua non, cette révolution copernicienne se règlera rubis sur l’ongle : ils y parviendront en devenant les plus riches (en dollars !) de l’univers. Changer le monde, oui. Mais à condition de le faire à leur image et surtout pour qu’il leur rapporte beaucoup, beaucoup d’argent.

Alice E. Marwick, ethnologue américaine enseignant à la Fordham University, spécialiste des réseaux sociaux pour The New York Times, The Guardian et The Daily Beast, s’est plongée pendant quatre ans, de 2006 à 2010, dans le monde fermé de la « Tech Scene » californienne de la Silicon Valley. Dans Status Update, (Yale University Press, novembre 2013, pas encore traduit), elle a recueilli une cinquantaine de témoignages de personnes gravitant dans et au plus près de ce petit monde du web 2.0 (obscurs entrepreneurs ou célébrités de l’Internet, professionnels du marketing spécialisé, journalistes et bloggeurs…). Ce travail lui permet de livrer dans Status Update le portrait d’une société influente, qui se veut innovante, généreuse et résolument tournée vers « le Progrès au service de l’Humanité ». Mais au fil de son étude, Alice E. Marwick démontre que, loin de réduire le fossé des inégalités entre pauvres et riches, ces passionnés des nouvelles technologies le creusent et reproduisent cyniquement un monde attaché à des valeurs très conservatrices.

 

American Dream 2.0

Que reste-t-il des idéaux révolutionnaires des pionniers du web qui voulaient libérer les hommes en leur donnant un accès libre et gratuit à la connaissance par la grâce de la Toile puis des réseaux numériques (Chapitre 1 : « A Cultural History of Web 2.0 ») ? Peu ou pas grand chose, démontre la chercheuse au terme de son enquête… À travers les attributs de la « cool attitude » (jeans, baskets, tee-shirt…) dont ils s’affublent, leurs rendez-vous rituels (les mythiques Burning Man festival, les BarCamp, le South by Southwest, Indymedia…), les concepteurs, animateurs, pourvoyeurs de la seconde génération du web soignent avant tout leur image et leur « statut » online : cette « authenticité » magique (et qu’ils ont paradoxalement fabriquée), est génératrice de likeet autre retweet, comme autant de récompenses narcissiques (Chapitre 2 : « Leaders and Followers : Status in the Tech Scene »). Et quand ils théorisent leurs activités, ils développent les idéaux néo-libéraux les plus chimiquement purs : culte de la personnalité et du modèle individuel incarné par les dinosaures Steve Jobs et Paul Allen, Bill Gates, Richard Stallman, et les nouvelles icônes Mark Zuckerberg, Kevin Rose, Tim O’Reilly… (Chapitre 3 : « The Fabulous Lives of Micro-celebrities »)… Ils se jettent pareillement dans l’adoration de la marque et de l’auto-promotion (Chapitre 4 : « Self-Branding : The (Safe of Work) Self ») dont leurs gourous (Tim Ferris, Gary Vaynerchuck) font l’alpha et l’oméga de la réussite personnelle ; ils se délectent de leur médiatisation permanente sous les projecteurs de YouTube et de leur connexion à Facebook, Tumblr ou Twitter (Chapitre 5 : « Lifestreaming : We Live in Public ») ; et louent encore le « self made man » libéral, une méritocratie qui ne survit pas à l’analyse de l’auteur et un monde où les femmes sont reléguées à des tâches subalternes.

Mais en réalité, en fait de valeurs et de comportements, ce sont les poncifs les plus éculés de « l’American Dream » que cette génération montante pousse à leur paroxysme (Chapitre 6 : « Designed in California : Entrepreneurship and The Myths of Web 2.0 »), confirme Alice E. Marwick. Et au lieu d’encourager la révolution des échanges interpersonnels et de la justice économique et sociale, sous couvert d’avancées et d’innovations technologiques, le système mis en place dans la Silicon Valley conforte le conservatisme du plus dur des modèles capitalistes : prime aux « winners », cols blancs sortis des universités locales (l’université privée de Stanford à San Francisco), de type européen et masculins, en bonne santé (« healthy ») et de préférence bien faits de leur personne (indispensable pour les rares femmes qui se hissent au niveau de responsabilités les plus élevés).

 

Us et coutumes d’une tribu influente

L’intérêt et le sérieux de l’ouvrage de l’ethnologue résident dans l’important matériau qu’elle a réuni pendant plus de quatre ans au contact de ces protagonistes. Quitte à briser nombre de tabous et à déconstruire des clichés très ancrés, l’auteure s’appuie sur des commentaires spontanés et pleins de candeur pour décrypter l’idéologie sous jacente de ces libertariens (qui s’ignorent ?) : pacifistes et défenseurs acharnés des libertés individuelles , mais aussi revendiquant un monde capitaliste sans frontière ni garde-fous économiques, ils ont du mal à faire la synthèse entre leurs rêves d’une solidarité universelle, inattaquable sur le plan de l’éthique, et leurs souhaits individuels de devenir riches et célèbres..

 L’ethnologue capture ici la quintessence de leurs comportements, entre eux et en direction du monde extérieur. Elle recompose le puzzle du tableau de cette communauté à partir de témoignages épars mais recoupés, d’attitudes récurrentes et de phénomènes grégaires : les réunions et conférences spécialisées, nous l’avons dit, comme les comportements psychologiques répétés des sujets qu’elle observe. Ces confidences sont restituées, pour respecter la rigueur universitaire sans doute, mais aussi avec beaucoup d’humour, avec l’authenticité des tics de langage de ses interlocuteurs (« You know »…, « I mean »…, « It’s like »…). Cette transcription multiplie l’effet réaliste sur le lecteur qui s’imagine aisément en face de ces jeunes personnes décomplexées !

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